Chapitre 48
Chapitre 48
La pièce était somptueuse, nous étions à l'arrière de la meilleure loge. Personne ne nous verrait, ni nous entendrait. La pièce était infusée du mana du roi. Il ne laissait rien paraître. Déjà assis, il s'était débarrassé du manteau de cérémonie. Une tunique simple, gris ardoise. Il avait l'air plus jeune ainsi ou peut-être juste plus réel. Il avait une trentaine d'années. L'homme en face de moi possédait une telle puissance qu'il la partageait à ses subordonnées comme je le faisais avec ma classe.
Il désigna le coussin en face de lui.
Je m'assis. La diplomatie était toujours la meilleure méthode pour avancer et je ne devais point laisser filer cette opportunité.
Il prit une bouteille ornée de dorures, versa lui-même. Me tendit la coupe. Je la pris sans boire.
« Eden Fatum. »
Il goûta le nom comme s'il testait quelque chose.
« C'est le nom que vous avez donné au comptoir. Fatum, cela prédit un grand destin. »
« Peut-être. »
Un silence. Il but une gorgée. Ses yeux ne me quittaient pas, mais sans hostilité. Avec cette curiosité particulière des gens qui lisent vite et qui attendent de voir si vous êtes aussi intéressant que la première page le laissait supposer.
« Votre premier combat était propre. Économique. » Il posa la coupe. « Vous n'avez pas cherché à impressionner la foule ? »
Je ne répondis pas. Il sourit légèrement, comme si mon silence lui donnait raison sur quelque chose.
« D'où venez-vous ? »
« Du nord. »
« Tout le monde vient de quelque part au nord quand on ne veut pas répondre. »
Il inclina légèrement la tête. Il reprit sa coupe. Le silence entre nous était différent maintenant, plus dense, mais pas encore déclaré.
« Votre groupe. » Il changea de cap sans accélérer. « Ils se battent bien. Certains mieux que leur rang ne le laissait supposer. »
« Ils y travaillent. »
« Ça se voit. » Il posa les coudes sur la table. « Ce qui se voit moins, c'est leur allégeance. »
Là.
« Ils n'en ont pas. »
« Tout le monde en a une. »
« Pas eux. C'est normal chez les héros. »
Il me regarda longuement.
« Ce sont des étrangers. Comme vous. Des gens qui ne connaissent pas les dettes de ce monde, pas encore. »
Il parlait lentement, maintenant, chaque mot posé avec soin.
« Ce qui les rend dangereux, pas parce qu'ils veulent du mal, mais parce que d'autres pourraient les utiliser pour en faire. L'épée blanche sait que vous êtes ici. Pas encore votre nom, pas encore votre visage, mais votre présence, oui. Parmi vos camarades, certains ont surement déjà prêté serment ailleurs. »
Je ne bougeai pas.
« Je ne dis pas ça pour vous menacer. » Il écarta légèrement les mains. « Je dis ça parce que vous êtes intelligent et que vous avez déjà compris une partie de ce que je vais vous dire. Les serpents rodent souvent près des forts. »
Le feu de la torche murale crépita doucement entre ses phrases.
« Le tournoi se joue sur plusieurs jours. Toutes ses phases sont sans importance sauf… la finale. »
Il reprit sa coupe, but une gorgée, la reposa.
« Les quatre finalistes reçoivent l'essence. Ce n'est pas une rumeur, c'est une réalité que nous gérons depuis la nuit des temps. L'essence stabilise, amplifie, ouvre certaines portes que le mana seul ne peut pas forcer. »
Il me laissa un instant. Je savais ce qu'il voulait.
« Je pourrais vous garantir la finale. »
Je dis rien. Il continua, mais plus doucement.
« Pas en éliminant vos adversaires. En vous assurant que ceux que vous affrontez jusqu'à la finale ne sont pas les plus dangereux. Les tirages ne sont pas entièrement aléatoires. Ils ne l'ont jamais été. » Il n'avait pas l'air de s'en excuser. « En échange, vous resterez à Irmselia après le tournoi. Sous notre tutelle. Vos capacités, votre connaissance, nous pourrions construire quelque chose. »
Il marqua une pause, et ajouta :
« Il y a d'autres essences. Pas seulement celle du tournoi. La science a ses propres offrandes pour ceux qui savent les recevoir. »
Je regardai ma coupe sans la toucher.
Tout était juste dans ce qu'il disait. Trop juste. Il avait regardé longtemps avant de parler. Il savait déjà une partie des réponses avant de poser les questions, il m'avait observé dans la tribune, il avait vu comment je me déplaçais dans la file d'inscription.
Il était capable de ce qu'il proposait. Et l'offre n'était pas mauvaise, sur le papier.
Sur le papier seulement.
« Et mon groupe. »
« Ils participent au tournoi. Librement, mais avec des difficultés. »
Un silence plus court que prévu.
