Chapitre 42
Chapitre 42
Nous nous fîmes face sur la rive, la rivière entre nous et eux, les parois autour de tous. Aucun échappatoire si un combat éclatait.
Cenk avait les bras croisés. Il semblait perplexe sur notre puissance, observant chaque membre de notre équipe. Son regard revint sur moi.
« Tu nous as vus vous attendre. »
Ce n'était pas une question.
« Oui. »
Il hocha lentement la tête, comme s'il avait reçu une réponse supplémentaire.
Un mouvement derrière lui attira mon attention. Pas une menace, quelque chose de plus petit. Un jeune homme, vingt ans peut-être, qui s'était glissé entre deux rochers avec une légèreté.
Des yeux très clairs, presque translucides dans la lumière de fond du canyon. Il ne portait pas d'arme visible mais il nous avait observés depuis un moment, je le compris alors.
Peut-être depuis plus longtemps que les autres. Il avait l'air d'un pisteur.
Ce n'était pas lui qui était en surplomb. Il était toujours derrière nous.
Je me retournai. Il était assis sur un rocher à une dizaine de mètres de notre queue de file, les jambes croisées en tailleur, parfaitement immobile.
Laura l'aperçut en même temps que moi. Elle posa la main sur la garde de son sabre.
Il était dangereux pour nous. Je ne l'avais senti qu'au dernier moment.
Le jeune leva les deux mains, paumes ouvertes, vides.
Cenk, dit d'un air calme et posé.
« Ki. Descends. »
L'ombre sauta du rocher sans bruit et vint se placer à la droite de son collègue. Cenk ne lui jeta pas un regard, mais la tension de ses épaules baissa d'un cran. Comme si la présence de Ki dans son champ de vision lui rendait quelque chose.
Cenk nous interroge.
« Vous venez d'où ? »
« De la forêt. Côté nord. »
« Personne ne vient du Nord. »
« Nous, si. »
Il nous regarda à nouveau, l'un après l'autre. Son regard s'attarda sur Ten. Sur son visage pâle. Sur ses mains sans arme. Puis il revint sur moi.
« Où vous allez ? »
« Irmselia. »
Un souffle sortit de sa bouche, presque un rire.
« Vous ne savez pas où vous êtes. »
« Alors dites-le-nous. »
Il se tut un instant.
« Ce canyon débouche sur les plaines des morts. Deux jours de marche en terrain découvert, sans ombre. Après ça, oui, vous aurez Irmselia en vue. Mais les plaines des morts mangent les gens qui ne les connaissent pas. »
Laura prit la parole derrière moi, calme.
« Et vous, vous la connaissez. »
Cenk la regarda.
« C'est notre maison. »
Le silence revint. L'eau continuait de couler.
Takeo s'avança d'un demi-pas.
« Nous ne sommes pas là pour créer des ennuis. Mais si vous pouvez nous guider à travers la plaine, nous pourrons surement vous offrir quelque chose en échange. »
Cenk ne répondit pas tout de suite.
Ki, lui, ne nous avait pas quittés des yeux depuis qu'il était descendu. Son regard allait et venait, méthodique. Je me demandais depuis combien de temps il suivait notre trace. Depuis la lisière du désert, peut-être.
Cenk finit par demander.
« Qu'est-ce que vous avez à offrir ? »
Ce fut Ten qui répondit. Sa voix était posée, un peu lointaine comme toujours depuis quelques jours, mais elle portait.
« Une dette sur l'avenir. »
Cenk le regarda longuement.
Il accepta et ordonna de suivre son groupe.
Le soleil n'atteignait pas le fond du canyon, mais sa chaleur, elle, descendait quand même. Nous marchons tout le long de la rive, je ferme la marche avec Ki. Les armes ne furent pas posées, mais elles ne furent plus tenues.
C'était suffisant pour commencer.
Ki semblait s'intéresser à moi. Il se rapprocha et prit la parole.
