Chapitre 6
Chapitre 6
##Scène 1 —Pov de Vanessa (1)
Au début, je pensais simplement dormir. Je ne savais pas combien de temps s’était écoulé. Les jours, les nuits et les heures avaient fini par perdre toute signification. J’essayais parfois d’ouvrir les yeux, de remuer une main ou de prononcer le moindre mot, mais chacun de mes efforts se heurtait au même silence. Peu à peu, je compris que je n’étais pas plongée dans le sommeil. J’étais consciente… simplement enfermée dans un corps qui ne répondait plus.
Les premières voix me paraissaient lointaines, comme étouffées derrière un épais voile. Elles allaient et venaient sans que je puisse distinguer les mots. Puis, avec le temps, elles devinrent plus claires. J’appris à les reconnaître, jusqu’au jour où je n’eus plus le moindre doute.
« Bonjour, maman… »
Laura Chiara.
Je voulus lui répondre immédiatement.
Je suis là, Laura Chiara. Je t’entends.
Mes lèvres ne bougèrent pas.
« J’ai ouvert les fenêtres. Il fait beau aujourd’hui… Tu aimais toujours laisser entrer le soleil le matin. »
Tu t’en souviens encore…
Sa voix s’accompagna bientôt du léger bruit d’une chaise que l’on rapprochait de mon lit. Je sentis ensuite une main serrer doucement la mienne.
« Aujourd’hui, je vais rester un peu plus longtemps avec toi. J’ai terminé plus tôt. Alors, je me suis dit qu’on pourrait discuter… Enfin… c’est surtout moi qui vais parler. »
Un sourire naquit malgré moi au fond de mon esprit.
Tu as toujours autant parlé…
Les journées finirent par se ressembler. Laura Chiara venait presque tous les jours. Elle me racontait ce qu’elle avait fait, les personnes qu’elle avait croisées, les petites joies qui lui arrachaient un sourire et les inquiétudes qu’elle essayait de cacher derrière une voix rassurante. Elle riait parfois toute seule en se souvenant d’une anecdote ridicule, puis s’excusait aussitôt, comme si elle craignait de me déranger.
« Edward est passé ce matin. Il est déjà reparti travailler… Il dit qu’il va bien, mais tu le connais… Il garde toujours tout pour lui. »
Mon cœur se serra.
Edward… Tu travailles encore autant…
« Il m’a encore demandé si les médicaments suffisaient. Je lui ai dit de ne pas s’inquiéter… »
Merci, tous les deux… Je suis désolée de vous imposer tout ça…
Je voulais ouvrir les yeux. Je voulais leur dire que je les entendais, que je n’étais pas partie et qu’ils n’avaient plus besoin de porter seuls ce fardeau. Je voulais prendre Laura Chiara dans mes bras et dire à Edward de penser un peu à lui.
Pourtant, mon corps demeurait immobile, indifférent à chacun de mes appels, comme si ma volonté n’avait plus aucun pouvoir sur lui.
Les jours devinrent des semaines, puis les semaines des mois. Je finis par attendre leurs voix comme on attend un rayon de lumière au fond d’une nuit interminable, car elles étaient les seules choses qui me rappelaient que je faisais encore partie de leur monde.
Les visites d’Edward étaient moins fréquentes.
Au début, je ne comprenais pas pourquoi. Puis, au fil des conversations de Laura Chiara, je finis par reconstituer peu à peu leur quotidien. Edward vivait désormais dans une ville voisine. Il poursuivait ses études tout en travaillant à temps partiel afin de nous envoyer de quoi vivre. Même lorsqu’il trouvait le temps de rentrer, il ne restait jamais très longtemps avant de repartir.
« Salut, maman… »
Sa voix était toujours calme.
« Désolé… Je suis encore en retard. Le travail m’a retenu plus longtemps que prévu. »
Tu n’as pas à t’excuser, Edward. Tu fais déjà bien plus que tu ne devrais…
Je sentis sa main se saisir doucement de la mienne.
« Laura Chiara dit que tu es toujours aussi belle. Je crois qu’elle exagère un peu… »
J’aurais voulu rire.
Petit menteur… Tu pensais exactement la même chose.
Un léger silence s’installa avant qu’il ne reprenne d’une voix plus basse :
« Attends-moi encore un peu… Je finirai bien par trouver une solution. Je te le promets. »
Mon cœur se serra.
Tu n’as pas à porter tout ça tout seul. Tu es encore si jeune…
Je sentis alors sa main se retirer lentement. Le bruit de ses pas s’éloigna jusqu’à disparaître complètement. Comme à chaque fois, je voulais l’appeler, lui demander de rester encore quelques minutes, mais seul le silence m’accompagna.
Les jours continuaient de s’écouler sans que je puisse les compter. Je finis par vivre au rythme de leurs visites, attendant leurs voix avec une impatience que je ne pouvais partager avec personne. Elles étaient devenues mon seul lien avec le monde extérieur, la seule preuve que, malgré cette prison de chair, mes enfants continuaient de m’aimer et refusaient de m’abandonner.