« Après, les routes sont nombreuses. »
Ce n'était pas une réponse. C'était la forme d'une réponse.
« Je comprends ce que vous me proposez, » dis-je. Ma voix était calme. Pas froide, juste posée.
« Et je comprends pourquoi vous le proposez à moi plutôt qu'à Takeo ou à Laura. »
Il n'acquiesça pas, mais ses yeux bougèrent légèrement.
« Ce que vous me demandez, c'est de me séparer d'eux. Progressivement, ou d'un coup, peu importe la forme que ça prend. »
« Ce que je vous demande, » dit-il, doucement, « c'est de choisir une trajectoire. »
« Ma trajectoire, c'est eux. »
Il posa sa coupe.
Un moment passa. Dehors, lointaine, une clameur montait depuis les tribunes. Le combat de Morice venait de se terminer. Il avait perdu.
« Vous avez plus de mana que ce que vous montrez. »
Sa voix n'avait pas changé de ton, mais il disait autre chose maintenant.
« Pas seulement plus, différemment. Votre manière de condenser les lances, la façon dont vous lisez le terrain avant d'agir. L'essence de la sagesse vous irait à merveille pour gagner la guerre. »
Il attendit.
« Quelqu'un vous a déjà donné quelque chose ? »
Je hochai négativement la tête. Puis une question me vint.
« Possédez-vous de l'essence de la déesse ? »
Il répondit froidement.
« Non. La déesse est prisonnière d'une vraie puissance. »
Il semblait sûr de lui, son mana avait augmenté légèrement comme pour prouver sa phrase.
« Je te laisserai une place de choix dans l'armée si tu acceptes de laisser tomber les pions qui t'accompagnent. »
« Sans vouloir vous offenser. Ce n'est pas dans mes principes. »
« On en reparlera. Ton regard semble pourtant avide de science, cette essence sera surement insuffisante pour calmer ta faim. Pourquoi une si grande envie de connaissance ? »
« Car c'est une option pour trouver une solution à un problème. »
« La connaissance, un chemin, pour aller où ? »
Je me levai lentement.
« Je vous remercie pour la coupe et la discussion. »
Il ne bougea pas. Il me regarda me lever avec le calme de quelqu'un qui a calculé plusieurs fins possibles à cette conversation et qui reconnaît celle qui arrive. Il me salua.
« Eden Fatum. »
Il répéta le nom une dernière fois.
« Réfléchissez. Je n'ai pas besoin de vous, vous avez besoin de moi. Les routes nombreuses que j'évoquais, certaines se ferment vite dans cette ville. »
Je m'inclinai légèrement. Pas par déférence, juste par honnêteté, il méritait cela au moins. Il semblait jouer avec de nombreux points.
Puis je sortis.
Je pouvais enfin respirer correctement. C'était un empereur qui sait faire croire à la diplomatie. Il contrôle tout, j'ai besoin de temps. Il ne m'en a pas laissé.
On me raccompagna dans les sous-sols. Je croisai alors Ten et Kaze en train de discuter. Kaze sursauta quand je mis ma main sur son épaule.
« Hey Eden, où étais-tu passé ? On voulait te voir. »
« Juste parti me balader. »
Il n'est pas nécessaire qu'ils sachent cette discussion avec le roi. Je ne sais pas encore comment prendre la discussion. Kaze me proposa de venir voir le combat d'Emilie. On courut pour arriver à l'heure. La cloche sonna lorsque nous étions sur la dernière marche.
Émilie était face à un mercenaire. Il semblait confiant dans ses capacités. Il était armé d'un bouclier et d'une hache de cristal bleu entourée d'une fine couche de mana. Émilie avait juste une petite dague attachée par une petite ceinture à sa longue robe rougeâtre.
Le guerrier s'élança et arriva rapidement à sa hauteur. Émilie esquiva de justesse la hache qui vint se planter dans le sable.
Mais ce n'était pas fini. La hache gela instantanément le sable et ses environs. Emilie n'eut pas le temps de répondre qu'elle était complètement figée dans la glace magique.
Le mana d'Émilie brûlait avec ardeur la glace.
Le mercenaire salua la foule lorsque la glace se brisa d'un seul coup.
Émilie se tenait devant lui, des flammes dans les deux mains. Elle souffla sur lui un brasier venant des enfers. L'homme se protégea avec son bouclier qui brûla. Incapable de retenir le feu qui se projetait sur lui, il abandonna.
Ce fut une réelle démonstration de puissance. Même sans mon supplément de mana, elle aurait triomphé.
Les combats se sont enchainés durant le reste de la journée, et les défaites du groupe se sont accumulées d'un coup. Thomas, Morice, Cenk et Niccolas étaient déjà éliminés avant les quarts.
Du haut de sa tribune, le roi semblait satisfait et il me souriait quand nos regards se croisaient. Il avait gagné la première manche.