Chapitre 49
Chapitre 49
Deux jours ont passé et pour moi rien ne changea, j'enchaînais les combats sans grandes difficultés apparentes. Je prenais toujours les possibilités les moins risquées.
Nous étions encore six dans la compétition. Mon équipe semblait soudée et Cenk nous avait rejoints et passait la majorité de son temps avec Takeo. Mais aujourd'hui, il ne restait plus que seize participants et tous les étages des tribunes de l'arène étaient pleins.
J'attendais, sifflotant, de recevoir un ticket pour mon match. Le ciel est magnifique, aucun nuage, totalement dégagé.
Kaze s'assit à côté de moi avec l'énergie de quelqu'un qui avait déjà décidé qu'il allait gagner et cherchait juste à confirmer que tout le monde était du même avis.
« Si je gagne l'essence, je pense que je pourrais enfin passer à la vitesse supérieure. »
Je le regardai et lui dis simplement.
« Tu te débrouilles déjà bien. »
« Je sais. » Il dit ça simplement, sans fausse modestie. Il rajouta.
« Mais l'essence, c'est autre chose. Cenk m'a expliqué ce que ça fait sur la précision. Mes couteaux à cette vitesse… »
Il sourit à sa propre image. Se voyant déjà l'essence en mains.
« Ce serait quelque chose d'incroyable. »
Je ne répondis pas. En bas, deux combattants s'échangeaient des sorts de feu. Les tribunes bruissaient.
L'information arriva en milieu de journée, portée par un organisateur qui lisait les tirages d'un air parfaitement indifférent.
Kaze contre Emilie.
Il resta silencieux environ trois secondes.
« Emilie. »
« Oui. C'est le tirage. »
Il souffla par le nez. Pas de la panique, plutôt de l'agacement, il avait prévu une autre trajectoire et devait maintenant revoir ses plans. Il posa ses coudes sur ses genoux l'air pensif.
« Elle est forte, dit-il. Je dis pas le contraire, mais perdre contre elle… »
Il ne dit pas le reste. Je gardai mon opinion pour moi. Ce n'était pas le moment.
« Tu connais son style, » dis-je. « Tu l'as vue se battre. »
« Sa magie est très puissante et elle utilise des sorts et ne bouge que très peu. »
Je le conseille un peu.
« Exactement. Commence par la distance. Force-la à bouger. »
Il hocha la tête, récupérant rapidement son assurance habituelle.
« Mes couteaux à distance contre ses flammes, c'est pas idiot. »
« Non. »
« Et si elle essaie de me forcer au corps à corps… »
« Tu es plus rapide qu'elle. »
Il pointa un doigt dans ma direction.
« C'est vrai. »
Il s'éloigna avec la démarche de quelqu'un qui avait déjà à moitié résolu le problème et travaillait sur la seconde moitié. Je le laissai partir. Il faisait semblant d'être confiant mais son énergie le trahissait. Il savait au fond de lui qu'Emilie risquait de le vaincre, mais il se refusait d'y penser.
Je descendis des tribunes pour aller me chercher de quoi grignoter avec Takeo. Pendant que Takeo fit la queue, je me baladais dans les salles de préparations.
Quelques minutes plus tard, je trouvai Emilie près de l'entrée des combattants, qui ajustait la ceinture de sa robe.
« Emilie. »
Elle leva les yeux.
« Tu as vu le tirage. »
Ce n'était pas une question, elle se préparait à le vaincre.
« Vas-y doucement avec lui. »
Elle me regarda un instant, puis un sourire s'installa sur son visage, amusé. Elle appréciait Kaze, était-ce réciproque ?
« Je ne l'humilierai pas. C'est un bon ami. »
« C'est tout ce que je demande. »
Elle hocha la tête et retourna à sa préparation. Je me retournai.
Kaze était là, à une dizaine de mètres, les bras croisés, les yeux posés sur moi avec une expression que je ne sus pas tout à fait déchiffrer. Il vit que je l'avais vu. Il détourna le regard. Je ne lui expliquai rien. Ce n'était probablement pas nécessaire. Ou peut-être que si, mais ce n'était pas le bon moment.
Les combats continuèrent.
Malik tomba en premier.
