Chapitre 47
Chapitre 47
Le retour dans les couloirs sous les tribunes avait quelque chose d'étouffant après l'air ouvert de l'arène. Malik, son gourdin à la main, allait dans l'arène, il était très musclé. Il ne possédait presque pas de mana, mais sa force brute pouvait tout compenser.
L'odeur de la pierre humide et de la sueur ancienne collait aux murs. Ki apparut au détour du couloir, marchant à son rythme habituel, comme si rien ne s'était passé. Une légère griffure courait le long de son cou, elle était fraîche. Il la cacha par son voile.
Il me tendit un parchemin plié sans s'arrêter vraiment.
« Ton prochain adversaire. »
Je le dépliai. Un nom que je ne connaissais pas, une heure, une zone de l'arène.
« Un assassin, » dit-il simplement. « Il manie le sable. »
Il ne s'attarda pas davantage. Cenk, lui, était resté près de l'entrée. Cenk avait observé mon combat, il approuvait ma manière de gagner, elle n'est pas héroïque mais pouvait me garantir des victoires faciles. Il décroisa les bras et sourit quand je m'approchai, fouilla dans la poche intérieure de sa tunique et en sortit quelque chose de petit qu'il posa dans ma paume ouverte.
Un bracelet noir, fin, presque modeste. Des inscriptions couraient sur toute sa surface. Il ne possède aucune émanation.
« Pour lire ta limite. » Sa voix était neutre, factuelle. « Il noircit quand ton mana est bas. Tu n'auras pas à deviner. »
Je le glissai à mon poignet sans commenter. Il était plus léger que prévu. Il devint alors doré, ayant aspiré une bribe de mon mana.
Je levai les yeux vers le fond du couloir, quelque chose m'avait effleuré l'esprit une fraction de seconde, une présence, un mana que je ne reconnaissais pas. Discret, retenu, posé là comme une main sur une poignée de porte. Quelqu'un regardait. Je ne vis personne. Le couloir se perdait dans l'ombre et rien n'en sortit.
Je remontai vers les tribunes, les jambes lourdes. Je ne savais pas que des escaliers pouvaient être si raides.
Le groupe occupait deux rangées en hauteur, avec la vue dégagée sur l'arène. Morice avait les coudes sur les genoux et regardait le combat en cours d'un air professionnel. Ten était silencieux, les yeux dans le sable. Laura avait son carnet. Je m'assis à côté de Kaze, qui me fit une place, j'avais presque plus de mana, Kaze me félicita, les autres aussi. Kaze s'enleva totalement suivant les conseils de Nadia qui voulait que je m'allonge pour récupérer. La fatigue du combat s'abattit sur moi comme une chape. Je n'avais pas prévu de fermer les yeux. Ils se fermèrent quand même.
Ce fut la main de Morice sur mon épaule qui me ramena.
« Vingt minutes. »
Pas brutal, juste décidé. Tout le groupe me sourit, ça me faisait chaud au cœur. Ils m'encouragèrent avant de me laisser aller me préparer. Je me redressai, les yeux piquant encore du réveil. En bas, l'arène avait changé de lumière, le soleil avait bougé et le sable prenait une teinte plus chaude, plus lourde. Je descendis les marches seul.
Le roi n'était plus assis sur son trône. Je le remarquai en entrant dans l'arène, il s'était déplacé jusqu'au muret de la tribune royale et s'y appuyait, les deux mains posées sur la pierre, le regard fixé en bas. D'où j'étais, impossible d'évaluer son mana, il était trop loin et quelque chose dans sa façon d'être là, debout, immobile, semblait absorber l'attention sans en réclamer.
L'adversaire entra par l'autre côté.
Tout en lui était discret jusqu'à ce que ça ne le soit plus. Une armure légère, une capuche beige, des couleurs claires, une façon de marcher qui ne faisait pas de bruit sur le sable. C'était son camouflage, un vrai chasseur du désert. Son visage ne portait rien de particulier, pas de défi, pas de mépris, juste cette vacuité particulière des gens qui ont décidé d'un résultat avant d'entrer dans une pièce.
La cloche retentit.
Je sentis mes pieds avant de comprendre ce qui se passait. Une résistance, légère d'abord, comme si le sable avait épaissi d'un coup autour de mes semelles. Puis plus ferme. Le sol de l'arène était du sable, entièrement, et son mana y courait déjà depuis le début, patient, diffus, attendant. Je concentrai mon énergie vers le bas, forçant le mana à sortir par la plante des pieds pour repousser celui qui s'infiltrait, nettoyer le cercle autour de moi. Le bracelet se tint lentement.
Puis la tempête arriva.
