Chapitre 9
Chapitre 9
##Scène 1 —Le carnet
Lorsque Laura Chiara ouvrit les yeux, le soleil baignait déjà la chambre d'une lumière douce. Elle resta quelques instants immobile, observant le plafond sans vraiment le voir. La berceuse de la veille continuait de résonner dans un coin de son esprit avec une netteté troublante. Plus elle y repensait, plus elle était convaincue de ne pas l'avoir imaginée.
Pourtant, le silence qui avait suivi, ainsi que l'incompréhension de Veyra, semaient en elle un doute qu'elle ne parvenait pas à dissiper.
Après s'être préparées, les deux jeunes filles descendirent rejoindre Francis. Une agréable odeur de pain grillé et de café flottait dans la maison. L'homme les accueillit avec son sourire habituel, comme si la soirée de la veille n'avait jamais été chargée de récits inquiétants.
« Vous tombez à pic. Le petit-déjeuner est prêt. »
Le repas se déroula paisiblement. Francis parlait de la météo, des pêcheurs qui avaient quitté le port avant l'aube et des touristes qui commençaient à revenir à Lunez avec les beaux jours. Laura Chiara participait à la conversation, mais son esprit revenait sans cesse vers le fort. À plusieurs reprises, son regard dériva vers la fenêtre de la cuisine, d'où l'on apercevait au loin la silhouette des remparts.
Francis finit par remarquer son air fatigué.
« Tu n'as pas beaucoup dormi, on dirait. »
Laura Chiara releva la tête et esquissa un léger sourire.
« J'ai eu un peu de mal à trouver le sommeil. »
Francis ne chercha pas à en savoir davantage et se contenta d'acquiescer avant de terminer son café.
Lorsqu'il se leva de table, il sembla soudain se rappeler quelque chose.
« Veyra, ça m'aiderait si tu pouvais aller me chercher la vieille caisse à outils dans la remise. Je dois réparer la barrière du jardin avant cet après-midi. Elle devrait être derrière les filets de pêche. »
« D'accord », répondit-elle en se levant.
Laura Chiara repoussa également sa chaise.
« Je viens avec toi. À deux, ce sera plus rapide. »
Toutes deux traversèrent le jardin avant d'arriver devant une vieille remise en bois dont les planches avaient été blanchies par les embruns. En ouvrant la porte, une légère odeur de bois humide, de corde et de poussière les enveloppa aussitôt. Des étagères chargées d'outils, de vieux filets soigneusement enroulés et de nombreuses caisses occupaient presque tout l'espace.
« Il range vraiment tout ici... » murmura Laura Chiara avec un sourire.
Veyra éclata doucement de rire.
« Tu n'as encore rien vu. Si grand-père Francis ne retrouve plus quelque chose, c'est forcément dans cette remise. »
Elles commencèrent à déplacer quelques caisses afin d'atteindre les vieux filets. Alors que Veyra tirait sur une pile un peu trop instable, l'une des caisses glissa brusquement et heurta le sol dans un bruit sourd.
Les deux jeunes filles sursautèrent.
Sous les caisses qu'elles venaient de déplacer apparaissait une vieille malle de bois recouverte d'une épaisse couche de poussière, comme si personne ne l'avait touchée depuis des années.
Laura Chiara s'accroupit instinctivement devant elle. Ses doigts effleurèrent le couvercle avant qu'elle n'essuie délicatement la poussière accumulée.
Peu à peu, quelques lettres gravées dans le bois réapparurent.
Carlito Martins.
Laura Chiara échangea un regard avec Veyra sans dire un mot. Toutes deux demeurèrent accroupies devant la vieille malle, comme si le simple fait d'y toucher risquait de réveiller un souvenir endormi depuis des années.
« Tu crois que... c'était à lui ? » demanda Laura Chiara à voix basse.
Veyra acquiesça lentement.
