Chapitre 28
Chapitre 28
L’eau passe entre mes pieds, je suis mouillé jusqu’aux genoux.
L’air est chaud, agréable. Des feuilles mortes glissent sur l’eau et viennent couvrir la rivière d’une nappe flamboyante.
Le temps semble figé dans cet automne normalement froid qui laissera la place à un printemps nouveau qui fera naitre la beauté.
Un mana puissant vient me surprendre, ma tête cherche sa provenance. Des yeux semblent s’acharner sur moi.
Je vois Aisha en haut des rochers balayant la rivière du regard. Elle m’aperçoit, son regard se fige avant de me faire de grands gestes.
Aisha, en panique, vient à ma rencontre.
C’est une fille plutôt optimiste normalement. On ne s'est jamais vraiment parlé avant. Elle chante souvent avec Nicolas le soir pour garder notre moral haut. Plus depuis que Ten est dans son coma. Personne n’est bien depuis la fuite de cet endroit maudit. Elle s’exclame :
« Que fais-tu seul ici ? On s’est inquiété avec Kaze. »
« Je me repose. »
Elle me dévisage, mon mensonge est un échec.
« Il ne faudrait pas que tu disparaisses comme d’autres. »
Elle prend une pause, une simple respiration.
« Eden, tu es puissant mais tu ne pourras pas soigner Ten. »
« Pourquoi, si je peux faire la même magie que Kaze ? »
« Elle a toujours été inefficace sur lui malgré tous ses efforts. Il est atteint d’un mal inconnu. »
« Comment le sauver alors ? »
« Notre seul espoir est de rejoindre la civilisation et de trouver un vrai médecin. »
Cette civilisation semble devenir un messie. Un idéal qui nous sauvera de tous nos péchés. Peut-être est-ce là, la clé. Cette solution vers laquelle Eiji a couru. A-t-il pour autant trouvé ce qu’il voulait ? L’épée blanche me parait bien salie. Peut-être croit-il encore servir le bien où ces actes et paroles l'ont transformé en mal.
Le chemin du retour vers Ten fut plus court et long que je ne l'aurais voulu.
Chaque pas me rapprochait d'une réalité que je n'étais pas sûr d'être prêt à affronter. Si cela ne fonctionne pas ?
Aisha marche à côté de moi, silencieuse. Elle avait dit ce qu'elle avait à dire au bord de la rivière. Elle a sûrement voulu me demander ce que je faisais dans le lit de ce cours d’eau et pourquoi je semblais si confiant après avoir disparu quelques minutes.
Elle n'insiste pas.
C'est ce que j'appréciais chez elle. Elle savait quand les mots devenaient inutiles ou quand les questions devenaient compliquées, sans réponses acceptables.
En approchant du camp, j'aperçus le groupe dispersé autour du feu. Morice taillait une branche en fixant les flammes. Emilie et Laura discutaient à voix basse, leurs têtes penchées l'une vers l'autre. Kaze était accroupi près de Ten, les yeux fermés, les paumes ouvertes sur ses genoux, concentré sur quelque chose d'invisible.
Personne ne parlait fort. Comme si le volume de leurs voix pouvait déranger quelque chose de fragile. Chacun de mes pas m’approche de mes responsabilités. Tel est le poids du pouvoir.
Ten était toujours là, allongé sur sa planche. Son visage avait cette immobilité particulière des gens qui luttent en silence, loin à l'intérieur d'eux-mêmes. Sa peau brillait légèrement de sueur malgré la fraîcheur de l'air.
Les émanations noires de son mana avaient disparu de son corps, mais leur absence ne me rassurait pas. C'était comme si la tempête s'était retirée en laissant un faux semblant de calme derrière elle.
Elle avait abîmé un navire déjà fragile.
Je m'arrête à quelques mètres.
Morice lève ses bruns yeux vers moi. Il ne dit rien mais son regard posait une question simple. Suis-je ce qu’il espère ?
Je n'avais pas de réponse. Pas encore. Jamais.
Je m'avance lentement, m'agenouille près de Ten. Une chaleur glacée dans son mana émane de son corps, se sent avant même de le toucher. Kaze ouvrit les yeux et me regarda. Aisha, derrière moi, prend une longue inspiration.
L’espoir, malgré les avertissements, que mon mana puisse soigner le héros.
Aisha et Kaze me regardent étrangement. Ils m’observent, étonnés. Aisha soupire à Kaze de me laisser essayer. Mon pouvoir est puissant et il m’oblige à agir. Ne pas essayer serait juste ridicule maintenant.
Un transfert d’énergie vitale pourrait fonctionner sur Ten. Ils me voient comme leur sauveur. Ce regard, je ne l'ai pas cherché, mais il m'ouvre une porte que je ne pouvais pas laisser fermer.
Dans leurs yeux je lis une confiance que je n'ai pas demandée. C'est elle qui les fait acquiescer. Peut-être est-ce ma réputation qui parle pour moi. Je ne la mérite pas encore.
Ten est toujours là, fatigué sur sa planche de bois. Je pose ma main froide sur son front brûlant. On sent une bataille se jouer pour lui. Il ne tremble plus, il semble endormi.
Mon énergie commence à traverser sa peau. Mon mana vient s’imprégner lentement en lui. Est-ce que sa vitalité remonte lentement ? Aucune idée. Le débit de mon mana augmente, son corps semble être un puits sans fond. Rien ne semble changer, mais je ne m'arrête pas.
De nombreux yeux sont fixés sur moi, rien ne va les faire me lâcher.
Ten ne semble point ressentir mes efforts. Est-ce vain ?
Non, mon corps m’oblige à continuer. Bien que je me voie pousser un rocher destiné à redescendre. Une flamme, un espoir doit naitre. Un rôle me colle à la peau et je dois répondre aux attentes qui y sont liées.
Mon énergie devient de plus en plus basse.
Je sens une perturbation noire en Ten. Le mana chasse cette flamme maudite. J’amplifie doucement l’énergie en Ten.
Je dois le soigner, non le noyer de mon mana. Tous mes collègues m’oppressent de leurs regards attentifs.
D’un coup bref, le vide.
Rien, je me sens projeté par une force intérieure.
Mes mains semblent brûler de flammes monstrueuses sur le corps de Ten.
Il prend feu !
Panique !
J’enlève mes mains.
Les flammes ont disparu.
Autour de moi, on regarde d’un air étonné.
« Eden, ça va ? »
Je rétorque :
« Il brulait… Vous avez vu comme moi ? »
Ils hochent négativement leurs têtes. Suis-je fou ?
Aisha m’apporte un peu d’eau. Mes mains semblent encore brûlées et quelqu’un m’observe toujours.
C’est alors que le pauvre héros tousse. Il n’a toujours pas ouvert un œil, pour autant nous sommes tous rassurés.
Takeo vient me serrer dans ses bras. Je viens de faire naître l’espoir d’après ses dires.
Ce soir, la musique ne s’arrêta point. Tous dansèrent à la guérison de Ten autour du feu. Nicolas avait ramené un sanglier comme repas, une fête. Je suis encore acclamé malgré moi.
On me dit que mon abus de mana m’a fait halluciner. Ils comptent sur moi pour réessayer demain. Je ne le sens pas. Un mauvais pressentiment plane dans ma tête. J'ai l'impression que des yeux avides m'observent depuis les ténèbres de la nuit.
Dans le creux de la paume de ma main, des résidus de cendres noires sont pourtant présents.