Chapitre 15
Je décide de continuer ma route, sachant qu'il y a une auberge non loin. J’irai y passer la nuit dans une auberge en me faisant passer pour un simple aventurier.
Je marche dans la nuit à l’affût du moindre prédateur. Je me concentre sur mon mana pour essayer de détecter les animaux autour de moi. Une chauve-souris m’effleure les cheveux, je sursaute. Après quelque temps à marcher entouré de pénombre, seulement éclairé par la seule lumière d’une torche, j’arrive devant l’auberge. Celle-ci se dresse au milieu de cette nuit, massive et fatiguée. Elle a vu trop de voyageurs pour encore s’en soucier. Une enseigne grince doucement sous le vent nocturne. Je pousse la porte en bois de chêne.
La chaleur et l’odeur de la pierre humide me frappent. À l’intérieur, quelques voyageurs occupent les tables. Ils discutent avec leurs voix basses se mêlant au crépitement du feu. Derrière le comptoir, le propriétaire, un homme trapu au regard cupide, compte des petites pièces avec application.
Un jeune couple s’avance vers lui. Ils ont la fatigue des longues routes et des vêtements trop propres pour des habitués du voyage. Des vrais débutants, c’est sur leur premier voyage.
« Une chambre pour deux pour la nuit », demande timidement le garçon.
Le propriétaire lève les yeux, les détaille un instant, puis annonce le prix. Le double de ce qu’il devrait être dans la région.
Je n’ai personnellement rien à faire du prix. Le roi paye à ma place. Mais s’il ose me manquer aussi de respect, je le rapporterai au ministre.
« C’est beaucoup », dit la jeune femme et rajoute :
« On nous a parlé d’une auberge abordable. »
Un sourire mince étire les lèvres du propriétaire.
« Les prix augmentent. Si ça ne vous convient pas, la forêt est encore là. »
Le silence s’installe. Je les observe sans expression, adossé près de l’entrée. Je vois leur hésitation, la peur de passer la nuit dehors, la faiblesse et la fatigue qu’ils tentent de dissimuler. Finalement, le garçon pose les pièces sur le comptoir. Elles sont ramassées immédiatement par l’avare.
Je m’avance.
Mes pas craquent sur ce plancher. Le propriétaire relève la tête vers moi. Son regard change aussitôt. Il s’attarde sur ma carrure, sur mes armes, sur mon équipement, sur mon calme et mon mana. Je suis un être puissant dans ce monde, on me doit le respect.
« Une chambre simple », dis-je.
Il hésite une fraction de seconde, puis annonce un prix bien plus bas, le vrai prix.
Je dépose les pièces sans discuter, aucun mot de plus. Le couple me lance un regard mêlé de gratitude et d’incompréhension. Ils essaient de renégocier le prix de leur chambre, mais le gérant rétorque qu’ils ont déjà payé et qu’ils peuvent quitter son comptoir s’ils ne comptent rien acheter. Le jeune homme essaye de m’interpeller. Je n’y réponds pas. Ce n’est pas mon rôle. Le monde fonctionne ainsi. Les faibles paient toujours plus cher. Je monte l’escalier sans me retourner. Derrière moi, les murmures reprennent, étouffés. Une porte se ferme.
Dans la chambre, je pose mon équipement et m’allonge sur le lit. Le plafond craque doucement. Je ferme les yeux, l’esprit étrangement tranquille.
Aucun rêve ne me vient cette nuit-là.
Après avoir passé cette nuit tranquille, je me lève vers midi. Je décide de continuer ma route et rencontre un marchand qui va dans la même direction que moi.
Il possède une caravane tirée par un cheval gris de trait.
Je lui demande si je peux monter à bord, il accepte, je lui donne 5 pièces de cuivre en guise de paiement et nous commençons à discuter. Il me dit qu’il s’appelle Albert et me demande mon nom :
« C’est Dagon. », je lui mens sur mon identité, c’est un moyen de me protéger des inconnus.
« Tu es plutôt jeune pour un aventurier. Pourquoi pars-tu vers Irmselia ? »
« J’aimerais me faire recruter dans une guilde. »
Il me regarde, tétanisé… puis reprend :
« Petit, ne fais pas ça. Tu sais, loin de moi l’idée d’être la raison, mais rejoindre une guilde. Les guildes, c’est une mort assurée. Ce ne sont plus des groupes d’aventuriers mais des entreprises où, si le matériel est cassé, on le jette et on en trouve un neuf. »
« Vous m’avez l’air d’en savoir plus que moi. Mais ne vous faites point de soucis pour moi, je suis fort. »
« Tu es comme ma fille. Elle croyait que grâce à ses compétences, elle vaincrait n’importe qui. À l’époque, j’étais un père heureux, je croyais en elle. Contrairement à ma femme et à moi, elle avait de très bonnes aptitudes à la chasse et au combat. Mais ces enfoirés de « Saint Soleil » l’ont tué à la tâche. Ils savaient que la grotte possédait un dragon. Ils l’ont envoyée, elle et son groupe. Ils étaient des aventuriers chevronnés avec de bons équipements, mais face à un dragon, ce sont des mages et des guerriers royaux et non pas un groupe d’aventuriers. Ils étaient 9 et seul, Tommy, l’assassin de l’équipe, réussit à sortir de la grotte. Les autres furent calcinés ou mangés par la bête. Pauvre Tommy… »
Des larmes fuyaient ses yeux, courant sur ses joues.
« Je comprends votre douleur. Qu’est-il arrivé à Tommy ? »
« Il est venu travailler avec moi. » Mais la mort de ses camarades l’a fait souffrir et un matin, sans dire un mot, juste une lettre, il est parti. Je ne l’ai jamais revu. »
« Je vous remercie de me transporter et de m’avoir raconté ceci, j’en tiendrai compte… Pouvez-vous me dire quel est le prochain village où nous passerons la nuit ? »
« Je pense à Carmouche. Je dois y livrer une commande à un client. Tu comptes retourner en arrière après avoir discuté avec moi du destin des aventuriers… Je sais, ça choque la réalité, mais tu dois comprendre que seuls les Héros peuvent faire des exploits et tu n’en es pas un. Tu es encore un enfant qui croit devenir un aventurier de rang « diamant ». »
« Si la mort me cherche, elle me trouvera. Sinon je vivrai comme bon me semble pendant le temps où elle ne me veut pas. »
Il me regarde d’un air triste. Il m’imagine recevoir le même traitement que sa fille, mais l’adversité ne m’a jamais vaincu car je suis ce héros que le monde attend. Je ne suis pas humain. Il s’imagine que la mort me réserve le même sort que les autres. Je transcende le destin et les lois imposées aux autres.
Je prouverai ma force en abattant la cible.