Le colosse que j'avais aperçu lors de notre première visite à l'amphithéâtre n'avait pas changé d'approche depuis. Il avançait, il absorbait, il frappait une fois. Malik était bon, meilleur que ce que les tribunes reconnaissaient, mais le colosse n'avait pas de faille visible et Malik n'avait pas pu en créer une. Malik sortit de l'arène sans se retourner, la mâchoire serrée.
Cenk ne dit rien. Il posa juste une main brève sur son épaule quand il passa devant lui.
Takeo contre Ten fut différent.
Takeo avait du style, une garde solide, des réflexes construits sur des années de sport. Ses mouvements de katana étaient devenus plus stables depuis les premières semaines dans ce monde. Il n'était pas le même que le garçon qui avait traversé la forêt. Cenk l'avait formé à l'art du sabre et il avait réussi à le combiner à sa maitrise du vent.
Mais Ten n'était pas le même non plus, plus depuis son coma…
Je regardai le combat depuis les tribunes sans vraiment analyser les échanges. Ce qui m'intéressait, c'était le mana de Ten, cette aura sombre et dense qui s'était manifestée le soir du démon et qui ne s'était jamais tout à fait dissipée. Il la contenait mieux maintenant. Il maîtrisait un mana encore abîmé par le traumatisme. Il se battait avec deux épées qu'il enchantait de son mana.
Takeo perdit en moins de dix échanges.
Kaze perdit contre Emilie.
Elle tint sa parole. Elle ne l'écrasa pas. Elle le poussa, le contraignit, l'obligea à utiliser tout ce qu'il avait, puis elle conclut proprement quand il n'eut plus de distance à prendre. Kaze toucha le sable sur un genou, la respiration courte, et leva la main.
Les tribunes applaudissent Emilie. Quelques-uns applaudissent Kaze aussi.
Il sortit de l'arène la tête haute, ce qui lui ressemblait. Mais il alla s'asseoir contre le mur de pierre sans chercher le regard de personne. Ten le trouva le premier. Ki s'installa à côté peu après. Ces trois-là s'étaient rapprochés d'une façon que je n'avais pas vue venir. C'était bien qu'il ait des amis pour le soutenir même dans les défaites.
Laura perdit contre un homme que les organisateurs présentèrent comme ancien finaliste, trois participations, deux essences reçues. Il se battait avec une économie totale, aucun geste inutile, aucune émotion visible. Il avait une grosse masse qu'il faisait voler à l'aide de chaînes en acier. Laura n'avait que son épée et sa maitrise de la terre pour y faire face. Il détruisait sans peine tout ce qu'elle créait. Laura tint longtemps, plus longtemps que prévu, et força l'ancien à changer d'approche deux fois. Ce n'était pas rien. Mais ce n'était pas suffisant.
Mon adversaire s'appelait Drev.
Je ne le connaissais pas. Cenk me donna les informations disponibles avant que j'entre.
« Ancien vainqueur. Il y a quatre ans. Invocateur. Il utilise deux familiers principaux, un serpent et un aigle. »
« Pourquoi avoir arrêté ? »
« Je ne sais pas, peut-être marre de la guerre ? Qui sait ? Il a arrêté de participer pendant trois ans. Il avait dit qu'il ne participerait plus jamais. Pourtant, cette année il est revenu. »
Je regardai l'arène. Le sable était encore marqué des combats précédents. Mon futur obstacle serait donc un vétéran. Je devrais faire attention.
« Son style ? »
« Il ouvre avec l'arc pour forcer le déplacement. Les familiers encadrent. Il attend que l'adversaire commette une erreur. »
Je hochai la tête.
« Merci. »
Cenk s'écarta sans ajouter autre chose.
Drev était plus petit que je ne l'imaginais. Une silhouette sèche, de légère émanation de sa puissance entourait son corps, l'arc déjà en main quand il entra dans l'arène. Il me regarda une fois, évalua, et tendit son arc.
La cloche sonna.
La première flèche arriva avant que le son finisse de se dissiper. Je l'esquivai, suffisamment pour comprendre la trajectoire et la vitesse. Il était bon. La deuxième flèche portait du mana concentré, elle explosa à un mètre de moi en une nuée d'éclats.
Je me couvris, encaissai une égratignure sur l'avant-bras.
Les familiers apparurent ensemble.
Le serpent sortit du sable à ma gauche, d'une dizaine de mètres, ses écailles noires captant la lumière de l'arène d'une façon qui rendait ses mouvements difficiles à suivre. L'aigle descendit des hauteurs de l'amphithéâtre, ses ailes couvrant une surface absurde, son ombre s'écrasant sur une partie du sable autour de moi.
