Chapitre 8
Chapitre 8
## Scène 1 —Retrouvailles
Laura Chiara Esposito détestait le sable. Il s'infiltrait partout, se glissait entre ses orteils, s'accrochait à ses vêtements et finissait inévitablement par recouvrir l'écran de sa tablette ou l'intérieur de son sac. Elle avait beau secouer ses chaussures à plusieurs reprises, il trouvait toujours le moyen de revenir. Aussi, lorsque le train ralentit enfin avant d'entrer dans la petite gare côtière de Lunez, elle laissa échapper un profond soupir en consultant une dernière fois son téléphone.
« Sérieusement… déjà plus de réseau ? »
Elle tapota plusieurs fois l'écran comme si cela pouvait miraculeusement faire réapparaître le signal, puis leva les yeux vers le paysage qui défilait derrière la vitre. Lunez semblait figée dans une autre époque. Les ruelles pavées serpentaient entre de vieilles maisons de pierre aux volets colorés, tandis que quelques bateaux de pêche oscillaient doucement dans le petit port bercé par les vagues. Plus loin, au sommet des falaises, une haute tour blanche dominait toute la côte. Son enduit s'effritait par endroits et les vitres de sa lanterne paraissaient aussi sombres que si aucune lumière ne les avait traversées depuis des années.
Le train s'immobilisa dans un grincement métallique. À peine descendue sur le quai, Laura Chiara sentit l'air marin lui fouetter le visage. L'odeur du sel se mêlait à celle des filets de pêche fraîchement remontés, une combinaison qui lui arracha une légère grimace.
« Laura Chiara ! »
Elle tourna aussitôt la tête vers la voix. Une jeune fille aux longs cheveux noirs lui faisait de grands signes de la main tout en se frayant un chemin entre les voyageurs. Elle portait un short cargo, des chaussures de randonnée déjà couvertes de poussière et un sac en bandoulière qui semblait avoir connu bien plus d'aventures que son propriétaire.
« Veyra… »
Avant même que Laura Chiara n'ait le temps de réagir, son amie lui arracha son sac à dos des épaules avec un sourire satisfait.
« Tu voyages avec des pierres ou quoi ? Ton sac pèse presque aussi lourd que toi. Allez, dépêche-toi. Grand-père Francis nous attend. Si on le fait patienter encore, il va dire que les trains arrivent plus vite que les jeunes d'aujourd'hui. »
Laura Chiara leva les yeux au ciel avant de lui emboîter le pas. Elle avait quitté la capitale en pensant passer quelques jours tranquilles loin de tout. À cet instant, elle était encore loin d'imaginer que ce séjour à Lunez allait bouleverser bien plus que ses vacances.
À mesure qu'elles s'éloignaient de la gare, Laura Chiara découvrait une ville bien différente de tout ce qu'elle avait connu jusque-là. Les rues de Lunez étaient étroites, bordées de vieilles maisons de pierre dont les façades portaient les marques du temps et des embruns. Des cordages séchaient devant certaines portes, tandis que des filets de pêche étaient suspendus aux balcons comme s'ils faisaient partie du décor depuis toujours.
Ici, personne ne semblait pressé. Les habitants discutaient au coin des rues, des pêcheurs réparaient leurs filets sur les quais et plusieurs enfants couraient entre les étals du petit marché en riant.
« Tu vois, c'est pour ça que je préfère Lunez à la capitale, lança Veyra avec un sourire. Ici, tout le monde connaît tout le monde. Si tu fais une bêtise dans une rue, il y a de grandes chances que toute la ville soit au courant avant même que tu rentres chez toi. »
Laura Chiara esquissa un léger sourire.
« Ça ressemble surtout à un endroit où il est impossible d'avoir le moindre secret. »
« Exactement. C'est aussi pour ça qu'on s'y sent en sécurité. »
Elles poursuivirent leur chemin jusqu'à quitter le centre de la ville. Les maisons se firent plus rares, laissant progressivement place à une route qui longeait les falaises. En contrebas, les vagues venaient s'écraser contre les rochers dans un grondement régulier, tandis que le vent marin balayait les hautes herbes qui recouvraient la côte.