Elle ne vint pas des airs. Elle monta du sol lui-même, le sable aspiré vers le haut en un rideau tournoyant qui engloutit l'arène entière. Je perdis la ligne d'horizon. Je perdis les tribunes. Je perdis mes amis. Je perdis la position de mon adversaire dans la fraction de seconde où j'aurais dû la fixer. Il avait préparé ça, c'était son terrain, son vocabulaire, ses lignes et je venais d'ouvrir le livre sans en connaître la langue, ni la fin du récit.
Je fermai les yeux.
La dague arriva de la gauche, haute, rapide. Je n'eus pas le temps de l'esquiver complètement et elle mordit mon épaule, le bord tranchant du poignard trouvant l'espace entre le tissu et l'os. La douleur fut nette, une brûlure constante.
Mon cœur s'accélérait.
Je commençais à hyperventiler.
Ma main tremble.
Ma vision se trouble.
Non, Eden !
Je dois me concentrer, ne pas laisser la panique gagner du terrain.
Je baschai de l'autre côté pour créer de la distance, activai ma vision de mana et le monde changea d'aspect.
Je dois finir rapidement ce combat avant que cette épaule devienne un réel handicap.
Il était là. Une silhouette de lumière chaude se déplaçant dans son propre brouillard, ses émanations trahissant chaque mouvement avec une légère avance sur son corps physique. Il allait vite, plus vite qu'il n'en avait l'air, mais ses trajectoires avaient une logique, un angle de préférence, une façon de contourner par la droite avant de frapper par la gauche.
À mon tour d'écrire les lignes de cette histoire.
Je levai une lance et la dirigeai dans le bon vide.
L'impact fut sourd. Il le prit dans l'armure, le métal absorba une partie de la force mais pas l'inertie, et il alla heurter le mur de l'arène avec un bruit qui traversa le sable. Silence d'une seconde dans les tribunes.
Il se releva. Défit les sangles de son armure, la laissa tomber, continua torse nu. Il sprinta droit vers moi et disparut à trois mètres de distance.
Ki m'avait déjà fait ce coup lors de notre entraînement. Mes muscles réagissèrent par instinct.
Je ne me retournai pas.
Je frappai derrière moi immédiatement.
Mon coude rencontra quelque chose de solide et le bruit qu'il fit en partant ne laissait pas de doute. Il s'écroula, les genoux d'abord, une main dans le sable, et gémit d'une façon qui était à la fois courte et définitive. Il leva l'autre main, paume ouverte, sans relever la tête.
Mon épaule brûlait encore.
Nadia m'attendait à la sortie de l'arène avec ce regard attentif qu'elle avait toujours eu, comme si elle lisait quelque chose que les autres ne voyaient pas encore. Elle semblait connaitre mon anatomie par cœur. Elle ne dit rien, posa les doigts avec précaution autour de la blessure et travailla en silence. La douleur recula par étapes. Je sentis un mana inconnu se glisser sous ma peau. Elle me demanda.
« Ce n'est pas trop froid ? »
Je hochai négativement la tête. Ma blessure, elle l'avait soignée si facilement.
Elle enroula des bandages propres en m'indiquant par gestes qu'il faudrait les changer avant le prochain combat.
Je la remerciai. Elle hocha la tête et me laissa seul.
La zone de repos des athlètes était un couloir large creusé sous les gradins, avec des bancs de pierre le long des murs et des torches espacées. Dans cette zone, quelques combattants de bas et moyen niveaux s'y trouvaient, certains soignant des blessures légères, d'autres immobiles, les yeux dans le vide de l'avant-combat. Je m'allongeai sur un des bancs, le dos contre la pierre froide, et laissai le bruit des tribunes devenir fond.
J'entendis Ki avant de le voir. Sa voix était basse, quelque chose entre une excuse et une explication, adressée à quelqu'un que je ne distinguais pas dans le couloir adjacent. Une présence qui ne répondait pas ou répondait trop doucement pour que les mots passent. Je ne cherchais pas à comprendre. La fatigue était plus forte que la curiosité.
Les pas qui arrivèrent ensuite n'avaient pas le même rythme.
Réguliers, lourds, l'acier des semelles sur la pierre. Plusieurs personnes en même temps. Je n'ouvris pas les yeux tout de suite, mais je reconnus le son avant de le voir : une escorte, militaire, encadrée.
Toute la zone se tut, Ki semblait avoir disparu.
Quand je regardai, quatre hommes en armure se tenaient à l'entrée du couloir. Ils portaient des armures lourdes et une longue cape rouge. Leur mana, jamais je n'avais vu un mana si puissant, chacun écrasait facilement l'ensemble des participants présents dans cette pièce. L'insigne qu'ils portaient sur l'épaule droite, je ne l'avais vu qu'une fois depuis notre arrivée à Irmselia, dans la tribune haute, sur les hommes qui gardaient la balustrade de l'empereur.
L'un d'eux s'avança vers moi.
« Eden Fatum. »
Je levai la tête. Il n'attendit pas de confirmation.
« Sa Majesté souhaite vous recevoir. Suivez-nous. »