« Pourquoi voyages-tu avec des peaux blanches ? »
« Ce sont mes camarades. »
« Ils sont pourtant nos ennemis. Cenk ne va rien faire vu que tu les accompagnes. »
« Personne n'est au courant de ces rancunes. »
« Les citoyens de l'épée blanche sont rarement acceptés à Irmselia. »
« Nous ne sommes pas de l'épée blanche, nous sommes des nomades. »
« Leurs couleurs les trahissent. Toi, tu es le bienvenu. »
« Ils sont mes camarades, nous sommes les mêmes. »
« Cenk en discutera surement plus avec toi au camp. Mais Irmselia est en guerre contre l'épée blanche et les espions ne sont jamais les bienvenus. »
Il semblait vouloir me décourager à l'idée de voir cette cité de la sagesse. Je rectifie.
« Je suis sûr que Takeo et Laura arriveront à clarifier la situation. »
« Ta parole aura plus de poids que la leur. »
« Ce n'est pas grave, je prendrai la situation en mains si elle vrille. »
« Tu as confiance en eux. »
« Toujours. »
« La confiance, ça se perd rapidement. »
Je ne réponds pas, c'est inutile de répondre.
Je ne suis pas d'accord avec ces propos. Même ceux qui ne sont plus dans le troupeau sont encore mes amis. Il ne sait peut-être pas vivre avec des amitiés solides Ce désert doit être impitoyable avec ses résidents.
« Cenk va surement te présenter à notre prêtresse. Elle te guidera pour la suite de ton aventure. C'est elle qui nous a envoyés à la recherche d'un jeune homme et de ses disciples te ressemblant dans sa dernière vision. Si Cenk n'a pas tué tes camarades, c'est car il pense que tu es l'élu. »
Mon sang se glace, encore, encore un poids. Je vais devoir prouver que mes camarades ne sont pas des espions. Prouver une négation, presque impossible. Ce monde est dangereux pour notre survie. Il faudra rencontrer les autorités locales et leur montrer qu'on est avec eux. Ce soir, je parlerai à Takeo, seul.
Je marche silencieusement à côté de Ki. Takeo et Laura essaient de sociabiliser avec Cenk, qui reste distant. Ten discute facilement avec un des pilleurs, presque étonnant, lui qui était devenu si froid.
Le camp apparut au détour d'un coude du canyon.
Pas de tentes, pas de feu visible depuis le chemin. Juste des formes creusées dans la roche, des alcôves naturelles agrandies par des mains patientes. Des tissus sombres en guise de portes.
Une dizaine de personnes levèrent les yeux à notre passage. Pas d'hostilité ouverte. De la curiosité, froide, celle qu'on réserve aux animaux inconnus.
On nous indiqua un espace à l'écart, proche de la rivière. Assez loin pour ne pas gêner, assez proche pour surveiller.
Takeo posa son sac sans un mot. Morice fit de même. Le groupe s'installa avec la discipline silencieuse. Tout faire pour prouver le respect.
Ki disparut dans une alcôve.
Cenk resta debout, les bras croisés, nous regardant faire. Puis il s'avança vers moi.
« Eden, c'est donc ton nom ? »
Je hoche la tête.
« Ce n'est pas de ce monde. »
Je hoche à nouveau la tête.
« Elle veut te voir. »
Je savais de qui il parlait.
« Maintenant ? »
« Oui, seul. »
Takeo leva les yeux vers moi. Je lui posai une main brève sur l'épaule. Il avait confiance en moi et ne m'a pas retenu. Ten et Kaze affûtent leurs lames, je ne serai pas seul si la situation dégénère. Émilie et Nadia m'ont aussi souri. Je dois avoir confiance en moi.
Je suivis Cenk, tout pouvait, peut-être, être résolu.
L'alcôve était au fond du camp, séparée des autres par un espace vide que personne ne semblait traverser par habitude. Un tissu rouge sombre en barrait l'entrée. Cenk s'arrêta là.
Il ne rentra pas.
Je soulevai le tissu.
L'intérieur sentait la cendre froide et quelque chose d'autre, une odeur sèche et ancienne que je ne sus pas nommer.
Une femme était assise, dos à moi, face à la paroi. Jeune, de la même taille que moi, des cheveux noirs tressés serrés. Elle ne se retourna pas.
Sa voix tomba dans le silence comme une pierre dans l'eau.
« Je t'attendais depuis trois lunes. »