Chapitre 30
Chapitre 30
Une lune lointaine dans le ciel, rien ne va.
Le feu mange encore le bois.
Le camp est silencieux. Même le vent retient son souffle. Ce soir, comme s’il avait compris que certains silences méritent d'être respectés. La fumée monte lentement vers un ciel sans étoiles. Quelque part derrière les arbres, des ombres se tordent. Des yeux de prédateurs ne font plus peur aux proies.
Personne ne chante.
La rivière était pourtant si belle cet après-midi.
Les feuilles mortes formaient une nappe flamboyante sur l'eau, l'automne offrait ses dernières couleurs avant de céder la place au froid. Une voix optimiste dégustant une viande délicieuse parlait de théories sur le retour chez nous. Le monde semblait respirable pour la première fois depuis longtemps.
Ce souvenir brûle maintenant d'une façon différente. Les pleurs brûlent maintenant en de nombreux cœurs.
Les regrets ont cette cruauté particulière de transformer les beaux moments en remords. C’est alors qu’on s’imagine le monde avec des « si » pouvant faire revenir l’être aimé. Chaque instant de cette après-midi devient rétrospectivement une dette non payée, une parole retenue, un regard détourné trop vite. Le remords ne s'intéresse pas aux bonnes intentions. Il comptabilise froidement ce qui aurait pu être dit et ne l'a pas été. Il indique toutes les erreurs que les irresponsables doivent assumer.
Ce mana qui observait. Cette présence qui sifflait la fin.
Pendant les jours de marche, pendant le soin, pendant la fête, cette présence était là et les certitudes manquaient pour agir. Voilà ce que la raison répète dans le cerveau d’un être fort impuissant face au mal.
Elle était là depuis des jours, patiente, enragée, dissimulée parmi les arbres. Reconnaissable et pourtant insaisissable. Le village nous avait appris à reconnaitre les monstres. Pourtant personne n’a rien remarqué.
Non…
Le déni n’a pas sa place ici.
Le remords a une logique implacable. Il attend toujours que ce soit trop tard pour se manifester pleinement. Il vient et impose son aide pour enfoncer un clou brûlant dans la peau. Blessure dont le sang coulera jusqu’à l’hémorragie.
Mais sous la raison, plus profond, quelque chose sait. Il veut poser un procès.
L’avocat du diable veut la peine capitale pour les trouillards et les lâches qui mènent à ce funeste destin.
La puissance qui dormait tranquillement dans la paume ce soir.
Elle était là, dorée, condensée, prête. Ce secret lourd porté depuis l'arrivée dans ce monde, cette capacité refusée par principe, par conviction, par peur de ce qu'elle révèle sur celui qui la détient.
Un cadeau offert par une déesse pour aider le héros qu’elle pensait digne. Ce même héros qui ne peut pas agir quand les autres ont besoin de lui.
Ce cadeau maudit de responsabilités accablantes et dont l’usage trancherait n’importe quel problème.
Des lames capables de percer n'importe quelle armure, n'importe quelle chair, n'importe quelle flamme.
Elles se sont formées dans la suffisance. Seulement quand les larmes brûlantes déchiraient les joues, alors elles ont voulu se révéler. Le sel vient brûler le visage comme des grêlons jetés par les dieux pour l’incompétence qu'ils ont perçue.
Trop tard.
Le remords d'une puissance gardée secrète au nom de la morale a un goût particulier. Il ne ressemble pas à de la sagesse depuis ce côté-ci de la nuit. Il ressemble à de l'orgueil. Celui de l’innocent parfait de vouloir rester propre pendant que le monde salit tout le monde autour.
Les mains sont propres car elles l’ont toujours été.
C'est ça qui ne part pas.
Tous dorment.
Ten ne dort pas.
Son aura sombre s'est dissipée comme une marée qui se retire, laissant le rivage nu et silencieux. Ce qu'il a accompli ce soir dépasse tout ce que les semaines de rigueur et de travail laissaient présager. Une puissance née dans l'obscurité, convoquée par quelque chose de plus profond que la volonté consciente. Il est le vrai héros oublié.
Le feu va finir par s'éteindre. Un jour personne ne le rallumera.
Les braises rougeoyantes s’éteindront une à une, le bois se consumera jusqu'à la cendre, la nuit continuera d'avancer vers un matin qui n'effacera rien. L’obscurité sera un jour totale. Le monde ne marque jamais des pauses pour les regrets et les deuils. Il continue, indifférent, et ceux qui restent s'y adaptent ou s'y perdent.
La voix optimiste qui chantait le soir ne sera plus là pour couvrir le silence. Le silence naît toujours après les échecs. Il possède un compagnon fidèle que rares oublient. Un destin qui vient offrir ce vide à chaque être. Une douleur profonde dont le groupe doit se remettre.
Ce vide-là n'aura jamais de remède connu.
Se lever dans quelques minutes. Continuer. Porter ce secret parmi les autres secrets, cette douleur parmi les autres douleurs, avancer vers Irmselia comme si le chemin avait encore un sens.
Irmselia, une raison de vivre. Comme si l’humain avait besoin de raisons pour vivre. Vivre pour survivre, rien n’est doux dans ce monde. Irmselia est une lumière qui nous tend les mains. Cette cité nous appelle en héros.
Pourquoi vouloir absolument devenir un héros dans ce monde ?
Aucune réponse.
Au contraire…
Nous allons avancer pour retrouver notre ancien monde. Voilà.
On demande aux gens d’évoluer. Peut-être que c’est une nécessité ici. Le 21ᵉ siècle ne s’applique point ici. Les lois, les principes, les morales nous sont inconnus. Eiji avait déjà compris cela et la discussion était un signe du changement. Ce monde n’est pas régi par la sagesse. Elle n’est que l’une des voies possibles.
La sagesse vient peut-être d’apprendre de chaque erreur.
Aisha n’est plus. J’ai failli.