Chapitre 13
Les jours, les combats, les cours et le temps passent. Le temps ne semble point s'écouler derrière ses murs.
Mon tuteur me raconte toujours en cours de magie la trahison d’Irmselia envers le roi de l’épée blanche. Comme on dit, l’histoire est écrite par les vainqueurs. Il me raconte les récits du valeureux héros que son maître avait formé et qui s’était battu pour l’épée blanche contre 100 000 hommes d’Irmselia et qui serait mort face au dernier soldat qui avait fait un pacte avec un démon supérieur. Je fais semblant de croire à l’histoire et fais semblant d’être un bon patriote. Je ne dis pas que je n’ai aucun attachement réel, mais je veux juste de la puissance. Le passé est passé et m’intéresse peu. Après trop de temps à la cour, je suis enfin capable de maitriser l’eau correctement. Les jours passent et mes talents augmentent. J’ai aussi changé de nom, jamais on ne m’a demandé mon vrai nom, je suis le héros. Le héros qui doit vaincre le mal, Eiji, c’est du passé.
Un matin, je m’entraîne contre « Gorille 2 », il me rappelle Morice. Le combat est ordinaire et je commence à laisser mon esprit divaguer. Cela fait à peu près deux semaines dans ce monde, je ressens un profond manque de ma famille. Surtout que je ne connais pas la vitesse à laquelle le temps change entre nos deux mondes. Je me demande comment va mon frère. S’il aide ma mère quand il rentre de l’école. Mon père, que ces affaires vont bien. Je me demande si Eden s'est bien installé dans ce monde et s’il progresse bien. Me pense-t-il mort ? Il est intelligent et logique. Je ne dois pas me faire de soucis pour lui.
Un violent coup de mon entraîneur me fait sortir de mes pensées. Rien de grave, le combat reprend de plus belle. Après plusieurs combats acharnés, la pause de midi est annoncée. Je décide de m’entraîner à la maîtrise de l'eau. Il y a un étang où je peux m’entrainer. La maitrise de l’eau est très compliquée d’après les mages. L’eau est très gourmande en mana. Pour moi, sa consommation est presque nulle. J’essaye de créer certaines attaques que mon professeur m’indique. Il m’apprend en premier les sorts défensifs. Je dois devenir le meilleur, c’est le seul moyen de ne plus vivre sous la menace. Les sorts sont liés à l’esprit, plus on croit en notre réussite, plus le sort sera fort. À l’inverse, si l’on doute ou que le stress prend le dessus, alors le sort sera déformé et inefficace. Certains types de sorts sont innés ou héréditaires.
Alors que je m’exerce sur ma concentration, un courtisan vient m’interpeller. Il m’explique que le roi voulait me voir. J’arrive dans la salle principale. Il est là, il me regarde comme à son habitude avec son air hautain et affalé sur son trône. C’est sûrement son ministre qui va s’adresser à moi. Le roi se lève de son trône et prend la parole :
« Héros, demain après-midi, tu partiras dans un petit village pour ta première quête. Tu dois éliminer le maire du village. Il fait régner la terreur dans son village et refuse de payer les taxes. Il y aura bien sûr une récompense à cette mission. Il y a aussi un autre critère pour lequel tu comprendras la nécessité de l’assassinat. »
Le roi se rassoit et le ministre m’explique la suite et les précisions de la mission.
Cela sera ma première sortie du château. Cet assassinat est ma première d’une longue lignée de missions. J’ai bien progressé mais je ne pense pas être au niveau face à des gens qui ont 20-30 ans de plus que moi. J’ai beau apprendre plus vite qu’un être normal grâce au destin. Il y aura forcément une différence dans le maniement. Je suis intelligent, peut-être que j'apprends les arts du duel aussi plus rapidement. Je viens d'un monde plus avancé technologiquement. Je suis sûrement plus cultivé que la majorité des savants de ce monde.
On me prépare pour l'aventure. J’ai aussi reçu de l’équipement pour ma première sortie. Un bâton orné de cristaux pour améliorer la précision de mes sorts et que mon mana se consomme plus linéairement. Ils m’ont aussi donné quelques sous et du pain pour faciliter mon expédition.
