Chapitre 53
Chapitre 53
Nous étions dans une grande tente à l'écart des conflits.
Je ne savais pas pourquoi je travaillais pour cette armée dont je maudissais le roi. Au fond de moi, je connaissais les raisons. Il me fallait un travail facile pour fuir ce monde. Je décidais de porter un masque que je prétendais avoir la capacité d'augmenter la puissance de mon mana pour n'avoir à présenter mon visage. Ils pourraient reconnaitre le héros qu'il faut mettre à mort.
Devant moi, un lieutenant était penché sur ses calculs. Une cicatrice qui lui mangeait le coin droit de la bouche, lui donnant en permanence l'air de sourire vicieusement d'un seul côté. Ses mains posées étaient à plat sur la carte. Il n'avait pas l'emphase des commandants qui jouent leur rôle devant leurs hommes. Il regardait juste, évaluait, décidait. Des officiers ajustaient la stratégie d'attaque des prochains jours. Ils avaient envoyé leurs deux dragons sur le front nord pour contenir un nécromancien et cette percée adverse serait une grosse perte. Cette percée était due à la puissance offensive étonnamment forte d'Irmselia.
Il m'avait regardé comme ça pendant que le capitaine prenait son thé.
Quand ce fut terminé, il congédia tout le monde sauf moi.
« Mikeal. On m'a dit que tu avais liquidé une dizaine d'infiltrés seul. »
« Ils n'étaient pas difficiles. »
Un coin de sa bouche monta légèrement, il lécha lentement sa lèvre.
« Non. Mais tes collègues ne l'ont pas fait. »
Il se leva, contourna la table, vint se placer devant la carte accrochée sur la toile de la tente. Son doigt traça une ligne depuis notre position jusqu'à un point marqué d'un cercle rouge, à l'est, derrière les lignes irmseliennes.
« Leur ravitaillement principal du pont du Sud transite par ici. Un campement temporaire, trois cents hommes maximum, établi depuis quatre jours. C'est une position derrière la rivière qu'ils pensent en sécurité. Ils ont centralisé leurs vivres et leur mana de réserve avant l'offensive du lendemain. »
Son doigt s'immobilisa sur le cercle, ma cible.
« Si ce campement brûle cette nuit, leur offensive tombe. Pas de vivres, pas de mana de réserve, pas de victoire. Ils reculent. »
Je regardai la carte. Quatre heures de territoire ennemi entre nous et le cercle rouge. Des lignes de patrouille notées en encre noire. Un pont, deux gués, une forêt dense sur le flanc sud.
« Tu partiras avec trois hommes. Des spécialistes de l'infiltration. »
Il revint s'asseoir.
« Si le campement est réduit en cendres avant l'aube, tu auras une grosse prime et une montée de grade. »
Une prime, de quoi disparaître proprement une fois la guerre terminée. De quoi acheter du temps, de l'espace, des armes.
Les trois hommes m'attendaient à l'extérieur de la tente.
Je les reconnus au premier coup d'œil pour ce qu'ils étaient. La façon dont ils occupaient l'espace, dos au poteau, regard sur les sorties, poids du corps légèrement en avant, ils me rappelaient mes anciens collègues. Des gens qui vivaient en anticipant le mouvement suivant.
Aucun ne se présenta. L'un d'eux, le plus grand, me tendit juste une gourde.
Je la pris. De l'eau froide.
C'est Isaac qui rompit le silence, surgissant depuis l'ombre d'un chariot voisin.
« Mikeal. »
Il avait les yeux encore sombres du choc de l'après-midi, mais sa voix était revenue.
« Si tu veux survivre, reste avec notre troupe. On est moins exposés, on mange chaud, on dort à l'abri. »
Je regardai l'homme qui m'avait tendu la gourde. Il regardait ailleurs, pas concerné.
« Isaac. »
« Quoi. »
« Dans ta troupe plus sûre, combien sont morts aujourd'hui ? »
Il ne répondit pas.
