Chapitre 23
Chapitre 23
Ils forment un demi-cercle. Ils sont prudents. Ils ne connaissent point ma force. Leur énergie intérieure simple est inexistante. Ils se reposent uniquement sur leurs muscles.
Trop tard pour la prudence.
Mon bras droit se lève vers le ciel. Ma main vient toucher la voile de cette réalité.
Le mana restant remonte tout mon corps, finissant sa course le long de mon bras d'un seul coup.
Ma chair brûle en son centre d'une puissance divine. Le mana converge dans le creux de ma main.
De longues lances dorées, sur ma tête, sous mes ordres, se façonnent.
Elles sont le fruit de recherches sur la condensation de l’énergie en matière.
Elles flottent en arc au-dessus des arbres, orientées vers le bas, tremblant d'une lumière chaude et silencieuse.
La lance est longue, sa hampe noire est striée de traits dorés. Sa tête est large, géométrique, taillée en facettes comme un cristal forgé. Une pointe tranche avec des extensions latérales partant de chaque côté comme des ailes brisées. Au centre, une gemme jaune enchâssée dans l'or, immobile, alors que tout le reste vibre.
Ce sont des sentences.
Les orcs lèvent les yeux.
Ils ne comprennent rien à leur destin. Tous se ruent sur moi.
Mon bras s'abaisse. Le marteau de la justice vient s’écraser sur eux.
La pluie tombe. Une pluie apportant désastre et paix.
Dix éclairs dorés percent la canopée et s'enfoncent dans les corps massifs. Chaque impact libère une explosion de lumière silencieuse qui s'évanouit aussitôt dans l'air froid d’automne. Des corps lourds s'effondrent les uns après les autres sur les feuilles mortes.
Un dernier est toujours debout. Une lance l'avait manqué d'un mètre. Il me regarde, la mort de tous ses collègues ressemble à une anecdote. Il n’a plus le choix. Secoue son gourdin pour m’impressionner.
Plus aucune goutte de mana dans mes veines. Plus rien à invoquer.
Ma claymore trop lourde est immobile dans son fourreau.
Je sens mes jambes trembler, j’ai froid. Mon échine se redresse.
Je recule. Mon cerveau doit comprendre comment il bouge avant de tenter quoi que ce soit. Un orc sans magie reste quatre fois plus lourd qu'un homme. Me battre contre sa force serait une erreur d'enfant.
Son gourdin s'abat vers le bas. Je pars sur la gauche. Le bois s'enfonce dans la terre avec un bruit sourd.
Il est fort, bien trop fort. Mais l'élan le déséquilibre d’environ une seconde à chaque coup.
C'est là que se trouve l’ouverture.
Il frappe à nouveau, horizontal cette fois. Je recule d'un pas, la trajectoire me frôle le ventre. Je sens le souffle du bois sur ma chemise.
Trop près, ma confiance est trop haute à cause de l’adrénaline. Mon cœur pompe sans répit. Ma tête est pleine de brume. Je perds légèrement l’équilibre.
Je me redresse sur un genou.
Il avance sans se presser maintenant. Il me voit comme une proie sans mon mana. Il a le temps. Il le sait.
Je cherche autour de moi.
Un tronc mort, incliné, à trois mètres derrière moi. Cela sera mon piège.
Je me relève et recule encore. Il me suit, confiant, la gueule tordue, souriant presque.
Encore quelques pas à faire avant que le piège ne se referme sur lui.
Mon dos touche le tronc mort.
Il lève le gourdin à deux mains pour en finir.
Je plonge sur le côté au dernier moment. Le gourdin s'écrase dans le bois pourri avec une force absurde. Le tronc éclate. Son arme reste coincée une demi-seconde dans les débris.
Cette demi-seconde vient m’offrir la victoire.
Mon couteau sort de ma ceinture.
La lame entre sous sa mâchoire.
Le gourdin tombe dans les feuilles mortes.
Je reste debout au-dessus de lui, le souffle court, le couteau encore dans la main.
La forêt retrouve son calme. La lumière innocente du matin a déjà disparu. Je suis debout, vivant, comme si rien ne s'était passé.
Mes jambes me portent à peine.
Elles prennent automatiquement la direction du camp.
Mon mana se régénère lentement sur la route. Mon cœur s’est calmé.
Le chemin est dégagé et simple. La forêt semble s'ouvrir. L'odeur de magie du camp se balade et m'indique la direction à prendre.
On me voit arriver au camp.
Morice vient me voir au pas de course et s’exclame :
« Il y a eu une violente détonation dans le bois, on s’est tous inquiétés pour toi. »
Laura arrive aussi et me demande si je suis blessé, j’hoche négativement la tête. J’explique que j’ai produit cette explosion avec mon énergie quand j’ai dû affronter deux orcs.
Ils me regardent tous choqués.
« Deux orcs tout seuls. » Morice dit ça avec un sourire dans la voix. Pas moqueur. Admiratif.
« Le gars part chasser et revient d'un combat épique. » Takeo secoue la tête. « Un vrai héros. »
Ce titre n’est point le mien.
De légers rires sortent de leurs bouches.
Ten pose une main sur mon bras. « Sérieux, bien joué. »
Thomas lève son poing dans ma direction depuis le bord de l'eau. Émilie me sourit. Nicolas tape dans le dos de Kaze en disant : « C'est notre gars, ça. »
Ils sont sincères. C'est le pire. Je regarde le feu, cette braise qui a fait brûler les livres de ma bibliothèque. Le fruit de mon travail depuis notre arrivée dans ce monde réduit en cendres.
Il y a une vingtaine de minutes, la lumière dorée s'évaporait encore dans l'air. Mes jambes tremblaient. Elles ne tremblaient pas de peur, mais de vide. Ce vide intérieur naissant d'une dépense totale de mana, quand le corps devient lourd. Je n’arrivais même plus à soulever ma claymore.
« Ce n’était rien. » Ma voix sort plus sèche que prévu.
Takeo hausse un sourcil.
« Deux orcs, ce n’est rien pour toi ? »
Je leur explique que j’ai vu un campement avec plein d’autres orcs.
« Il faut qu’on lève le camp. » ordonne Laura.
Les autres reprennent leurs affaires progressivement. Les félicitations se dissolvent dans l'agitation du départ. Nous sommes des nomades, la civilisation nous attend.
Je m'écarte du groupe sous prétexte de vérifier mon fourreau.
Ce n'est pas la gloire que je refuse. C'est l'image qu'ils me construisent.
On dira que ce n'était qu'un coup de chance.
Le reste, c'était juste de la puissance brute dépensée sans élégance pour rentrer vivant.
La prochaine fois, il faut que je sois mieux préparé. Il faut que j'entraîne la création des lances pour ne plus louper mes cibles.
Je refuse encore la séparation d'une partie du groupe et donc ce petit-là perd encore des membres.