Je me prépare à sortir quand le roi m’interpelle : « Si les habitants ne sont pas d’accord avec la mort de leur maire, tue tous ceux qui s’opposeront à la décision royale. »
Le conseiller du roi m’indique la direction de l’écurie. Je pars donc voir Mastor. C’est un homme barbu d’une quarantaine d’années qui ne vit que pour les chevaux. Il est bossu avec une petite barbe taillée. Il m’attend et me donne un cheval. Je ne suis jamais monté à cheval mais je m'enseigne et monte sur le cheval. C’est compliqué mais j’en suis capable. Le vieillard m’a donné un cheval d’un noir brillant. Ce cheval m’aidera à me déplacer malgré mes maladresses. Je pars sur-le-champ.
Alors lorsque le soleil se montre, alors je pars. La carte que m’a laissée le roi est énorme et peu déchiffrable. Le village est à 30 miles à vol d’oiseau. Il me faudra une journée à cheval pour y arriver. Le soleil est haut dans le ciel quand je m’arrête pour prendre une pause.
La forêt est profonde, par ailleurs le roi a ordonné le commencement du déboisement de certaines parties. C’est alors qu’un loup blessé surgit d’un buisson. La bête affamée se jette sur mon cheval, mais il ne lui fera rien. Je le transperce de mon fer. J’entends mon cheval hennir, paniqué, je me retourne. Mon cheval suffoque, à terre, mordu au cou par un loup. Un deuxième est en train de lui déchiqueter le mollet. L’étalon noir hennira une dernière fois. C’est le moment de voir si mes efforts ont payé… Je m’élance contre le premier. Mon épée glisse dans son épaule gauche jusqu’à sa hanche. Mon épée sort sans effort de la bête. J’enchante avec des chants lyriques mon épée d’une aura d’eau et finis le deuxième. Je sens la puissance de mon mana qui émane de mon arme.
Dans l’espoir d’un miracle, ma main vient toucher le corps inerte de mon destrier. Le sang frais qui coule de la bête me met mal à l’aise. Je ne sais pourquoi, ma tête détourne le regard. Mes jambes s’écartent de ce corps.
Sans monture, la suite du voyage sera longue. Je suis obligé de continuer mon chemin à pied. Je marche dans l’espoir de trouver des marchands. J’aperçois en contrebas une rivière. Je bois et profite du moment pour me baigner. C’est toujours le même sentiment qui me gagne. La liberté, le sentiment que je ne trouvais plus derrière les murailles du château. La quête attendra, je veux profiter de mon nouveau corps. Même si un loup venait à m’attaquer, je suis dans mon arme. Il n’aura aucune chance, ses espoirs sont noyés d’avance.
Je vois encore l’image de ce cheval noir, mort, nageant dans son sang. Le souvenir du toucher glacial de son corps me fait encore des frissons dans le dos. Mes pensées sont tourmentées. Je bats lentement des jambes, sens mes jambes dans l’eau. Mon esprit se calme et se concentre sur ma respiration. Mon corps se sent bien et apaisé dans cette rivière. Je me laisse flotter et emporter par le léger courant. Je plonge là où je n’ai point mon fond.
Rien n’est plus agréable. Cela me rappelle la fin des entraînements, seul dans de grands bassins cherchant à trouver leur fond. Descendre entre amis au fond, à 10 mètres, voir lequel tiendra le plus longtemps. Me remémorant ces moments, Je descends au fond de l’étang. Dépasser des limites, devenir quelqu’un d’autre. Le manque d’oxygène, la contraction douce des muscles, les battements de cœur qui ralentissent, je ne pourrais jamais me lasser de cette sensation. L’apnée est un sport que je maîtrise. Descendre toujours plus au fond, encore un peu plus et savoir remonter, jouer avec la mort. Je suis quelqu’un de fort mentalement et ne panique jamais. Laissant de petites bulles d’air s’échapper doucement pour fuir vers le ciel, j’observe la faune maritime. Laisser son corps onduler dans l’eau, ne faire qu’un avec l’eau, retrouver cette puissance calme. Quand je sens mon corps qui me lâche petit à petit, je remonte tranquillement, propulsé par de légères ondulations.
Je revois en moi ce sang, rouge. La jambe de ce cheval déchiqueté. Je lâche le reste de mon oxygène par panique. Mes muscles se crispent violemment.
J’ai plus d’air. Vite. Je dois respirer. Plus vite. Mon corps, remonte.
Ma tête fend la surface du miroir et arrive à la surface.
« Kof… kof… haa !!! »
Inspire… expire… respire… Je tousse à nouveau, je prends un instant. J’ai la tête qui tourne légèrement. Mes yeux regardent mes mains, elles sont propres. Je me déteste. Ce ne sont pas trois gouttes de sang qui doivent me faire peur.