Un silence.
Il ne pouvait me retenir.
« Je t'ai sauvé la vie une fois. »
Je lui rendis la gourde vide.
« Ne compte pas sur une deuxième. »
Nous partîmes quand le soleil finit de mourir.
Aucune de ces torches Pas de signal. Quatre silhouettes qui quittaient le périmètre par le flanc sud, là où les patrouilles avaient le plus long intervalle entre leurs rotations. Le grand avait compté les minutes. Il savait.
La forêt nous prit rapidement.
Je marchai en queue de colonne et m'appliquai à ce que Sir Mang m'avait enseigné dans les premières semaines du dojo, quand il m'avait fait comprendre que mon mana me précédait comme une odeur.
Tu annonces ta présence à trente mètres avant d'ouvrir la bouche. Un borgne aveugle sentirait ton énergie dans le noir.
La technique était simple à comprendre et longue à maîtriser. Comprimer le mana contre la peau, le laisser circuler sans déborder, respirer dessus comme on respire sur une flamme qu'on ne veut pas éteindre mais qu'on ne veut pas voir non plus. Ni froid ni chaud. Neutre. Silence intérieur.
La forêt était différente de celle du nord. Plus sèche, presque aride, moins dense, les arbres espacés laissant passer un ciel d'étoiles par endroits. Le sol était dur, peu de feuilles mortes, les pas portaient moins. C'était un avantage.
La première patrouille irmselienne passa à dix mètres sur notre gauche.
Quatre hommes, lanterne basse, conversation à voix normale. Pas alertés, pas très vigilants. Des soldats en milieu de nuit qui attendaient la fin de leur tour. Ils discutaient de ce qu'ils feraient quand ils auraient gagné.
Nous étions immobiles dans le noir, quatre pierres parmi les arbres.
Ils passèrent.
La deuxième heure fut plus tendue.
Nous approchions d'une zone de relais, un point d'échange entre deux unités de patrouille, marqué sur la carte du général par un petit triangle. Le grand nous fit stopper d'un geste de la main, s'accroupit, écouta.
Deux minutes, puis il repartit.
Je ne lui demandai pas ce qu'il avait entendu. Il savait lire ce terrain mieux que moi. C'était son rôle, je le laissais faire.
Mon rôle était autre.
Je continuai de comprimer mon mana, régulièrement, presque mécaniquement désormais. La technique devenait moins consciente avec les heures, le corps finissait par intégrer le rythme. Sir Mang avait dit que c'était le signe que la maîtrise progressait. Quand ça ne demandait plus d'effort, ça devenait une seconde nature.
La troisième heure traversa un gué, l'eau jusqu'aux cuisses, froide, le courant était mineur. Ce n'était pas le cas de la rivière, nous avions interdiction de créer des ponts de glace. Nous dûmes la traverser à la nage avec nos habits. L'eau était glacée, elle nous amenait plus bas. Personne ne se noya. Après une lutte pour rejoindre la rive, on s'essora rapidement. Le campement n'était plus très loin.
La quatrième heure, je sentis le campement avant de le voir.
Pas par le mana. Par l'odeur. Viande cuite, fumée de bois vert, cuir humide. L'odeur dense des hommes qui dorment regroupés.
Puis la lumière, basse, orangée, filtrée par les arbres.
Le grand leva le poing, nous nous immobilisâmes. On rampait pour les derniers mètres. Enfin, nous l'apercevions.
Le campement s'étendait dans une clairière naturelle, plus grand que prévu.
Pas trois cents hommes. Davantage.
Des tentes alignées par rangées, des feux de veille espacés régulièrement, des sentinelles aux quatre points cardinaux et d'autres qui circulaient entre les rangées. Des chariots couverts de bâches, quatre, cinq, six que je comptais depuis ma position, regroupés au centre. Les vivres. Le mana de réserve.
