Chapitre 41
Chapitre 41
L'hiver se rapprochait lentement de nous. Les arbres se désabillaient, laissant place à un squelette robuste. Le courant restait notre chemin vers l'espoir. Mais la rivière nous emmène dans une vallée où les arbres manquent. Petit à petit, le paysage évolua. Les fougères et les arbustes laissèrent place aux sables et aux broussailles.
La forêt fit place à la plaine qui laissa le désert naître.
Le sable était fin, il venait se faufiler dans mes sandales. Des petites dunes commençaient à se former. De grands charognards volaient le bleu azur. L'étendue dorée se tenait devant nous à perte de vue.
Le groupe ne ralentissait plus. Pourtant le sable essaya de nous faire diminuer l'allure.
Grâce à la rivière, nous n'avons point à nous soucier de nos réserves en eau.
Le désert s’étendait à perte de vue, vaste étendue minérale où le silence pesait autant que la chaleur. Le soleil, toujours impitoyable, même en cette saison, enveloppait les reliefs d'une lumière blanche et crue. Le sable mêlé de pierres pâles et de plaques de terre durcie rendait cette lumière brûlante.
Pourtant, à mesure que le sol montait et descendait doucement, une faille se dessinait à l’horizon. Au début discrète, presque imperceptible, elle se précisait peu à peu : la terre semblait s'être affaissée, fendue par la force millénaire de l'eau. Le sol se faisait plus accidenté, creux, crevassé, émaillé de roches plus noires. Et puis, tout à coup, le désert s’arrêtait net.
Devant nous se fendait un canyon, profond et tortueux, une sorte de blessure creusée dans la roche. Ses parois, travaillées par les temps, montraient des couches de couleurs, ocre, rouille, brune, souvenirs d’une foule de saisons disparues. La rivière, tout au bas, continue son œuvre patiente. Elle sinue au milieu des pierres, son cours étroit, mais décidé, creusant lentement le roc.
L’air n’était plus le même. Toujours chaud, toujours sec, mais chargé d’une légère fraîcheur qui vient de l’eau en mouvement. Le contraste avec la surface était frappant, en dessous, une entaille vivante, où chaque détour racontait l’érosion, le passage du temps, et la lente victoire de l’eau sur cette pierre.
L'ombre nous était enfin proposée.
La transition vers ce dédale rocheux paraissait presque irréelle, comme si le désert s'était ouvert, dévoilant un autre monde enfoui.
Des heures de marche durant, personne n'ose se plaindre. Tous veulent avancer malgré les difficultés. Nous sommes un seul navire. Notre route va encore être longue mais, l'espoir nous fait avancer, Irmselia.
Je regrette mon inaction, je ne faillirai point si mes frères et sœurs sont en danger. Nous sommes devenus une grande famille. Tout le monde s'aime et se respecte. Nous avons perdu trop de monde pour nous permettre un seul échec de plus.
Laura dirige toujours aussi bien le groupe avec Takeo, qui est devenu son bras droit. C'est eux qui répartissent les tâches équitablement. Takeo essaye toujours de se la couler douce mais Laura est toujours là pour le ramener sur le droit chemin et cela fait rire l'équipe.
Ten est toujours mélancolique, il semble plus distant qu'avant. Sans pouvoir, il était plus sociable. Se sent-il coupable ?
Personne ne maitrise l'eau, ce qui risque de compliquer notre voyage.
C'est pour cela que nous suivons la rivière, elle doit mener à la capitale d'un royaume. Là-bas nous trouverons une solution et rentrerons chez nous. Quand le soleil est arrivé au zénith, nous avons pris une pause dans notre vie de nomade. Cette pause ne fut que d'une courte durée avant de reprendre la route.
Je fatigue et regrette toujours mon inaction, mais je dois assumer mes erreurs et avancer. Le groupe compte un peu sur moi, comme j'ai envie de pouvoir compter sur eux.