« Je n'avais jamais vu cette malle, mais le nom ne laisse pas vraiment de place au doute. »
Pendant quelques secondes, aucune des deux ne bougea. Une fine couche de poussière recouvrait encore le couvercle, preuve qu'il n'avait sans doute pas été ouvert depuis très longtemps.
Laura Chiara posa finalement les deux mains dessus.
« On regarde ? »
Veyra hésita. Elle jeta un coup d'œil vers la porte de la remise, comme pour s'assurer que Francis n'allait pas surgir d'un instant à l'autre.
« Ce n'est peut-être pas une bonne idée... »
« Si elle est restée ici toutes ces années, c'est que personne ne l'a ouverte. Nous allons simplement regarder ce qu'il y a dedans. »
Après un bref silence, Veyra finit par acquiescer.
La serrure n'était pas verrouillée. Lorsque Laura Chiara souleva lentement le couvercle, les charnières laissèrent échapper un grincement discret. Une odeur de vieux papier, de cuir et de bois humide s'éleva aussitôt de la malle.
À l'intérieur reposaient plusieurs objets soigneusement rangés malgré le temps. Une lampe-tempête dont le verre était légèrement fendu, une vieille boussole en laiton, quelques cartes de la région roulées sur elles-mêmes, une corde usée et plusieurs feuilles couvertes de notes dont l'encre avait commencé à pâlir.
« Il avait gardé toutes ses affaires... » murmura Veyra.
Laura Chiara prit délicatement l'une des cartes. Des traits avaient été ajoutés au crayon, accompagnés de nombreuses annotations. Plusieurs chemins menaient tous vers le fort.
« Il cartographiait les alentours... »
Elle reposa la carte avec précaution avant de continuer à fouiller. Tout au fond de la malle, presque dissimulé sous un morceau de tissu devenu jaunâtre, ses doigts rencontrèrent un objet plus épais.
Elle le tira lentement vers elle.
C'était un carnet relié de cuir brun. Les coins étaient usés et la couverture portait les marques des années, mais il avait été suffisamment bien conservé pour résister au temps.
Laura Chiara l'essuya doucement du revers de la main avant de prendre une profonde inspiration.
« Tu es prête ? » demanda-t-elle à voix basse.
Veyra acquiesça sans quitter le carnet des yeux.
Laura Chiara ouvrit délicatement la couverture. Le cuir avait vieilli, mais les pages étaient restées étonnamment bien conservées. Une écriture fine et parfaitement lisible apparaissait sur la première feuille.
Carnet de recherches — Carlito Martins.
Aucune des deux jeunes filles ne prononça un mot.
Laura Chiara releva lentement les yeux vers Veyra.
« Je crois... que nous venons de trouver ce qu'il cherchait à laisser derrière lui. »
Elle reporta aussitôt son attention sur le carnet. Les premières pages étaient couvertes d'une écriture régulière, accompagnée de dates soigneusement notées et de nombreux croquis réalisés avec une précision remarquable.
« Il écrivait vraiment tout... » murmura Veyra en s'approchant.
Laura Chiara tourna les premières pages. À sa grande surprise, il n'était d'abord question que de Lunez. Carlito y décrivait l'histoire de la ville, les anciennes fortifications, les falaises, les marées et plusieurs sentiers oubliés qui longeaient la côte. Certaines pages étaient couvertes de plans détaillés du fort, d'autres de relevés topographiques ou de notes prises auprès des habitants les plus âgés.
« Ce n'est pas le carnet d'un aventurier... » observa Laura Chiara. « On dirait plutôt le travail de quelqu'un qui préparait une véritable enquête. »
Veyra acquiesça en silence.
Les pages suivantes contenaient des témoignages. Carlito avait pris soin de noter le nom des personnes qu'il avait interrogées, leur âge, ainsi que la date de chaque entretien.
Plusieurs racontaient avoir perdu un proche dans le fort. D'autres affirmaient avoir entendu des voix sans jamais avoir osé s'en approcher. Quelques récits se contredisaient, mais un détail revenait avec une régularité troublante.
