Chapitre 29
Chapitre 29
Le feu crépite. Mes mains se baladent sur ces flammes.
Nicolas et Aisha chantent, Laura et Takeo dansent. Tout va mieux.
Le sanglier est délicieux.
Je crois que personne ne veut s’endormir pour que le miracle ne soit qu’un rêve. C'est suffisant pour que tout le monde reste éveillé sans vraiment savoir pourquoi.
Ten semble reposer calmement. Kaze vérifiait son pouls régulièrement.
Je la regardais depuis l'autre côté du feu sans rien dire.
Je sens du mana, pas le mien, ni le leur, un autre.
Celui que je n'arrive pas à identifier, le regard qui me suit toujours.
Depuis que nous avions fui le village des démons. C'est le même regard que dans la rivière. Il est froid et brûlant en même temps, patient, enragé.
Mais cette fois il ne regarde plus.
Il traque.
Nous sommes des proies.
Il est là, parmi ces grands arbres.
Le démon sortit des arbres comme une détonation.
Son corps était déjà en feu avant même d'atteindre la lisière. Une auto-combustion qui collait à sa peau comme une armure noire et orange. C’est une torche géante, courant autour de notre feu.
Il saute sur moi !
Une lance sort du sol et nous écarte, nous sépare brusquement.
Son visage est à moins d’un mètre de moi.
Un œil unique brille dans l’épaisse noirceur. Je le reconnais, le borgne. Celui qui aiguisait sa lame sur sa pierre en me regardant partir.
On peut lire de la stupéfaction de sa part.
Il n’avait pas vu venir ma lance, c’est son instinct primitif qui l’a sauvé.
Il courait à quatre pattes, un animal. Il est en chasse. Il ne faut jamais laisser le loup dans la bergerie.
Les brebis étaient armées. Elles montrent leurs crocs, volés aux prédateurs.
Aisha prend de la hauteur. Elle s’envole, afin de pouvoir mieux cerner notre ennemi.
Elle n'a pas eu le temps de monter assez haut. La main enflammée de l'ennemi l'attrape par la cheville et la projette contre un chêne avec une violence qui fait trembler le sol sous mes pieds.
Je m’apprête à invoquer mon arme divine. Je peux faire sans.
Mes lances se matérialisèrent dans l'air, six, sept, huit pointes de mana blanc.
Je les envoie toutes simultanément.
Il les esquive, toutes, sans ralentir.
Kaze lança sa lance avec une précision parfaite.
Pourtant le monstre n’en a que faire. Il l'attrape en plein vol, la brise en deux comme une simple brindille, un petit craquement. Le démon renvoie un morceau vers Kaze qui roule quelques mètres en arrière.
Thomas et Émilie lancèrent leurs flammes en même temps. Croyant pouvoir bruler le feu. Inutile, le feu glissait sur lui sans laisser de trace. Laura frappa le sol de ses deux paumes, une vague de pierre et de boue se souleva vers lui. Il saute par-dessus, prend appui sur le mur encore en mouvement, retombe au centre du camp.
Morice charge de sa claymore le mal.
Les deux poings en même temps, un impact qui aurait dû briser même le plus robuste des aciers. Le démon recule d'un petit pas, un seul.
Il attrape Morice par le bras, l'écrase au sol. Morice ne se relève pas tout de suite.
Je reforme mes lances. Plus nombreuses, plus serrées. Il lève les yeux vers moi.
Pas une flamme, un projectile sombre, compact, silencieux, fait d'un mana que je ne connaissais pas. Il se dirige vers moi.
Je l'esquive. Il effleure mon épaule gauche. Celle-ci commence à prendre feu. Je me roule au sol. Éteignant les flammes, je souffle.
Ma jambe droite cessa de répondre immédiatement. La paralysie remonta jusqu'à ma hanche en quelques secondes. Je tombe à genoux dans l'herbe, les lances toujours flottantes.