La faille est profonde, les rayons ne touchent point le fond de la faille. La rivière continue éternellement de nous guider.
Le silence se faisait roi. Le bruit de la rivière couvre tout le reste. Nos pas, nos souffles, le cliquetis discret des armes portées en bandoulière. La roche autour de nous absorbait les sons comme une éponge. L'écho nous renvoyait parfois nos propres voix.
Les parois s'étaient resserrées depuis le début de la descente. Il ne restait qu'un couloir étroit entre deux murailles d'ocre et de rouille. La rivière occupait le centre, tranquille, indifférente. Nous longions sa rive gauche, en file.
Le ciel n'était plus qu'un trait bleu au-dessus de nos têtes. J'ai les yeux sur le sol depuis trop longtemps.
Je relève la tête.
C'est là que je vis les fils.
Des petites mèches de mana, fines comme des fils d'araignée, tendues dans l'ombre du surplomb rocheux à une quarantaine de mètres devant nous. Rigides, elles ne dansaient pas comme les résidus libres de la forêt. Elles étaient concentrées, retenues par quelque chose de vivant. Sept, peut-être huit présences, accrochées à la paroi comme des lézards.
Je ne changeai pas de rythme.
Prêt au fond de moi à sortir le bâton d'Irmin.
Je me décale légèrement pour marcher à côté de Takeo, sans accélérer, sans signal visible. Je parle dans un murmure à peine audible.
« Embuscade. Surplomb à quarante mètres, côté droit. »
Takeo continua de marcher calmement. Seuls ses yeux d'aigle bougèrent.
« Combien ? »
« Sept ou huit. Ils ont du mana, pas beaucoup. Des humains, je pense. »
Un silence.
« Pas des démons. »
« Non.
« Avons-nous quelque chose à craindre ? »
« Peut-être, je ferai le nécessaire, dis aux autres de rester sur leurs gardes. »
Il hocha imperceptiblement la tête. Il se décala à son tour vers Laura, et le message passa de corps en corps, silencieux, sans que la file ne se brise. Kaze glissa sa main vers la lance dans son dos. Émilie laissa ses doigts se réchauffer discrètement. Morice ne fit rien de visible, mais ses épaules changèrent de position.
Quarante mètres.
Trente-cinq.
Les fils de mana se tendirent davantage.
Trente mètres.
Puis ils lâchèrent.
Une voix grave tomba depuis la paroi.
« Posez vos armes sur le sable. »
Personne ne s'arrêta de marcher.
La voix reprit, plus sèche.
« Je ne plaisante pas. »
Takeo leva la main. Le groupe s'immobilisa.
Une flèche traça vers nous. Une de mes lances l'arrêta en vol.
Ce n'est pas cette attaque qui fera flancher mon groupe malgré la fatigue. Si l'autre pensait pouvoir nous prendre de haut, nous intimider. Il se trompe.
Une minute de vide, personne n'ose bouger d'un cheveu dans les deux camps.
...
Le silence qui suivit fut trop long.
Juste l'eau, juste le vent léger qui descendait du canyon.
Je pris la parole sans élever la voix.
« Vous pouviez nous tomber dessus. Vous ne l'avez pas fait. Je vous en suis reconnaissant. Oublions cette flèche. »
Un autre silence. Plus court.
Un homme descendit de la paroi. Il n'utilisa aucune corde, connaissant déjà les prises. C'est son territoire. Il atterrit sur la rive avec souplesse. Grand métissé, brun, une double cicatrice qui traversait son sourcil gauche. Pour finir, des yeux noirs. Il porte un sabre, sorte de khépesh, à la hanche et un arc dans le dos.
Derrière lui, les autres descendirent un à un. Certains restèrent en hauteur. Armés de flèches et de lances légères.
L'homme à la cicatrice nous regarda. Puis décida de faire le premier pas.
« Cenk. »
Je réponds de la même manière.
« Eden. »