Les voix.
Laura Chiara poursuivit sa lecture.
« Aucun témoin ne décrit exactement la même chose. Certains entendent un enfant. D'autres une femme. D'autres encore un ami disparu depuis longtemps. Pourtant, tous sont persuadés de reconnaître cette voix. »
Elle s'arrêta quelques instants.
Son regard croisa celui de Veyra.
Sans qu'elles aient besoin d'en parler, toutes deux pensaient à la nuit précédente.
Laura Chiara reprit sa lecture.
« Plus j'avance dans cette enquête, plus je suis convaincu que les habitants ne mentent pas. Je ne sais pas encore ce qui se produit dans ce fort, mais une chose est certaine : ceux qui disent avoir entendu ces voix n'inventent rien. Ils sont sincères. »
Les pages suivantes étaient couvertes de schémas et de nouvelles annotations. À mesure que les jours défilaient, l'écriture de Carlito devenait moins appliquée, plus rapide, comme si ses idées défilaient plus vite que sa main.
Puis Laura Chiara tourna une nouvelle page.
Cette fois, une seule phrase occupait presque toute la feuille.
« Aujourd'hui... je l'ai entendue moi aussi. »
Un silence pesant s'installa dans la remise.
Laura Chiara demeura immobile, les yeux fixés sur cette unique phrase, tandis que Veyra sentit malgré elle un frisson lui parcourir le dos. Aucun commentaire n'était nécessaire. À partir de cette page, l'enquête de Carlito cessait d'être celle d'un homme qui recueillait les témoignages des autres.
Elle devenait la sienne.
Laura Chiara tourna lentement la première page. Contrairement à ce qu'elle s'était imaginé, il n'y avait ni révélations spectaculaires ni récits fantastiques. Carlito avait rédigé ses notes avec la rigueur d'un chercheur. Chaque information était datée, chaque observation soigneusement classée, et les témoignages qu'il avait recueillis étaient accompagnés du nom des personnes interrogées ainsi que du lieu de leur rencontre.
« Il a vraiment enquêté... » souffla Veyra.
Laura Chiara acquiesça sans détourner les yeux des pages.
Carlito avait d'abord retracé l'histoire de Lunez, recensé les anciennes archives de la ville et comparé les différentes versions de la légende du fort. Il avait ensuite dressé la liste de toutes les disparitions dont il avait pu retrouver la trace. Certaines remontaient à plusieurs décennies, d'autres à seulement quelques années. Les circonstances variaient, mais un détail revenait avec une régularité presque inquiétante : toutes les personnes disparues avaient été aperçues pour la dernière fois à proximité du fort.
Elle continua sa lecture.
Plusieurs pages étaient consacrées aux témoignages des habitants. Certains affirmaient avoir entendu des voix provenant des remparts. D'autres parlaient d'une étrange sensation qui les poussait à s'approcher du fort sans parvenir à expliquer pourquoi.
Carlito avait pris soin de comparer leurs récits, soulignant les ressemblances comme les contradictions.
Au milieu d'une page, une phrase attira immédiatement l'attention de Laura Chiara.
« Les témoignages se contredisent sur les voix... mais tous les témoins sont persuadés d'avoir reconnu quelqu'un qui leur était cher. Aucun ne décrit la même personne. »
Laura Chiara sentit son cœur se serrer.
Sans le vouloir, elle repensa à la berceuse qu'elle avait entendue pendant la nuit.
Elle tourna une nouvelle page.
Les notes devenaient plus personnelles.
Carlito ne se contentait plus de rapporter les paroles des autres. Il y consignait désormais ses propres réflexions, ses doutes et les questions auxquelles il ne trouvait aucune réponse.
