Chapitre 16
Notre route a bien avancé. Le soleil continue à se rapprocher de l’horizon.
Carmouche, c’est là où se trouve ma cible. Il va me falloir des informations supplémentaires, le roi ne m’a donné que le strict minimum. Je lui explique que je m’arrêterai dans ce village pour voir si mes services peuvent leur être utiles. Il rétorque d’un air froid.
« Je pense que le mieux pour eux serait la mort de leur roi. Le village meurt de la famine car le roi leur prend depuis 5 ans presque toutes les récoltes comme taxes pour l’entretien de routes et la protection contre les invasions. Mais vois-tu, plus l’on se rapproche du village, moins la route est entretenue et as-tu vu des soldats qui protègent les voies depuis le début de ton voyage dans ce royaume ? »
« Je ne comprends pas ce roi qui laisse mourir ses sujets. Auraient-ils commis des crimes pour mériter les médisances de ce roi ? »
« Il y a 5 ans, un violent orage et de la grêle ont détruit les récoltes. Le bouffon sur le trône demanda la taxe habituelle, mais ils ne purent payer la taxe. Le roi augmenta alors la taxe l’année d’après, mais elle était trop lourde et depuis 6 mois, le maire essaye de convaincre le roi avec de nombreux courriers. »
« Veut-il faire une rébellion ? »
« Non, c’est un village pacifiste et discret qui veut éviter les guerres. Il pense que le roi n’est qu’un abruti, mais il garde espoir qu’il change. Il essaie d’amadouer le roi pour que celui-ci le laisse tranquille. Le maire est un grand pacifiste d’après ce qu’il m’a raconté. Il a même accueilli une fois des esclaves en fuite et les a graciés et offerts "protection contre travail". C’est quelqu’un qui ne tue pas pour un rien, contrairement au roi. Heureusement que le roi a un ministre pour le raisonner. »
« Je vois, mais à part la mort du roi. Tu penses que je pourrais leur être utile ? »
« Regarde avec le maire quand on arrive, je te le présenterai. »
« Merci beaucoup pour vos conseils. »
La route continue, le soleil commence à disparaitre derrière les montagnes. Je vois le village, il y a une dizaine de maisons en bois. Des enfants viennent à notre rencontre. Nous saluons deux gardes amicalement et on entre sans problème dans le village. Les gamins veulent qu’on joue avec eux, mais Albert leur explique que nous avons du travail.
Lorsqu’il me présentera au maire, j’aurai deux choix : le tuer immédiatement ou bien attendre pour pouvoir m’enfuir facilement. Je dois d’abord analyser ce maire et son village. Selon le danger, je le tuerai instantanément ou attendrai la bonne occasion. Je suis un peu fatigué du voyage. Je n’essaierai pas ce soir, je dois me reposer. Plus je réfléchis et plus j’opte pour après-demain, le temps de reprendre des forces.
Albert discute avec son client. Dès qu’il aura terminé de discuter, nous allons voir le maire pour qu’il me le présente. Après une grosse demi-heure d’attente, on m’amène devant une grosse bâtisse. C’est sûrement sa résidence. La porte s’ouvre.
Je rentre dans le hall d’entrée, j’enlève mes sandales en signe de politesse. Deux gardes protègent une porte. On m’ouvre cette porte. J’entre, une femme aux yeux de feu, un peu plus grande que moi, est assise sur un trône en bois. Son ombre semble plus grande qu'elle. Je m’attendais à un homme d’une septantaine d’années, comme le ministre m’avait indiqué un certain « M. Ners ». Je lui demande si je peux rencontrer leur chef. Elle me dévisage et m’informe :
« Il nous a quittés, il y a deux semaines. »
Je lui donne mes plus sincères condoléances. Je lui demande qui le remplace à sa fonction. Ses yeux qui ne me quittent plus brûlent toujours d’une flamme dorée. Ses lèvres s’ouvrent lentement, et prononcent avec fermeté :
« Je suis la chef de Carmouche, Ariel Ners. »
Nous continuons de discuter tranquillement. Je m’annonce comme Dagon Leiden, nouvel aventurier en recherche de quête. Ses yeux se plissent sur mon armure puis elle m’interroge sur mes anciennes aventures.
Ma langue suggéra simplement que ce sera ma première mission, si seulement elle avait sous ce supplice une quête pour me satisfaire.
Les mains vides, je ressors de la mairie. Elle n’avait rien à me proposer en attendant sa mort.
Un jeune homme me guide ; il doit avoir cinq ans de plus que moi. À ce qu’il paraît, il s’appelle Loïc. Il tient une lance en acier dans la main droite et un léger bouclier dans l’autre. Son niveau en combat semble équivalent au mien. Il est méfiant.
Je ferme les yeux un instant. Je perçois les battements de cœur autour de moi. Ils sont rapides, trop rapides. Je reste calme, fais semblant de ne rien remarquer. C’est certain : cette nuit, ma chambre sera surveillée.
On me montre une pièce. Je paie une quinzaine de pièces de bronze. Je m’allonge sur le lit crasseux et fixe le plafond. Les paroles d’Eden me reviennent en tête. Je doute que le roi veuille simplement empêcher une femme de diriger un village. Est-ce vraiment cela, le dernier critère ? J’en doute. Je ne l’assassinerai pas tout de suite.
J’attendrai.
Je crée une barrière de lames d’eau autour de moi pour la nuit. Elles sont invisibles à l’œil nu. Si quelqu’un en touche une, je me réveillerai aussitôt. Cela consommera une partie de mes forces mais je pourrai dormir sur mes deux oreilles. Quelque chose dans cette pièce me regarde, quelque chose que je ne sais pas nommer.
Je m’endors.
Le lit est moins agréable que d’habitude. Les planches qui font office de planchers sont fines et laissent remonter les vapeurs de la cuisine de l’auberge. Les murs grisâtres semblent faits en papier. Des taches marron sont collées à la paroi.
Est-ce l’appréhension du meurtre ? Je me réveillerai tôt, avant l’aube. Le tronc d’arbre, les nuits passées seul à contempler le ciel, sa lune aux tailles variables, me convenaient davantage. Cette auberge rustique n’a aucun charme. Un rêve me parvient en cette nuit froide.
Je me réveille dans des montagnes, un blizzard tout autour de moi. Je ne peux voir au loin. Je semble perdu dans une tempête. Un vent glacial et violent souffle sur ma figure. Une main vient se poser sur mon épaule. La voix chaude de mon frère me dit :
« Il est l’heure de rentrer, on se fait une dernière descente. »
Le calme naît et le paysage se dévoile devant nous. Il s’élance devant moi, trace la voie dans la poudreuse et me fait signe de suivre ses virages, sûrs, comme il l’a toujours fait. La neige devient délicieuse sous nos pieds. Il se retourne brièvement, lève le bras pour m’indiquer une barre rocheuse à éviter, sa voix traverse le vent pour me rappeler de rester souple, de faire confiance à la montagne. La blanche pente se savoure. Un bonheur venant d’un passé perdu. Nos skis glisseront gracieusement jusqu’à la fin de ce rêve.