Je lançai deux lances sur le serpent.
La première manqua le reptile agile. La deuxième ne le rata pas. Le serpent se désintégra en une brume sombre qui se dissipa rapidement dans l'air chaud de l'arène.
Je me retournai.
Drev n'était plus où il avait été.
J'activai ma perception du mana. L'arène se remplit immédiatement de fils lumineux, les résidus des combats précédents, les émanations du public, et au milieu de tout ça, dense et concentré.
Maintenant je savais où il était. Je levai les yeux au ciel.
Au-dessus de moi.
Dans la lumière directe du soleil, là où le regard ne va pas naturellement, Drev se laissait tomber, l'arc rangé, une lame courte dans la main droite, l'aigle en avant comme bouclier vivant.
C'était bien pensé.
Je levai une lance vers l'aigle. Elle le traversa comme du papier. Le familier explosa en une lumière blanche qui força les tribunes à détourner les yeux une fraction de seconde.
Je fis un pas de côté.
Drev atterrit dans le sable à l'endroit où je me tenais un instant plus tôt. Il roula, récupéra, se redressa, et trouva la pointe de ma lance à quelques centimètres de sa gorge.
Il ne bougea pas.
Un silence.
Il lâcha la lame dans le sable.
Les tribunes réagirent lentement, comme si elles avaient besoin d'un moment pour comprendre ce qu'elles venaient de voir. Puis le bruit monta.
Je récupérai mes lances et sortis de l'arène.
Je retrouvai Cenk près de l'entrée des combattants. Il me tendit une gourde sans rien dire. Je bus.
« Le prochain tour. »
Il hocha la tête.
« Sterb. »
Je regardai les tribunes un instant. Le roi était à sa place habituelle. Nos regards ne se croisèrent pas cette fois. Il parlait à quelqu'un dans son entourage, détendu, comme si la journée s'était déroulée exactement comme prévu.
Et c'était là que tout se mit en place.
Takeo, Laura et Kaze.
Pas par hasard, pas par manque de talent. Les tirages avaient mis les nôtres les uns contre les autres ou contre les adversaires les plus difficiles disponibles, méthodiquement, proprement, de façon à ce que personne ne puisse pointer quoi que ce soit.
Il ne restait que Ten, Emilie et moi en course. Demain la finale, huit participants pour quatre places. On peut assurer trois des quatre essences dans le meilleur des cas. Le roi pourrait juste nous faire nous affronter pour diminuer la chance qu'on en obtienne toutes les essences. Il pourrait aussi nous mettre les plus puissants pour s'assurer de notre défaite.
Le roi n'avait pas menti lors de notre conversation. Les tirages ne sont pas entièrement aléatoires. Il me l'avait dit lui-même, avec ce calme de quelqu'un qui n'a pas peur d'être cru. J'en étais sûr maintenant. Il avait fait s'affronter et s'éliminer ma famille un par un, prudemment, en laissant suffisamment de distance entre chaque défaite pour que ça ressemble à de la malchance.
Je ne pouvais rien contre ses règles. Je ne pouvais pas contester les tirages, pas sans preuve, pas sans me mettre hors du tournoi et perdre la seule position depuis laquelle je pouvais encore agir. Il restait Ten et Emilie parmi les nôtres. Et le colosse, trois anciens vainqueurs, un assassin dont je ne connaissais pas encore le visage et Sterb comme l'indiquait mon ticket.
Sterb serait donc la dernière porte avant l'essence.
Je bus une dernière gorgée et rendis la gourde à Cenk.
« Sterb. Il a des faiblesses connues ? »
Cenk réfléchit un moment, il voulait me donner les informations les plus pertinentes.
« Il termine normalement ses combats vite. C'est un nécromancien, ami du roi. Il submerge son adversaire avec les morts collectés lors de la guerre annuelle. Il gagne chaque année l'essence mais il n'est pas un héros donc actuellement, l'essence doit avoir disparu de son corps ainsi que ses avantages. »
Je regardai une dernière fois vers la tribune royale. Il avait gagné la journée. Il le savait. Il savait que je le savais. Mais j'étais toujours en route pour cette essence malgré l'obstacle du jour. Demain tout serait décidé.
La question était de savoir quelles cartes du roi restaient encore à jouer maintenant.