« Plus j'avance dans cette enquête, moins je crois à une simple légende. Les habitants ne mentent pas. Ils décrivent des expériences différentes, mais toutes semblent obéir à une même logique que je ne parviens pas encore à comprendre. »
Laura Chiara échangea un regard silencieux avec Veyra avant de poursuivre sa lecture. Chaque page semblait rapprocher Carlito d'une vérité qui lui échappait encore... et elles avaient toutes deux le sentiment que, tôt ou tard, ce carnet finirait par les y conduire également.
##Scène 2 —Connexion stable.
Deux jours s'étaient écoulés depuis l'arrivée de Laura Chiara à Lunez.
Le séjour passait plus vite qu'elle ne l'aurait cru. Entre les promenades avec Veyra, les histoires de Francis et les paysages qui entouraient la ville, elle avait peu à peu trouvé ses marques. Pourtant, une contrariété revenait chaque jour avec la même régularité.
Le réseau.
À Lunez, il était aussi imprévisible que le vent. Certaines rues permettaient d'envoyer un message sans difficulté, puis, quelques mètres plus loin, le signal disparaissait complètement. Laura Chiara avait essayé plusieurs fois de joindre sa mère depuis son arrivée, mais aucun de ses appels n'avait abouti. Les quelques messages qu'elle avait rédigés étaient restés bloqués pendant des heures avant d'échouer.
Elle savait que Vanessa Esposito finirait par s'inquiéter.
En fin de journée, profitant d'un moment où Veyra aidait Francis à terminer quelques tâches dans la maison, Laura Chiara récupéra discrètement son téléphone posé sur la table du salon. Elle vérifia machinalement la couverture réseau.
Toujours rien.
Elle leva les yeux vers la fenêtre.
Francis lui avait expliqué, la veille, qu'il existait plusieurs endroits dans la ville où le signal revenait par intermittence. Les habitants de Lunez avaient fini par les connaître avec le temps et s'y rendaient lorsqu'ils avaient un appel important à passer.
« Je vais sortir un moment », annonça-t-elle en passant la tête dans l'encadrement de la porte.
Francis tourna légèrement la tête vers elle.
« Tu vas encore essayer de joindre ta mère ? »
Laura Chiara acquiesça.
« Oui. Si je tarde encore, elle risque de croire que j'ai disparu de la circulation. »
Un léger sourire apparut sur le visage du vieil homme.
« Dans ce cas, essaie du côté des falaises. Le réseau passe parfois mieux là-bas. »
« Merci. Je ne serai pas longue. »
Elle quitta la maison d'un pas tranquille, son téléphone déjà à la main.
Le soleil commençait doucement à descendre vers l'horizon. Les rues de Lunez étaient encore animées, mais l'agitation de la journée laissait progressivement place au calme du soir. Laura Chiara traversa plusieurs ruelles avant d'emprunter un chemin qui longeait les falaises.
Elle consulta son écran à plusieurs reprises.
Toujours aucune barre.
Elle poursuivit encore quelques mètres. Soudain, son téléphone vibra brièvement. Elle s'arrêta aussitôt. Trois barres de réseau venaient d'apparaître. Un sourire soulagé éclaira son visage.
« Enfin... »
Laura Chiara observa l'écran quelques secondes, comme si les trois petites barres de réseau pouvaient disparaître au moindre mouvement. Depuis son arrivée à Lunez, elle avait appris à se méfier de cette connexion capricieuse qui apparaissait aussi vite qu'elle s'évanouissait.
Elle s'assit sur un large rocher tourné vers la mer. Le vent faisait doucement danser ses cheveux tandis que les vagues venaient se briser contre les falaises dans un grondement régulier. Pendant quelques instants, elle resta immobile, profitant simplement du calme qui l'entourait.
Puis elle déverrouilla son téléphone.
Les notifications s'affichèrent presque toutes en même temps. Quelques messages reçus avec retard, des mises à jour et plusieurs alertes sans importance. Elle les balaya d'un geste du pouce avant d'ouvrir directement sa conversation avec sa mère.
Le nom de Vanessa Esposito apparut en haut de l'écran.
