Chapitre 43
Chapitre 43
Elle se tient devant moi.
Je m'arrête.
Sa voix m'explique.
« Héros, tu es enfin arrivé pour ramener la foi. »
Elle ne pose pas la question. Elle affirme. Toujours le dos face à moi, elle me questionne.
« As-tu eu des visions de la sagesse ? »
Je n'ai jamais eu de vraie vision. Rien qui ressemble à ce qu’elle décrit. Des fragments, peut-être. Des sensations. Et ces “offrandes”… ces dons qui sont apparus sans explication. Serrant mes dents, je lui répondis négativement.
« Ma dernière vision remonte à trois cycles lunaires, je savais que tu viendrais me voir. Tu as donc été guidé par le destin aux terres de la sagesse. »
Je retiens un soupir. Je suis sceptique, c'est Eiji et un mineur qui m'ont indiqué la voie à prendre.
Je pourrais la contredire. Je n’en vois pas l’intérêt.
Je la laisse continuer.
« Les scientifiques d'Irmselia ne croient plus. »
Son ton change, plus dur.
« Ils pensent pouvoir reprendre les essences divines. »
« Est-ce un mal ? »
« La foi sauve, la science détruit. »
Ce n’est pas une réflexion. C’est une certitude. Son intégrisme est profond.
« Que fait la divinité de la sagesse dans tout cela, ne s'aligne-t-elle pas sur la science ? »
Un long silence.
Je sens ses dents se crisper.
« Jamais ! Ils ne cherchent pas la sagesse. Ils cherchent le pouvoir. »
Elle fait un pas dans ma direction.
« Notre divinité est détenue captive à la capitale. Ils lui volent son essence. »
Je lui réponds tranquillement pour ne pas envenimer la situation.
« À quoi sert-elle ? »
« C’est un pouvoir. Un pouvoir qui dépasse les limites humaines. »
Ses yeux ne me quittent pas.
« Elle t’offrira tout. »
Trop vague. Trop grand.
« Et ses limites ? »
Sa réponse est immédiate.
« Dans le corps de celui qui la reçoit, elle s’épuise avec le temps. »
Elle se détourne légèrement, comme si elle regardait quelque chose derrière moi. Ou au-delà.
Puis elle revient à moi.
« Sauf chez les héros. »
J'en étais sûr. Mais ce que j'apprends ici pourrait être primordial. Peut-être que ce pouvoir pourra nous sauver. À savoir si ce pouvoir existe réellement.
Si c’est vrai… Ce pouvoir pourrait tout changer pour nous.
Si c’est faux… alors tout cela n’est qu’un piège bien construit.
« Ils siphonnent son essence. Chaque année, avant la guerre, ils la distribuent aux meilleurs guerriers lors du festival. »
Je reste assis.
« L’autre partie… alimente la ville. »
Je laisse passer quelques secondes.
« Comment participer à ce festival ? »
Ses yeux s'illuminent d'espoir.
« Il est ouvert à tous et commence dans une semaine. »
Elle veut que j'y participe au nom de sa foi… M'exposer au grand jour, sans garantie de rien, non, cela mettrait le groupe en danger.
« C'est à réfléchir. »
Elle fait un pas brusque.
« Héros, je t’en supplie. »
Je vais d'abord en parler avec le groupe puis je reviendrai lui annoncer ma décision. Aucune envie d'être le centre d'une prophétie.
« Prêtresse, je vais en discuter avec mes collègues. »
« Héros, ce sont des serpents de l'épée blanche. »
Je la fixe avec insistance.
« Non. »
Je sors de la tente, Cenk voudrait m'empêcher mais je lui fais comprendre que j'ai besoin de temps pour me décider. Il comprend et me laisse rejoindre mon groupe. Le soleil rouge projette ses derniers rayons sur la plaine. L’air a refroidi.
Nadia vient me voir à la course, suivie du groupe.
« Alors qu'a-t-elle dit ? »
Émilie allume un feu, tous sont assis.
Je les regarde.
Ils attendent.
« Avant tout… »
Je prends une inspiration.
« On est une famille. »
Pas un groupe. Pas une équipe. Une famille unie.
« L'individualité, c'est une erreur, un pari mal calculé… Ça risque de nous tuer tous. »
Certains acquiescent. Je leur expose tout. Sans rien cacher, Irmselia, la déesse captive, l’essence, le festival. On discute ensemble. aussi certains points noirs. Au loin, j'aperçois Ki nous surveillant.
« Tout d'abord, elle a eu une vision sur notre groupe, il y a quelques semaines, et plus aucune depuis. Je peine personnellement à y croire. Car cela voudrait dire que chaque jour, ils nous attendaient.
