Chapitre 31
Chapitre 31
Le lieu est froid et humide, rien ne va. Cela doit faire quelques heures qu’on m’a jeté dans ce cachot.
Je n’ai plus ma jambe gauche. Volé par ce ministre auquel je souhaite les pires malheurs.
Je suis comme avant, handicapé. Autant attendre que le destin fasse son boulot. Sans ma jambe gauche, que vais-je devenir ? Rien. Je ne suis plus. Le bonheur qui m’était promis vient de disparaître, mes statuts aussi.
Privé de la lumière du jour, je maudis tout.
Cette nuit, la lune semble me fuir.
Il n’y a pas que moi dans cette cellule, il y a un pillard surpris durant la nuit dans le jardin royal. Il y a un otage d’Irmselia qui était un guerrier et il y a aussi un jeune capuchonné qui attend dans l’ombre. Celui-ci ne veut pas m’adresser la parole et ne laisse pas paraître son mana. Je n’arrive pas à estimer son niveau. Les deux autres m’expliquent que nous sommes bons pour la mise à mort dans un jour avec d’autres gros criminels sur la place publique.
Le guerrier d’Irmselia est métissé, des yeux qui se fondent dans le noir de la pièce. Il a une grande carrure, un taureau ne ferait pas le poids face à lui. Il explique qu’il devait être échangé contre d’autres prisonniers. Mais que les échanges ont changé de rhétorique et que l’épée blanche préfère l’abattre que de le rendre à l’ennemi. Il faisait partie d’une troupe d’élite. Lors d’une mission de reconnaissance, il est tombé avec son escadron dans une embuscade ennemie.
Tous ses collègues ont été abattus, il est le dernier. Sur sa main, une dizaine de plaies marquant chacun de ses amis perdus pendant le drame. Il semble savoir la fatalité qui nous attend.
La capuche, dans son coin, joue avec une pièce qu'il fait voler.
Pour ce jeune encapuchonné, personne ne sait. D’après eux, c’est surement un meurtrier ou un assassin. J’estime son âge à celui de Loïc. Il dévisage ma jambe gauche ou du moins ce qu'il en reste. Il m’a posé une seule question. À qui j’obéis et je lui ai répondu « personne ». Puis il demanda à qui j’obéissais.
Comment répondre ? Je garde ma bouche fermée.
Il y a un sourire avant qu’il ne s’isole à nouveau.
D’après les autres, demain, c’est notre mise à mort. C’est à ça que nous sommes destinés, c’est la mort qui nous choisira. Ce destin me réjouit peu. La nuit passe. La faible lumière du soleil arrive dans le couloir des cachots. Malheureusement, elle n’atteint pas nos logements de luxe de 12 m² avec 2 planches de bois comme lits. J’ai seulement bu depuis que je suis ici. Ils ne nourrissent pas les chiens. Ça leur fait économiser de l’argent. Dans moins de 48 heures, je ne serai peut-être plus de ce monde.
Je me crée et raconte une fausse vie aux autres détenus grâce à mes maigres connaissances de ce monde. Le guerrier pense à l’abattoir. Je pense qu’à ma jambe et à ma malédiction, je me hais ainsi.
Au fond, je n'ai jamais eu le choix pour éviter cette fin. Le roi a placé trop d'espoir sur mes épaules. Je ne mérite pas ses châtiments. Il voulait seulement l'arme d'Eden, pas moi.
L’assassin ne craint pas la mort. Il dit que seuls les faibles craignent la mort.
Je ne sais pas…
Je ne suis pas un faible, pourtant je tremble. Une peur de mourir d’agonie en souffrant dans son propre sang. L'image de ce pauvre cheval n'arrive point à sortir de mon esprit. Tuer n’apprend pas à se faire tuer. Les gardes passent et contrôlent que nous sommes toujours présents. Ils nous sourient et souhaitent profiter de nos dernières respirations.
Dans l’autre cellule, une personne est morte de faim. Mais ils n’enlèvent pas le cadavre et les mouches pullulent. Les autres détenus font de leur mieux pour les tuer. Je n’ai aucune plaie, je n’ai pas à m’inquiéter. D’après ce que je sais, aucun des prisonniers n’est malade ou n'a de symptômes de maladies connues. Même si je tombe malade, la faucheuse viendra avant que la douleur ne soit trop grande. Demain, ça sera ma mise à mort. C’est pathétique comme fin, mais je ne profite pas de mes derniers instants.
La nuit arrive mais je ne dors pas. Le meurtrier ne dort point. Lui aussi doit savoir qu’il disparaîtra de ce monde. Nous dialoguons sur la vie et la mort. Je m'invente une vie, il continue à me sourire.
D’après lui, le seul moyen de sauver le pays, comme le reste du monde, serait l’arrivée d'un véritable héros ou bien qu’un dieu offre ses pouvoirs à un guerrier qui n’aurait que la justice comme mot d’ordre.
Il semble sympathique, est-ce l’arrivée de la mort qui le rend comme ça ? Je peine à capter son regard. Il me lâche un large sourire qui inspire une confiance innée.
Il m’explique comment il a tué sans le moindre regret une dizaine de gardes qui allaient tuer la famille d’un ami composée de mi-hommes, mi-démons, dans un quartier pauvre de la ville. J'aurais réussi à les tuer et à m'échapper si j'avais été à sa place. Le roi avait ordonné l’exécution des autres races dans la ville.
Je lui explique mes quatre meurtres des bandits, il semble approuver mes actes. Eden ne l’aurait surement pas apprécié. C’est étonnant de discuter avec un meurtrier Robin des Bois.
Il m'interroge sur ma jambe. D'après son expertise, c'est quelque chose d'impossible normalement. Les sorts de régénération sont censés pouvoir tout soigner. Il m'interroge sur mon passé.
« Comment as-tu été maudit ? »
« Juste contrarier la mauvaise personne. »
« Tu es donc lui. Je suis sûr que ton avenir sera radieux alors. »
« Non, il s'approche de son destin. »
« On verra bien. »
Il se retourne et s'allonge… Une dernière nuit… Le sommeil m’attire… Je m’endors.
Je me réveille, souvenir de quelques jours avant l’incident. Je suis à la piscine municipale. C’est un grand bassin de cinquante mètres de long pour une dizaine de lignes avec Eden.
L’eau est délicieuse, mon corps la transperce avec fluidité. Le bleu éclatant du ciel vient se mélanger à l’eau parfaite. Je pars en apnée, mes poumons semblent devenir des branchies. J'aimerais passer toute ma vie dans ces fonds. Rien pour me déranger, un silence reposant qui me laisserait respirer.