Chapitre 46
Chapitre 46
Le grand jour ressemblait aux autres jusqu'à ce qu'on sorte dans la ruelle.
La ville avait changé de peau pendant la nuit. Des bannières en or fin descendaient des minarets portant le symbole d'Irmselia. Des caravanes et leurs marchands ambulants s'étaient installés pour la semaine sur chaque place, vendant des amulettes, des parchemins de protection, des figurines de combattants célèbres. Les familles marchaient dans la même direction, de jeunes enfants sur les épaules de leurs pères. Les anciens connaissaient le chemin par cœur. La ville entière convergait vers l'amphithéâtre comme une rivière vers la mer. L'événement faisait fleurir la ville.
Nous nous fondîmes dans cet épais courant. Des groupes de combattants se distinguaient facilement des spectateurs. Leurs équipements, leurs postures, cette façon particulière d'occuper l'espace, ils étaient là pour démontrer leur présence. Certains venaient seuls, d'autres en petites troupes de deux ou trois. Tous certains de leur victoire future. Quelques-uns portaient des armures que je n'avais pas encore vues, forgées dans des métaux que je ne savais pas nommer, ornées de runes dont je notai mentalement les formes pour les étudier plus tard.
Leur mana variait, certains étouffaient ceux de dix autres. La majorité ne dépassait pas celui de Takeo. Il n'était ni le faible, ni le puissant de notre groupe. Ten, Emilie et Kaze pouvaient certaines fois libérer bien plus d'émanations de mana que moi. Nadia, elle se savait faible en mana et au combat, avait le mana le plus bas de notre groupe. Je lui avais aussi donné un peu de mana par sécurité.
Environ deux cents participants, avait estimé Ki pour cette édition. En voyant la file d'inscription s'étirer sur toute la longueur de la façade nord, je compris que c'était une estimation basse.
La file avançait lentement. Trois tables d'inscription, trois scribes qui posaient les mêmes questions avec la même fatigue professionnelle. Takeo prit la tête du groupe naturellement, comme à son habitude. Je laissai les autres passer devant moi. Quelques aventuriers me doublèrent dans la queue, je n'étais pas pressé.
Quand mon tour arriva, le scribe leva les yeux un instant. Un homme d'une quarantaine d'années, armé de sa plume, encre aux doigts, regard habitué à classer les gens en quelques secondes.
« Nom. »
« Eden. »
Il nota sans commenter. Il me demanda mon nom de famille. J'hésitai, j'inventai.
« Fatum »
Que le destin guide cette aventure, comme dirait Eiji, nouveau monde, nouveau moi.
« Affiliation. Guilde, académie, ordre. »
« Aucune. »
Une légère pause. Aurais-je dû mentir ?
« Diplôme de sciences ou de magie, niveau, institution. »
« Aucun. »
Cette fois il releva vraiment la tête. Son regard parcourut rapidement mon équipement, puis revint à son parchemin. Il nota quelque chose, un symbole différent de ce qu'il avait inscrit pour les autres devant moi, il passa ma fiche à un de ses collègues.
« Parfait, merci pour votre inscription. Catégorie débutant. Première phase dans trois heures, tribune ouest, soleil levant. Bonne journée et bonne chance. »
Il tendit le ticket plié. Je le pris sans poser de question.
Je m'écartai de la table et dépliai discrètement le document. Les phases de débutant. Des apprentis, des autodidactes, des combattants sans formation reconnue. Le tournoi avait sa propre logique de classement. On ne mélangeait pas les niveaux d'emblée. Les catégories inférieures devaient d'abord s'entretuer avant de rejoindre les autres.
Ce n'était pas un désavantage. C'était une progression. Nous commencerions contre des adversaires plus accessibles, ce qui donnerait au groupe le temps de trouver ses marques dans l'arène, de comprendre les règles réelles du tournoi. Celles qu'on n'écrivait pas dans les parchemins officiels. Plus de combats, certes. Mais plus de temps pour observer, adapter, apprendre.
Je rejoignis Takeo qui regardait son propre parchemin d'un air satisfait.
Nous montâmes aux tribunes pour observer les derniers entraînements de la journée. La vue de là-haut était différente. Le sable de l'arène semblait plus loin, les combattants plus petits, les distances trompeuses. Je comprenais mieux pourquoi les spectateurs ne voyaient pas toujours ce que les combattants ressentaient.
C'est alors que je les aperçus.
« Eden, tu as reçu quel ticket ? »
« Débutant. »
Dans la tribune haute, séparée du reste par une balustrade travaillée et gardée par quatre hommes en armure légère, deux silhouettes regardaient l'arène. Une femme et un homme, habillés avec cette sobriété particulière des gens qui n'ont pas besoin d'afficher leur rang pour qu'on le devine. Leurs vêtements ne portaient pas d'ornements excessifs, mais chaque détail ; la coupe, le tissu, la façon dont la lumière tombait dessus, disait quelque chose : ces gens appartiennent à un monde différent du nôtre.