Une vieille maison apparut finalement au bout du chemin. Construite presque au bord du vide, elle semblait défier les années autant que les tempêtes. Ses poutres de bois avaient noirci avec le temps, plusieurs volets grinçaient au moindre souffle de vent et une légère odeur de sel imprégnait jusqu'aux murs de la terrasse.
Avant même qu'elles n'atteignent le portail, la porte d'entrée s'ouvrit.
« Vous avez fini par arriver ! »
Grand-père Francis descendit les quelques marches du perron avec une énergie qui contrastait avec ses cheveux entièrement blancs. Son large sourire effaçait les rides creusées par les années passées au bord de la mer.
« Approche un peu que je te regarde. Ça faisait longtemps, Laura Chiara. Tu as encore grandi depuis la dernière fois. »
Laura Chiara s'approcha en riant doucement tandis qu'il l'attirait contre lui pour une chaleureuse accolade.
« Tu exagères, grand-père. On s'est vus il y a à peine un an.
Francis lui sourit avec affection avant de lui demander : « Comment va Vanessa ? »
« Elle récupère doucement. Les médecins disent qu'elle devra encore reprendre des forces, mais elle va beaucoup mieux. »
Francis acquiesça avec un sourire soulagé.
« Tant mieux. Et Edward ? »
« Toujours le même. Il travaille autant qu'avant. »
« Ça ne m'étonne pas de lui. »
« Allez, entrez. Le repas est presque prêt. Et ne me regardez pas comme ça, vous savez très bien que je vous considère toutes les deux comme mes petites-filles. »
Le repas se déroula dans une ambiance paisible. Francis avait préparé plusieurs spécialités de Lunez et, comme à son habitude, il ponctuait le dîner d'anecdotes qui faisaient régulièrement sourire Veyra. Laura Chiara se laissa peu à peu gagner par cette atmosphère chaleureuse. Depuis le réveil de sa mère, les journées s'étaient enchaînées sans véritable répit, et ce simple moment de tranquillité lui faisait un bien qu'elle n'avait pas soupçonné.
Après avoir débarrassé la table, ils s'installèrent sur la terrasse. La nuit recouvrait désormais la côte, tandis que le bruit régulier des vagues montait depuis les falaises. La lune éclairait faiblement la mer et dessinait, au sommet des hauteurs qui dominaient Lunez, la silhouette massive d'une ancienne forteresse.
Le regard de Laura Chiara s'y arrêta presque aussitôt.
« C'est quoi, là-haut ? »
Francis suivit son regard avant de répondre calmement.
« L'ancien fort de Lunez. »
Laura Chiara observa quelques instants l'imposante bâtisse dont les murailles semblaient encore défier le temps malgré les nombreuses années d'abandon.
« On dirait qu'il est encore en bon état. »
« Une partie seulement. Les remparts tiennent encore debout, mais l'intérieur est devenu dangereux. Certaines galeries se sont effondrées et personne ne s'occupe plus de son entretien depuis longtemps. »
Veyra, qui regardait elle aussi le fort, croisa discrètement les bras.
« Les habitants évitent d'y aller. »
Laura Chiara tourna la tête vers elle.
« Pourquoi ? »
Un léger silence s'installa avant que Francis ne reprenne la parole.
« Parce qu'il y a quatre ans, mon frère Carlito y est entré... et n'en est jamais ressorti. »
Les paroles tombèrent avec une simplicité déconcertante. Aucun effet dramatique, aucun tremblement dans sa voix. Pourtant, le regard qu'il gardait fixé sur la forteresse suffisait à comprendre que, malgré les années, cette disparition demeurait une blessure qui ne s'était jamais refermée.
Laura Chiara reporta instinctivement son attention vers le fort. Sous la lumière de la lune, cette vieille bâtisse paraissait soudain beaucoup moins abandonnée qu'elle ne l'avait cru au premier regard.