Laura Chiara resta quelques secondes sans écrire. Elle relut les derniers messages que sa mère lui avait envoyés depuis son départ.
Tous étaient restés sans réponse, faute de réseau.
Elle inspira doucement. Puis commença à taper.
Maman… je suis bien arrivée.
Elle s'arrêta un instant, relut sa phrase, hésita, puis appuya finalement sur Envoyer.
Le message demeura quelques secondes en attente.
Puis la mention Envoyé apparut.
Laura Chiara ne bougea pas tout de suite. Son regard resta fixé sur l'écran, comme si elle espérait déjà voir apparaître une réponse.
Son téléphone vibra.
Une seule fois.
Elle baissa aussitôt les yeux.
Maman : Tu es enfin en ligne ? Je commençais à m'inquiéter.
Un léger souffle lui échappa, presque un rire de soulagement.
Ses doigts reprirent aussitôt leur course sur le clavier.
Laura : Oui… enfin. Le réseau ici est catastrophique.
Elle envoya son message.
Les trois petits points apparurent presque immédiatement.
La connexion tenait.
Elle esquissa un sourire.
Maman : Lunez n'a jamais été très connectée. Tu t'habitues ?
Laura Chiara leva les yeux vers l'horizon avant de répondre.
Laura : Pas vraiment. Le sable est partout, même quand il n'y a pas de plage.
Quelques secondes plus tard, la réponse arriva.
Maman : Tu exagères toujours. Mange bien, dors, et ne fais pas trop d'excursions seule.
Le sourire de Laura Chiara s'élargit légèrement.
Elle écrivit sans réfléchir.
Laura : Je ne fais rien de dangereux.
Ses doigts s'immobilisèrent.
Après une courte hésitation, elle ajouta une seconde ligne.
Laura : Juste des balades.
Elle envoya le message.
Le téléphone vibra presque aussitôt.
Maman : Je te connais, Laura.
Cette fois, elle demeura silencieuse quelques instants avant de répondre plus doucement.
Laura : Je vais bien. Vraiment.
Le message partit.
Quelques secondes s'écoulèrent.
La connexion vacilla légèrement avant de revenir.
Maman : Écris-moi quand tu rentres.
Laura Chiara relut ces quelques mots sans répondre immédiatement. Elle inspira lentement, verrouilla son téléphone et le glissa dans la poche de sa veste.
Pour la première fois depuis son arrivée à Lunez, elle avait enfin réussi à rassurer sa mère.
Laura Chiara resta encore quelques instants assise face à la mer, le téléphone toujours dans sa poche. Une sensation étrange l'envahissait. Ce n'était pas seulement le soulagement d'avoir enfin pu échanger quelques messages avec sa mère. C'était aussi l'impression d'avoir retrouvé, l'espace de quelques minutes, un morceau de son quotidien laissé derrière elle en quittant la ville.
Le vent s'était levé.
Il glissait entre les pins accrochés à la falaise et faisait onduler les hautes herbes qui bordaient le sentier. Au loin, les dernières lueurs du soleil disparaissaient lentement derrière l'horizon, laissant peu à peu la place aux premières couleurs de la nuit.
Laura Chiara finit par se relever.
Elle épousseta distraitement son pantalon avant de jeter un dernier regard vers la mer.
« Il vaut mieux rentrer... »
Elle reprit tranquillement le chemin qui remontait vers la ville. Les lampadaires s'allumaient les uns après les autres, éclairant les rues d'une lumière chaude qui contrastait avec l'obscurité grandissante. Quelques habitants discutaient encore devant les commerces tandis que d'autres refermaient leurs boutiques pour la soirée.
En traversant une petite place, Laura Chiara glissa machinalement une main dans son sac afin d'y ranger son téléphone.
Ses doigts effleurèrent aussitôt le carnet de Carlito.
Elle s'arrêta une fraction de seconde.
Le cuir usé était toujours là, soigneusement dissimulé sous quelques vêtements qu'elle avait volontairement laissés au-dessus pour éviter que quelqu'un ne tombe dessus par hasard.
