Chapitre 44
Chapitre 44
Le soleil n'était pas encore levé que Cenk vint me réveiller. Il me demanda de le suivre silencieusement.
En premier lieu, j'eus envie de me méfier et de refuser. Mais il me semble plus honnête et s'il voulait m'éliminer, il l'aurait déjà fait.
Je le suivis alors, sur mes gardes.
Cenk voulut m'amener au-dessus de la faille. Arrivé en haut de celle-ci, le soleil commençait à se lever. Un magnifique soleil du désert, la nuit avait été très froide et ses premiers rayons chauds étaient un délice.
C'est alors que Cenk m'adressa la parole.
« Êtes-vous allé à l'épée blanche avant de venir dans notre royaume ? »
« Non, vous êtes les premiers humains que nous croisons. »
« Connais-tu l'existence d'autres héros que ceux de ton groupe ? »
Surpris de cette question, je hoche négativement la tête.
« Pourtant, un héros paru il y a peu serait parti de l'épée blanche pour venir sur nos terres. »
Je le regarde choquer, les yeux écarquillés.
« Oui, le héros ayant désobéi au roi aurait dû être pendu en place publique… »
Mon cœur panique, Eiji, pendu ?
« Mais un groupe de criminels l'aurait sauvé et il serait en route pour Irmselia d'après les rumeurs. »
Je dois me rendre à la capitale, Irmselia. Si l'on retrouve Eiji… ou l'autre groupe.
« Ça va, tu sembles… figé… »
« Non, ce n'est rien. »
Eiji, qu'as-tu fait ? Est-ce en rapport avec le village des démons ? Est-ce Eiji ou quelqu'un d'autre de la classe ? la réponse, je sais où la trouver.
Cenk se retourne brusquement, C'est Ki. L'ombre toujours discrète m'interroge.
« Es-tu sûr de vouloir prendre ta famille avec toi ? La capitale est de nature hostile face aux étrangers. »
« Oui, ma position reste inchangée. »
« Ok alors on part quand le soleil sera jaune. préparez-vous. »
On descend les trois en surfant sur le sable fin. Les autres commencent à se réveiller lentement, un léger nuage de fumée s'échappe de la dernière bûche du feu. Takeo vint parler à Cenk, il veut savoir comment le voyage sera organisé.
Le voyage se déroula sans grands accros. Le soleil brûlait la terre et nous avancions lentement dans ce désert. Une fournaise qui poussait nos corps. Rien de spectaculaire, juste des corps fatigués parcourant les étendues de sable, encadrés par quatre locaux, Cenk, Malik, Ki et Adam. Adam connait une auberge où notre groupe pourra veiller sans risque. Après deux longs jours, nous apercevons les portes de la Cité des sciences.
Irmselia,
Le nom seul portait quelque chose. Une promesse, peut-être. Ou un avertissement.
Les portes de la cité s'ouvraient sur un monde que je n'avais pas anticipé. Pas de murailles de marbre blanc, pas d'étendards guerriers. Des minarets de pierre ocre s'élançaient vers un ciel brûlant, leurs faïences bleues et dorées captant les derniers rayons du jour. L'air sentait les épices, le bois de santal, la friture sucrée. Des voix montaient de partout, des marchands, des enfants, des discussions animées. Des auvents de tissu coloré couvraient les ruelles, projetant des ombres mouvantes sur les pavés clairs. Une fontaine centrale murmurait au cœur d'une place ronde où des joueurs de dés ignoraient superbement notre arrivée.
Certains nous regardaient avec hostilité. La taille et la couleur de notre groupe attiraient l'attention. Des étrangers ne devaient pas être monnaie courante.
Adam connaissait ses rues. Il avançait sans hésiter, tournait sans consulter personne, saluait d'un geste de la main des visages qui répondaient par habitude. Nous le suivions en colonne serrée, les affaires sur le dos, les yeux partout.
L'auberge s'appelait La Gourde du Sage. Une bâtisse à deux étages coincée entre deux vendeurs de tissu, avec une terrasse en bois surélevée d'où l'on pouvait voir la rue sans en faire partie. L'intérieur était sombre, frais, et sentait le cumin et la fumée froide. Des lanternes en cuivre perforé projetaient des motifs géométriques sur les murs de torchis. Derrière le comptoir, une femme d'une cinquantaine d'années nous examina avec le regard de quelqu'un qui a vu défiler suffisamment de monde pour ne plus s'étonner de rien. Quand elle vit Adam, son visage s'illumina. Il échangea quelques mots avec elle. Elle hocha la tête, compta les pièces, désigna l'escalier.
Les chambres étaient simples mais propres. Deux lits par pièce, une fenêtre à volet de bois, une cruche d'eau fraîche posée sur un tabouret. Je la partagerai avec Kaze. Après des semaines dans la forêt, dans la boue, à dormir sur des planches ou à même le sol, c'était suffisant pour que Morice pose ses affaires et s'allonge sans rien dire.