##Scène 2 —Les voix du fort
Laura Chiara resta quelques instants silencieuse, le regard perdu sur l'immense silhouette du fort.
« Pourquoi tout le monde évite cet endroit ? »
Francis suivit son regard avant de laisser échapper un léger soupir.
« Parce qu'à Lunez, il existe une histoire que tous les enfants entendent un jour ou l'autre. Personne ne sait aujourd'hui si elle est entièrement vraie ou si le temps l'a déformée, mais elle est si ancienne qu'elle fait désormais partie de la mémoire de cette ville. »
Il marqua une courte pause.
« On raconte qu'il y a plusieurs siècles vivait un couple de chercheurs. Ils avaient plusieurs enfants, mais aucun n'était en bonne santé. Tous étaient atteints d'une étrange maladie qui condamnait leur corps à s'affaiblir un peu plus chaque année. Refusant de les voir mourir, leurs parents consacrèrent leur existence entière à trouver un remède. Après des années de recherches, ils finirent par mettre au point un traitement expérimental. »
Le vent balaya doucement la terrasse tandis que Francis poursuivait son récit.
« Au début, ce fut un miracle. Les enfants retrouvèrent leurs forces. Leur maladie semblait avoir disparu. Puis quelque chose changea. Leur comportement devint étrange, leur corps continua d'évoluer et, selon la légende, ils finirent par devenir des créatures que leurs propres parents ne reconnaissaient plus. Comprenant qu'ils avaient créé quelque chose qui les dépassait, les deux chercheurs les enfermèrent dans cette forteresse avant de disparaître à leur tour. »
Laura Chiara demeurait attentive, sans quitter le fort des yeux.
« Depuis cette époque, les disparitions n'ont jamais complètement cessé. Des voyageurs, des curieux ou de simples habitants se sont aventurés à l'intérieur... et aucun n'est jamais revenu. Les générations ont fini par accepter une seule règle : ne jamais franchir les portes du fort. »
Veyra croisa les bras.
« Et Carlito ? »
Le regard de Francis s'assombrit.
« Mon frère n'a jamais cru à cette légende. Pour lui, il existait forcément une explication rationnelle à toutes ces disparitions. Il a commencé à enquêter, à interroger les anciens, à consulter les archives de la ville... jusqu'au jour où il m'a confié entendre une voix provenant du fort. Chaque nuit, elle l'appelait un peu plus distinctement. Il disait qu'elle ne le menaçait pas... au contraire, elle semblait vouloir le conduire quelque part. »
Francis baissa lentement la tête.
« Je lui ai demandé d'abandonner. Il ne m'a jamais écouté. Une nuit, il est parti seul vers le fort... et, comme tous ceux qui l'avaient précédé, il n'est jamais revenu. »
La conversation s'acheva peu après. Francis leur souhaita une bonne nuit avant de regagner sa chambre, tandis que Veyra entraînait Laura Chiara à l'étage où les attendait leur petite chambre mansardée.
La fatigue était bien là, pourtant le sommeil refusait de venir.
Allongée sur son lit, Laura Chiara gardait les yeux ouverts, revoyant sans cesse le fort qui dominait les falaises. Les paroles de Francis continuaient de résonner dans son esprit. Les chercheurs, les disparitions, Carlito... Tout cela paraissait relever de la vieille légende, et pourtant le sérieux avec lequel Francis en avait parlé l'empêchait de balayer cette histoire d'un simple haussement d'épaules.
Elle tourna la tête vers le réveil posé sur la table de chevet.
Deux heures dix-sept.
À côté d'elle, Veyra dormait profondément.
Laura Chiara poussa un léger soupir, repoussa sa couverture et s'approcha de la fenêtre. La nuit baignait toute la côte dans une pâle lumière argentée. La mer semblait calme, presque immobile, et seul le bruit régulier des vagues venait troubler le silence.
Puis elle l'entendit. Une mélodie faible, presque imperceptible. Laura Chiara se figea aussitôt. Non... C'était impossible. Cette chanson... elle la connaissait.