Je suis comme paralysé.
Ma mâchoire resserre mes dents.
Kaze revient avec son poignard, visant sa gorge. Quelle gorge, il peine à le suivre du regard, donc le toucher encore moins.
Il ferme les yeux et d’un coup sec, plonge sa lame dans l'avant-bras.
Le démon fait son sourire maléfique.
Le monstre absorbe la lame dans sa chair enflammée sans sourciller, lui envoie un coup de poing profond dans le sternum. Kaze percute Laura qui essaie de reformer un mur de terre.
C'est alors qu'Aisha se relève.
Debout, une main pressée contre ses côtes, le visage blanc de douleur. Ses pieds décollèrent du sol lentement, douloureusement. Elle s'élève au-dessus des flammes du camp, cherche le démon du regard.
Elle ne le trouve pas du regard, non.
Il a disparu, pas très loin, juste dans son dos.
Il la traverse de son bras de flammes, elle s’enflamme devant nous.
Le cri qu'elle a fait…
Je ne l'oublierai jamais.
Le silence.
Le feu du camp continuait de crépiter comme si rien ne s'était passé.
Le démon se releva lentement. Les flammes sur son corps avaient changé, plus sombres, plus denses, nourries de quelque chose que je ne voulais pas nommer. Il se retourne vers moi.
Je suis toujours au sol et le prochain.
Des larmes brûlent mes joues.
Dans ma paume, les lames dorées se forment sans que je l'aie décidé. Dès qu’il s’approche, mon territoire, dont je suis le maître, va le capturer.
Je regarde mes lames.
C'est alors qu’une explosion et un cri glacial rugissent derrière moi.
Personne ne l'avait entendu se lever. Il était debout au bord de sa planche, les pieds nus dans l'herbe froide, les bras le long du corps. Les flammes noires qui s'évaporaient de lui depuis des jours avaient disparu. À leur place, une aura sombre et dense l'entourait, quelque chose de profond et de froid que je ne lui connaissais pas.
Ses yeux étaient ouverts mais ne regardaient personne. Ils chassent le monstre.
Il lève une main vers le démon.
Le démon se fige.
Son corps entier se bloque d'un coup. Il n’est plus que l’ombre de lui-même. Il semble apeuré. Les bras, les jambes, la tête, les flammes elles-mêmes qui cessèrent de bouger comme si le temps s’était arrêté autour de lui. Ten avance vers lui lentement, ses pas silencieux sur l'herbe mouillée. Les ombres du camp se rassemblent vers lui comme attirées, les ombres des arbres, des rochers, du feu lui-même, et se condensent en quelque chose de noir et de tranchant entre ses doigts.
Le démon essaie de résister. Son œil unique roule dans tous les sens, seule partie de lui encore capable de bouger.
Ten claque des doigts. L’énergie part et traverse sans résistance l’armure du démon.
Toute l’énergie accumulée durant des jours, mon mana, celui d’Aisha et de Kaze, en un seul moment délivre la justice du plus fort.
Je refermai lentement la main sur mes lames dorées jusqu'à ce qu'elles disparaissent.
Kaze s'agenouille près d'Aisha. Il posa deux doigts sur son cou et garda la tête baissée longtemps. Trop longtemps. Son énergie avait quitté son corps.
Personne ne parle.
La forêt non plus.
Ten se retourna vers moi. Son aura sombre s'était dissipée. Il semble épuisé, vidé, comme si ce qu'il vient de faire lui avait coûté quelque chose d'impossible à mesurer pour la deuxième fois.
Je suis le seul à le féliciter, les autres sont autour d’Aisha. C’est fini.
Ses yeux me trouvent dans le noir et s'y posent un instant. Rien, ni fierté, ni soulagement, juste quelque chose de fermé que je ne sus pas lire.
Ten avait la tête du démon dans sa main, il la jette dans le feu.
Encore une fois, il m'avait évité un choix.