Je redescendis rapidement. Laura et Ki étaient déjà en bas, debout près de la porte. Laura avait ses affaires légères et son regard qui cherchait déjà quelque chose à comprendre, Ki immobile comme à son habitude, les mains croisées dans le dos.
Il me regarda.
« L'amphithéâtre ferme ses tribunes au coucher du soleil. »
Nous traversâmes la ville à trois. Ki ouvrait la voie sans carte, sans hésitation, tournant dans des ruelles que je n'aurais pas remarquées. Ces petites ruelles où les parfums et les couleurs se mélangeaient méritaient qu'on s'y attarde. Ce n'était malheureusement pas le moment. Laura marchait à ma hauteur, silencieuse, observant tout. Elle avait ce réflexe depuis le début, noter, classer, retenir. Je ferai pareil quand Kaze ne sera pas dans notre chambre, ce soir. J'ouvrirais la porte de mon palais, inactif depuis une semaine.
L'amphithéâtre se dressait au nord de la cité, adossé à la paroi rocheuse qui fermait Irmselia de ce côté. De loin, il ressemblait à une montagne de pierre taillée, ses arches empilées sur quatre niveaux, ses façades ornées de bas-reliefs représentant des combattants dans des postures figées pour l'éternité. Ki m'expliqua que trois des dix statues représentaient des anciens héros. Les autres étaient celles de la lignée royale actuelle.
Une entrée latérale permettait l'accès aux tribunes sans descendre dans l'arène.
Les tribunes étaient à moitié remplies de spectateurs ordinaires, des habitants de la cité venus regarder les combattants s'entraîner comme on va voir une répétition. En bas, dans le sable de l'arène, une dizaine de silhouettes s'échauffaient, s'affrontaient, se corrigeaient mutuellement.
Je m'assis sur la pierre tiède. Laura prit place à ma gauche, Ki resta debout derrière nous, les yeux sur l'arène.
Les combattants en bas n'étaient pas des amateurs. Leurs mouvements avaient cette économie particulière des gens qui se battent depuis l'enfance, rien de superflu, chaque geste à sa place. Deux d'entre eux maniaient des bâtons de combat avec une précision qui rendait leur échange presque silencieux malgré la puissance des impacts. Un troisième, seul dans son coin, travaillait des enchantements sur sa lame, de courtes flammes bleues qui s'allumaient et s'éteignaient au rythme de sa respiration.
« Il y a combien de participants attendus ? » demanda Laura sans détacher les yeux de l'arène.
Ki répondit sans bouger.
« Plusieurs centaines s'inscrivent. Une vingtaine atteignent les derniers tours. »
Laura hocha la tête lentement, calculant.
Je regardais le combattant aux flammes bleues. Son contrôle était impressionnant mais je percevais une limite dans ses émanations, un plafond qu'il avait probablement atteint depuis longtemps et qu'il ne dépasserait pas par l'entraînement seul. Il dominait l'arène et dansait sans soucis avec ses sorts.
« Et les quatre qui reçoivent l'essence, » je dis, « ce sont toujours les mêmes chaque année ? »
Un silence.
« Non. » Ki fit un pas sur le côté, venant se placer à notre hauteur. « Mais certains revenus reviennent. Et certains perdants de la guerre ne reviennent pas. »
Je ne demandai pas ce que ça voulait dire.
En bas, un des combattants au bâton venait d'envoyer son partenaire au sol d'une frappe sèche à l'épaule droite. L'autre se releva immédiatement, secoua le bras, reprit sa garde.
Ki ordonna.
« Demain matin, avant l'aube. Je vous teste tous. »
Laura tourna la tête vers lui.
« Tous ? »
« Ceux qui veulent participer. » Son regard ne bougea pas de l'arène. « Je ne forcerai personne. Mais je dois savoir ce que vous valez avant de vous envoyer là-dedans. »
Il désigna le sable d'un mouvement de menton. Il n'est pas responsable de nous, pourtant la prêtresse semble lui avoir dit de bien s'occuper de nous.
« Le tournoi ne pardonne pas l'ignorance de soi-même. »
Laura me regarda brièvement. Je lus dans ses yeux ce que je pensais aussi : Ki n'était pas neutre dans tout cela. Il avait ses propres raisons pour vouloir évaluer notre groupe. La question était de savoir lesquelles.
Mais pour l'instant, il avait raison sur un point.
Pour autant je n'avais aucune preuve, il voulait peut-être juste nous aider. Je passerai ce test seul en premier. Si Ki est digne de confiance, ils pourront le faire ensuite s'ils le sentent. Comment savoir si je peux faire confiance à Ki ? Il est toujours plus facile de se déguiser que d'être sincère. Suis-je trop protecteur ?
En bas dans l'arène, le combattant aux flammes bleues venait d'être mis à terre par un guerrier maniant une masse, un véritable colosse d'environ deux mètres.
Le colosse regarda dans les tribunes et nos regards se défièrent.
On rentra à l'auberge.