Sa mère la lui chantait autrefois, lorsqu'elle était enfant et qu'elle n'arrivait pas à trouver le sommeil. Vanessa l'entonnait toujours de la même manière, avec cette douceur qui suffisait à chasser toutes ses peurs.
Son cœur se mit à battre plus vite. Elle tendit instinctivement l'oreille. La mélodie continuait, portée par le vent avec une lenteur presque irréelle. Elle semblait venir de loin... très loin.
Le regard de Laura Chiara parcourut instinctivement les falaises. Puis il s'arrêta. Là-haut, sur la silhouette sombre du vieux fort de Lunez. La chanson semblait provenir de cet endroit.
Un frisson lui parcourut l'échine.
« Ce n'est pas possible... »
Elle resta immobile pendant plusieurs secondes, incapable de détourner les yeux de la forteresse. La mélodie ne s'était pas interrompue. Au contraire, elle lui paraissait désormais plus distincte, comme si quelqu'un la chantait à voix basse juste au-delà des remparts.
Laura Chiara se précipita jusqu'au lit voisin et posa une main sur l'épaule de Veyra. Sa voix n'était guère plus forte qu'un murmure.
« Veyra... Réveille-toi. »
Cette dernière remua lentement avant d'entrouvrir un œil, visiblement encore prisonnière du sommeil.
« Qu'est-ce qu'il y a...? »
« Écoute. »
Veyra se redressa péniblement et resta quelques secondes parfaitement immobile. Elle tendit l'oreille, observant le visage inhabituellement sérieux de son amie.
« Écouter quoi ? »
Laura Chiara tourna de nouveau la tête vers la fenêtre.
« La chanson... Tu ne l'entends pas ? »
Veyra fronça légèrement les sourcils. Elle quitta son lit, s'approcha de la fenêtre et l'ouvrit davantage. L'air frais de la nuit s'engouffra aussitôt dans la chambre, accompagné du bruit régulier des vagues qui venaient se briser contre les falaises. Toutes deux demeurèrent silencieuses pendant de longues secondes.
Il n'y avait rien.
Aucun chant.
Aucune voix.
Seulement le souffle du vent et le murmure de la mer.
Veyra finit par refermer doucement la fenêtre avant de se tourner vers Laura Chiara.
« Je n'entends rien. »
Laura Chiara secoua lentement la tête.
« Pourtant, je te jure que quelqu'un chantait. C'était... c'était une berceuse. »
« Tu es certaine que tu ne rêvais pas ? »
Laura Chiara hésita un instant avant de répondre. Cette possibilité lui avait elle-même traversé l'esprit. Pourtant, la mélodie lui paraissait encore si nette qu'elle avait l'impression de pouvoir en fredonner chaque note. Ce n'était pas un simple souvenir. Elle l'avait réellement entendue.
« Non... Je suis sûre que c'était réel. »
Veyra observa quelques instants son visage avant de laisser échapper un léger soupir.
« Francis nous a raconté une histoire qui ferait réfléchir n'importe qui. Tu as peut-être simplement continué à y penser en t'endormant. Notre esprit nous joue parfois des tours, surtout quand on est fatigué. »
Laura Chiara ne répondit pas. Son regard revint instinctivement vers le fort qui dominait toujours les falaises. La forteresse demeurait immobile sous la lumière de la lune, aussi silencieuse qu'auparavant, comme si rien ne s'y était jamais produit.
Au bout de quelques instants, elle finit par s'éloigner de la fenêtre.
« Peut-être... »
Veyra lui adressa un sourire rassurant.
« Essaie de dormir. Demain, tu verras sûrement les choses autrement. »
Laura Chiara acquiesça sans grande conviction et regagna son lit. Elle ferma les yeux, mais le sommeil tarda longtemps à revenir. Chaque fois qu'elle croyait enfin s'assoupir, cette même berceuse semblait résonner dans un coin de sa mémoire, avec une douceur si familière qu'elle en avait encore le cœur serré. Lorsqu'elle finit par trouver le sommeil, les premières lueurs de l'aube n'étaient déjà plus très loin.