« Eden. Tu n'étais pas là le soir quand Ki nous a donné des noms d'académies et de rang de magie à dire au comptoir pour éviter les phases de groupes. »
L'homme regardait l'arène. Puis son regard bougea, parcourut les tribunes avec la lenteur de quelqu'un qui cherche quelque chose de précis, et se posa sur notre groupe.
« Tu vas devoir monter tout le classement. »
Sur Takeo. Sur Laura.
Il se pencha légèrement vers la femme à côté de lui et dit quelques mots en les désignant d'un mouvement de tête à peine perceptible. Elle regarda à son tour, brièvement, avec cette discrétion des gens habitués à observer sans se faire remarquer.
« Bonne chance, mais tu vas y arriver. »
Je détournai les yeux avant que le leur ne croise le mien.
Takeo n'avait rien vu. Laura non plus, occupée à relire son parchemin d'inscription.
Tout semblait pour le mieux. Malik et Cenk avaient reçu des rangs bien supérieurs aux nôtres, ce qui leur éviterait un long moment de nous affronter.
Je leur annonçais l'heure de mon premier combat. C'est alors que Ki répondit, choqué.
« Tu vas être dans les premiers matchs. Même sûrement le premier. »
« Qu'est-ce que cela implique ? »
« Ce ne sont pas que des débutants, certains officiers de l'armée y participent. »
Malik ajoute : « Des espoirs qui veulent garder. Ils ne te laisseront aucune chance. Donne tout dès la première seconde du combat. »
Je vais donc servir de menu fretin.
Je discute un peu avec le groupe. Ils me souhaitent le meilleur.
Je sens comme des regards m'observant depuis des ombres.
Ki et Cenk m'accompagnèrent jusqu'à l'entrée de l'arène pendant que les autres montaient dans les tribunes. Ils me prêtent une toge blanche pour le combat. Elle va restreindre mes mouvements, j'arrache le haut, laissant du tissu à partir de la taille. Je mets une ceinture pour la maintenir fixe même en cas de mouvements brusques. Je respirais profondément, calmant mes nerfs. Je méditais ma stratégie. J'aurais une approche simple pour le combat qui viendrait. Observer, réfléchir, agir, tout cela, fait vite et efficacement. Plus un combat durerait, plus certains de mes futurs adversaires pourraient me connaitre, me contrer.
Les tribunes de la phase débutant n'étaient pas vides. Une bonne partie des spectateurs du tournoi venait regarder les premiers combats par curiosité ou pour évaluer les nouveaux venus. Des parieurs circulaient dans les rangs. Je reconnus quelques visages de notre groupe dans les gradins, Morice debout, les bras croisés, Ten assis avec Kaze. Laura avait sorti un petit carnet.
Mon adversaire entra par l'autre côté.
Un homme d'une vingtaine d'années, armure de guerre, les épaulières portant un insigne que je ne reconnus pas. Grande carrure, démarche assurée. Un glaive pendait à sa ceinture. Il m'évalua en deux secondes et ce qu'il vit sembla le satisfaire. Un jeune sans affiliation, sans diplôme, sans rang. Un repas facile avant les vrais combats.
Il n'avait pas tort sur le papier.
Le roi m'observait depuis sa tribune, ses yeux ne me quittaient pas.
Dans mes mains, des lances nées de mon mana prêtes au combat, elles attendaient le signal.
La cloche retentit.
Il tenait dans sa main une petite flamme. Il maîtrise la magie de feu. Peut-être sait-il se battre. Je ne veux pas qu'il puisse me tester physiquement.
Il tira rapide dans ma direction. Je pris de l'élan et envoyai ma lance droite traversant et détruisant son mana en vol. Ma lance vint se planter au sol juste à ses chevilles. Il a compris et voulu ramasser ma lance pour l'utiliser contre moi.
La lance, encore faite de mon mana, fondit pour venir faire une flaque d'or entre ses pieds. Il se solidifie sous l'impulsion de mon énergie. Les changements d'états demandent une grande quantité, je ne peux le faire qu'une fois par combat actuellement. Il est coincé, je pointe ma lance en sa direction. Il le sait, il a perdu, il se rend.
Échec et mat.
Le silence dura une seconde avant que les tribunes réagissent. Pas d'ovation, de la surprise, surtout, quelques murmures. Pas de spectacle, pas de sang, pas de coup décisif visible, juste un adversaire qui n'avait plus d'options et qui avait eu l'intelligence de le reconnaître.
Le roi se leva et applaudit… Toute la foule se mit alors à m'acclamer.
Je me sens mal à l'aise.
Je récupérai mes lances, m'inclinai pour saluer le roi et sortis de l'arène sans m'attarder.
Un combat gagné sur combien ?