Chapitre 14
Je continue à nager lentement en suivant le courant, ayant laissé mes affaires sur une petite plage. Je n’ai pas à craindre la mort. Je suis un héros et le sang devra couler pour que je triomphe. Je sors de l’eau et arrive devant une immense cascade qui chute d’une vingtaine de mètres.
C’est alors que j’entends du bruit venant du contrebas de la cascade : des bruits familiers.
Je reconnais les voix… C’est ma classe… J'observe par-dessus les rochers, c’est Eden ! Je n’en crois pas mes yeux. Ils sont tous là, quelques mètres sous moi. Je me cache dans le sous-bois. Je remonte au pas de course prendre mes affaires.
Est-ce une chance ou un malheur si le roi apprend que je ne suis pas le seul ? Voudra-t-il encore de moi ?
Je cours à vive allure pour ne pas les perdre. Je ramasse mes provisions et mes armes. Devrais-je entrer en contact avec eux ? Mon instinct est mitigé. J’ai un peu peur, je pourrais les éviter aussi et poursuivre mon objectif. Je vais me dissimuler et voir quelle est leur dynamique. J’aperçois Eden et Takeo, je me cache.
Ils sont devenus un groupe solide pour finir. Je pense que c’est parce qu'ils n’ont pas rencontré la civilisation qu’ils sont encore ensemble. Au fond d’un buisson, recroquevillé, je tends l’oreille.
« Bravo Eden, cette défense fut un succès. Dans environ deux semaines, nous serons à la capitale. Nous pourrons avoir une audience avec le roi de l’Irmselia pour lui proposer notre aide en échange d’une récompense, bien sûr. »
« Il faut toujours faire attention, les bois sont semés de dangers. »
« Je sais que tu es là donc nous sommes tranquilles. »
« Oui, mais je ne pourrai pas toujours veiller sur les autres pendant qu’ils se baignent. »
« Le félin ne t’a pas blessé ? »
« Non, d’ailleurs, je pars chasser pour ce soir. »
Eden s'écarte de Takeo et avance, sa claymore à la main, comme s’il connaissait un endroit précis. Il ne se retourne pas et balaye un loup avec sa claymore comme si ce n’était rien. Il manie son arme avec une force légère… Il est peut-être aussi puissant que moi. Arrivé devant un mur de pierre, il jette un rapide regard autour de lui. Aurait-il peur d’être vu ? Il pointe sa claymore devant lui et murmure :
« Palais omniscient »
Une magnifique et grande porte dorée s’ouvre devant lui. Il tourne sa tête vers moi puis rentre dans le portail, je le suis rapidement. Je saute dans la porte. Une lumière blanche m’éblouit.
Quand j’ouvre les yeux, Eden est en train de trier des livres dans une grande bibliothèque.
« Bonjour Eiji. »
Je reste de marbre, il m’a vu. Il savait que je les regardais. Il m’a fait venir ici.
« Sois tranquille, ici c’est ma dimension. »
Je suis sous le choc, l’endroit est hors du temps. Je rétorque : « Comment ça ? »
Eden me parait calme et posé. Il a le dos tourné et me parle sans même se demander si je suis encore son ami. Il me répond sèchement :
« Eiji, aurais-tu peur ? Peur que tes deux semaines d’absence entachent notre longue amitié ? »
Je lui réponds avec assurance et essaye de changer de sujet :
« Non, je ne crois pas, tu ne me pensais pas mort ? »
« Mort ? Peut-être… Mais tu es là, devant moi, et c’est ce qui compte ? »
« Oui, tu as raison. C’est incroyable, on se retrouve si tôt. Dis-moi tout, comment est le groupe actuel ? »
« C’est plutôt toi, Eiji, qui me dois des explications. »
Je ne sais pas trop quoi répondre. Il est vrai que je suis parti un peu vite. Je lui explique :
« Alors… » Je bégaie un peu : « Il est vrai que le premier jour où j’ai disparu, mais je ne voulais pas, c’est un glissement de terrain durant l’orage qui m’a fait tomber sur un aventurier qui m'a amené à la civilisation. »
« D’accord, et qu’as-tu fait quand tu as rencontré cette civilisation ? »
« J’ai proposé mes services à un seigneur et je suis actuellement en mission pour lui. »
« Tu devais nous retrouver, c’est ça ? pour nous le présenter ? »
« Non, c’est une mission d’assassinat d’un chef de village corrompu. »
« Eiji, tu comptes assassiner un homme ? « En as-tu déjà tué un ? »
« Je suis en mission. Et toi, explique-moi ce pouvoir qui nous entoure. »
« Nous sommes dans ma capacité « palais omniscient ». C’est une dimension de poche où je peux me réfugier, c’est l’un des deux cadeaux de la déesse de la sagesse. Il est très gourmand en énergie, je ne pourrai le maintenir encore quelques minutes. »
« C’est un lieu magnifique, je ne pensais pas que certains pouvoirs permettaient de telles merveilles. »
« En parlant de pouvoir, tu n’as pas été aidé par une divinité ? La sagesse m’a reconnu et toi ? »
« Non, comment as-tu reçu ce cadeau divin ? »
« Je ne sais pas vraiment. En parlant de cadeau divin, j’ai reçu aussi le bâton d’Irmin. »
Eden m’explique que c’est un artéfact puissant qui facilite grandement l’apprentissage de la magie. Sa compréhension de la magie est moins évoluée du fait qu’il n’a pas suivi de cours. Il pense encore que je pourrais manier n’importe quelle sorte de magie si j’arrivais à contrôler mes émanations. Il a voulu m’en faire la démonstration, mais je lui ai expliqué ce que le royaume m’a appris sur les types. Il a pris un manuscrit vierge, une plume et de l'encre. Ainsi, a-t-il commencé à mettre sur du papier mes connaissances. Il m'a interrogé sur la géopolitique actuelle, les différents types de magie et l'évolution. Sa plume gratte la toile et dessine les sorts que je lui enseigne. Eden a toujours été avide de connaissance.
Le temps semble infini. Il me prête aussi une surprise pour ma mission, je ne dois l'ouvrir que si j'affronte un adversaire plus fort que moi. Il essayait de me convaincre que ma mission est sans importance et que je devrais les rejoindre. Il me dit que je pourrais réparer mon passé. Mais je ne l'écoute pas, je dois progresser et cette mission est un baptême pour moi.
Eden semble fatigué, sa tête flanche et sa vitesse d'écriture diminue. Le sol commence lentement à se fissurer. Il m'explique qu'il ne pourra tenir son palais encore longtemps. Eden désintègre son palais et s'assoit sur la terre humide. Nous revoilà au milieu de la forêt. Il fait nuit noire, seule une petite lune nous éclaire.
Au loin, une lumière brille. Eden veut toujours que je rejoigne le groupe et que l'on reparte de zéro. Je ne veux pas, je ne peux pas, je ne sais pas. Je quitte Eden, il n'essaie pas de me retenir. Nos dos se font face mutuellement, et le silence redevient roi. Je fais quelques pas jusqu'à enfin ne plus voir cette lumière qui m'attire.
Ai-je des remords ? Je ne crois pas. Je suis à nouveau seul dans cette forêt.