Le grand s'accroupit à côté de moi.
Pour la première fois depuis notre départ, il parla.
Sa voix était basse, plate, sans affect.
« Plus grand que le briefing. »
« Oui. »
« Tu changes quelque chose à ton plan ? »
Je regardai les chariots. Les sentinelles. Les intervalles entre les patrouilles internes.
Si ce campement brûlait avant l'aube, la prime serait mienne.
Au fond, le campement n'avait pas changé parce qu'il était plus grand. Il restait le même jeu d'infiltration.
« Non. »
Je remarquais qu'il y avait une présence plus importante que prévu, certains individus avaient de grandes quantités de mana et les bâtiments centraux étaient renforcés en pierre. C'était une raison de plus à notre mission. Les provisions devaient être à l'intérieur du bâtiment central. Les tirs de flammes de notre groupe depuis l'extérieur ne suffiraient pas. L'un suspectait qu'un bouclier anti-magie avait été érigé. Je le touchais légèrement, une petite décharge vint fouetter mon doigt. Je demandai un petit canif négatif en magie. Je fendis une petite partie de cette grande couverture. On le franchit tous. Notre approche allait être plus compliquée qu'espéré.
Après analyse de l'air environnant, il fut confirmé que des attaques externes seraient inutiles. Nous ne pouvons nous permettre de combattre l'entièreté de ce bataillon. J'étais d'accord avec cette idée. Mon collègue décida de se séparer et que chacun essaierait d'atteindre les provisions par ses propres moyens.
L'objectif devait se trouver dans la tour principale au centre.
Je contractais ma magie. Plus aucune particule ne devait s'échapper de mon corps sans mon accord. La graine en moi m'aidait à gérer la pression interne. J'avançais parmi les ombres des tentes. Le bruit constant du campement masquait mes respirations. Entre les charrettes et le matériel, je dissimulais ma présence. Le mana global était impressionnant. Je n'aurais peut-être même pas eu à camoufler le mien au vu de la masse présente. Ce qui émanait de la tour semblait si lourd qu'ils pourraient écraser le campement à eux seuls.
Enfin j'approchai la tour. L'entrée était gardée, impossible d'immobiliser les gardes sans avertir toute la base.
Une ouverture m'était proposée quelques mètres plus haut. Aucune idée des potentiels dangers, mais c'était ma seule option.
J'escaladai la pierre, trouvant des prises dans les fissures. J'arrivai au versant de la fenêtre, je ne ressentis personne derrière celle-ci.
Mon corps passa au travers de la balustrade. Ce fut une pièce vide qui se présenta à moi, une table en bois était le seul objet de la pièce. Sur les extrémités, des escaliers descendaient et montaient.
Dessus de moi, des hommes discutent, ils ne semblent point se douter de ma présence.
Mon instinct m'indiqua de descendre dans les étages de ce donjon.
Personne, ses étages sombres sont libres, ma chance. Des torches éclairent de leurs petites flammes les marches. Je cours, je veux être le premier.
Mes pieds font résonner d'une rapide et légère mélodie les craquements du bois. En bas, une porte se présente à moi, mon objectif. N'ayant la clé, je l'explose d'un violent coup de pied. Mon cœur s'emballe, je vais réussir ma mission.
Les provisions et les vivres sont juste devant moi. Dans cette grande cave, il y a tout ce dont une armée a besoin pour tenir plusieurs jours sur un territoire conquis. Tout cela va partir en poussière.
J'attrapai une torche et vins mettre le feu à toutes ces provisions. J'enflammai le moindre coffre, la moindre ressource. Il ne devait rien rester. Les flammes crépitaient et se régalaient des vivres.
Cette cave devenait petit à petit un enfer brûlant. Mes jambes tremblaient de chaleur. Mon mana tenait ma glace, mais c'était difficile.
Je devais partir.
C'est alors que j'entendis des cris ennemis descendre les marches.