Deuxièmement, s'ils ne nous ont pas attaqués, c'est parce qu'ils pensent que je suis l'élu. Si cela se révèle faux. Alors ils n'auront aucun intérêt à nous garder en vie. L'essence me semble idéalisée par la prêtresse.
Pour finir, rien ne nous indique que ce festival contient la clé pour rentrer. La puissance n'est pas forcément la solution. »
Ten m'interroge.
« Que faire alors ? »
« Aller au festival coûte que coûte et gagner cette essence, qu'elle existe ou non. » propose Morice.
Takeo affirme d'un air confiant.
« Le festival est notre seule piste. Nous sommes tous des héros, peu importe qui l'aura. »
Laura et Nadia approuvent Kaze semble plus sceptique mais suit notre leader. Ten propose un vote. Nous hochons la tête.
La flamme danse au milieu de notre groupe.
C'est un vote unanime, je vote aussi pour.
Cenk vient nous voir pour me proposer de rejoindre sa tribu pour le repas. J'accepte, je vais essayer de les faire changer d'opinion sur mes collègues. Il me dit discrètement.
« J'aimerais savoir, es-tu le seul héros ? »
« Non, nous sommes tous des héros. »
« Impossible… »
Je le regarde, interrogatif.
« Les légendes disent que les natifs d'un autre monde sont normalement entre trois et cinq à être des héros. »
« Ils le sont pourtant autant que moi. »
« Ce ne sont point les élus de notre déesse. »
« Il y aurait d'autres divinités ? »
Il semble dérangé par ma question. Il regarde autour de lui.
« Oui... »
J'insiste.
« Peux-tu m'en dire plus ? »
La prêtresse et Ki se rapprochent de nous, Cenk me murmure.
« Non… pas maintenant. »
La prêtresse porte un grand sourire, à côté se tient Ki, toujours aussi neutre et discret. Je vais rentrer dans leur jeu. Je les suis, ils présentent à chaque membre de la petite tribu Je suis invité à leur table. Ils s'intéressent à tous les aspects de ma personne. Je mens sur mes pouvoirs, insinuant que je ne peux qu'invoquer une seule puissante lance unique.
On m'interroge sur les personnes qui m'accompagnent. Ils y sont tous hostiles. J'explique que ce ne sont pas des ennemis mais des héros comme moi.
Puis elle détourne légèrement les yeux, comme si la discussion n’avait jamais existé.
« Le festival approche. »
Le sujet glisse naturellement, mais je sens que c’est là où elle voulait en venir depuis le début.
Autour de la table, les postures changent. L’attention se resserre.
« C’est un tournoi. »
Elle parle pour tous, mais elle me regarde.
« Des duels. Élimination simple. »
Je visualise immédiatement.
« Chaque combat décide de la suite. Une seule défaite… et tout s’arrête. »
Je hoche légèrement la tête.
« Seuls les quatre plus puissants reçoivent l’essence divine. »
Quatre. Pas un. Pas tous.
Une sélection.
« Le tournoi précède la grande guerre. »
Sa voix se durcit légèrement sur ces mots.
« Ceux qui reçoivent l’essence… y participent. »
Je ne pose pas de question. Elle continue.
« Tuer durant le tournoi est interdit. »
Quelques regards se croisent autour de la table.
« Cenk participera. »
Je tourne légèrement la tête. Il est là, un peu en retrait, mais attentif. Il me sourit un instant avant de reprendre un visage de marbre. Il semble être une personnalité appréciée de cette tribu.
« Et Malik aussi. »
Elle désigne un autre membre de la tribu. Plus massif. Regard dur.
Deux combattants.
Je laisse passer quelques secondes.
« Le tournoi est ouvert à tous. »
Elle insiste légèrement sur ces mots.
Je comprends l’invitation, peut-être l’ordre.
Je me relève légèrement. Mes yeux contemplent les flammes pendant que mon esprit divague. Un tournoi. Une sélection. Une récompense limitée. Et une scène parfaite pour observer, tester… ou éliminer.
Je regarde brièvement Ki. Toujours immobile. Toujours silencieux. La prêtresse attend.
Pas une réponse. Une décision.
Je ne lui donne ni l’un ni l’autre.
« Je participerai. »
Les mots sont simples. Mais je ne m’arrête pas là, nous devons rencontrer cette civilisation.
« Nous participerons. »
Cette fois, plusieurs réactions. Discrètes, mais réelles.
Le silence revient. Je sens immédiatement que ce n’était pas ce qu’ils attendaient.
La prêtresse incline légèrement la tête.
« Un seul suffit. »
« Non, que le destin décide qui mérite l'essence. »
Je coupe, sans hausser le ton, ne détourne pas le regard.
Le feu crépite doucement, ses craquements viennent remplacer nos paroles.