Depuis leur découverte dans la remise, elle n'avait cessé d'y penser.
Les témoignages.
Les disparitions.
Les voix.
Et cette unique phrase qui continuait de résonner dans son esprit.
« Aujourd'hui... je l'ai entendue moi aussi. »
Laura Chiara referma doucement son sac.
« Qu'est-ce que tu avais découvert, Carlito... ? » murmura-t-elle presque malgré elle.
Elle resta immobile quelques secondes avant de reprendre sa marche.
Lorsqu'elle arriva devant la maison de Francis, les lumières étaient déjà allumées. À travers les fenêtres, elle distinguait les silhouettes de Francis et de Veyra qui discutaient tranquillement dans le salon.
Elle inspira profondément avant d'ouvrir la porte.
La chaleur de la maison l'enveloppa aussitôt, emportant avec elle la fraîcheur de la nuit tombante.
La maison était plongée dans le silence.
Depuis la fin du dîner, chacun avait regagné sa chambre. Francis s'était couché plus tôt que d'habitude, fatigué par sa journée, tandis que Veyra n'avait pas tardé à éteindre la lumière de sa chambre située à l'autre bout du couloir.
Laura Chiara, elle, ne dormait toujours pas.
Assise en tailleur sur son lit, elle tenait entre ses mains le carnet de Carlito. La lampe de chevet diffusait une lumière tamisée qui éclairait les pages jaunies sans attirer l'attention depuis l'extérieur. Depuis leur découverte dans la remise, elle avait beau essayer de penser à autre chose, les notes de Carlito revenaient sans cesse occuper son esprit.
Elle relut plusieurs passages déjà parcourus dans l'après-midi. Les témoignages. Les disparitions. Les voix.
Puis son regard s'arrêta sur un croquis qu'elle n'avait pas remarqué jusque-là.
Le dessin représentait une partie de la côte de Lunez. Plusieurs chemins y étaient tracés au crayon, mais un seul semblait avoir été repassé plusieurs fois, comme si Carlito avait voulu attirer l'attention dessus. Ce sentier longeait les falaises avant de s'arrêter brusquement au pied du fort.
À côté, une courte annotation avait été ajoutée.
La marée basse révèle un passage oublié. Les anciens le connaissent encore, mais plus personne n'ose s'y aventurer.
Laura Chiara fronça légèrement les sourcils.
Elle tourna la page suivante.
Carlito avait dressé une liste de dates.
À chacune d'elles correspondait un nom. Aucun commentaire ni aucune explication.
Seulement des noms... suivis d'une même mention, toujours écrite de la même manière.
Entendu.
Le mot revenait encore et encore.
Marco Bellini — Entendu.
Giulia Ferraro — Entendu.
Enzo Moretti — Entendu.
Laura Chiara sentit un léger frisson lui parcourir les bras.
« Entendu quoi... ? » murmura-t-elle.
Elle poursuivit sa lecture jusqu'à tomber sur une nouvelle note, rédigée d'une écriture plus nerveuse que les précédentes.
Ils disent tous la même chose. Une voix. Pas la même personne... mais une voix qui leur est familière. Certains résistent. D'autres la suivent. Ceux qui la suivent ne reviennent jamais.
Laura Chiara referma lentement le carnet. Son regard dériva vers la fenêtre de sa chambre.
Au loin, la silhouette sombre du fort se découpait à peine sous la lumière de la lune.
Pendant quelques secondes, elle hésita.
Puis elle se leva, traversa silencieusement le couloir et frappa doucement à la porte de la chambre de Veyra.
« Veyra... tu dors ? » murmura-t-elle.
Une voix ensommeillée lui répondit presque aussitôt.
« Pas maintenant, visiblement... Qu'est-ce qu'il y a ? »
Laura Chiara serra un peu plus le carnet contre elle.
« Je crois... qu'on devrait retourner près du fort. Demain matin. »