Je ne savais pas combien de temps encore cette prison durerait. Pourtant, malgré le silence qui m’enveloppait, je continuais d’attendre, convaincue qu’un jour, d’une manière ou d’une autre, je finirais par les revoir.
##Scène 2 —Pov Vanessa (2)
Une douce chaleur se répandit lentement dans tout mon corps, glissant le long de mes bras, de mes jambes et jusqu'au bout de mes doigts. J'eus l'étrange impression que cette chaleur me ramenait peu à peu à la vie, comme si une force invisible me tirait doucement hors d'un profond sommeil. Ma respiration devint plus ample, plus légère, et je sentis les forces qui m'avaient abandonnée depuis si longtemps revenir progressivement.
Mes paupières frémirent avant de s'ouvrir avec difficulté. La lumière qui baignait la chambre m'obligea à cligner plusieurs fois des yeux tandis que ma vision retrouvait lentement sa netteté. J'essayai instinctivement de bouger les jambes, mais une légère résistance m'en empêcha. Intriguée, j'abaissai lentement le regard vers mes pieds et découvris un jeune homme dont la tête reposait contre moi.
Mon cœur se serra aussitôt.
Je tendis la main presque malgré moi et laissai mes doigts glisser avec précaution dans ses cheveux roux, comme pour m'assurer qu'il ne s'agissait pas d'une illusion. La chaleur de sa peau était bien réelle, tout comme le calme de sa respiration. Les mots franchirent mes lèvres dans un souffle à peine audible.
« Edward... »
Je relevai ensuite la tête vers la pièce et aperçus Laura. Ma fille était agenouillée près du lit. Ses yeux rougis témoignaient des nombreuses larmes qu'elle avait versées et, lorsqu'elle remarqua que je la regardais, son visage se décomposa sous le poids du soulagement. Elle porta instinctivement une main à sa bouche pour retenir un sanglot avant de laisser les larmes couler de nouveau sur ses joues.
Je passai lentement mon regard d'elle à Edward, puis d'Edward à la chambre qui m'entourait, incapable de comprendre ce qui avait pu se produire pendant mon sommeil. En prenant appui sur le matelas, je me redressai avec précaution. J'attendais presque de sentir cette douleur familière traverser ma poitrine au moindre mouvement, mais rien ne vint. Surprise, je portai aussitôt une main contre mon cœur, puis inspirai profondément à plusieurs reprises. Chaque respiration était libre, sans cette oppression qui me poursuivait depuis des années.
Je baissai les yeux vers ma main, l'ouvris lentement avant de la refermer, puis la laissai parcourir ma poitrine comme si je cherchais une souffrance qui avait tout simplement disparu. Mon corps me paraissait incroyablement léger, presque étranger tant cette sensation de bien-être contrastait avec les longs mois de maladie que je venais de traverser.
Mon regard revint naturellement vers Edward. Je me penchai légèrement vers lui et caressai doucement sa joue du revers de la main, observant son visage paisible avec une émotion que je ne parvenais pas à contenir. Il semblait simplement dormir, comme épuisé après avoir livré un combat dont j'ignorais tout. Une boule se forma dans ma gorge tandis que mes doigts s'attardaient quelques instants sur son visage.
« Edward... »
Je répétai son prénom avec une infinie douceur, incapable de détourner les yeux de lui. Les questions se bousculaient dans mon esprit, mais aucune n'avait davantage d'importance que la certitude qui grandissait en moi à cet instant : mon fils était revenu, j'étais toujours en vie et, pour la première fois depuis longtemps, je pouvais de nouveau espérer.
##Scène 3 —La discussion
Le lendemain, le jour se leva sur la ville, effaçant peu à peu les dernières traces de la nuit. Une nouvelle journée commençait.
Edward ouvrit les yeux en début de matinée.
Il resta immobile quelques secondes, assis sur le lit, à observer la pièce. La chambre lui était familière, mais certains détails lui échappaient encore. Des souvenirs existaient, des sensations revenaient parfois, mais il avait l’impression qu’une partie de son passé restait inaccessible.
La porte s’ouvrit sans frapper.
Une jeune fille entra dans la pièce avec une certaine précipitation. Son visage aux traits encore enfantins, presque incapable de cacher ses émotions, suffisait à deviner son jeune âge. Ses cheveux châtains clairs étaient attachés simplement et ses yeux vifs, malgré leur énergie habituelle, étaient marqués par une inquiétude évidente.
Elle se figea en apercevant Edward réveillé.
« Tu es debout. »
Edward la regarda, essayant de remettre de l’ordre dans ses pensées. Il se souvenait de certains éléments de la veille : la douleur, cette sensation étrange, la sensation d’épuisement qui avait envahi son corps. Mais après cela, tout devenait confus.
Laura plissa les yeux en l’observant attentivement. Elle connaissait suffisamment son frère pour comprendre que quelque chose n’allait pas. Edward n’était pas du genre à rester silencieux après un événement étrange, encore moins à chercher ses mots.
« Edward… qu’est-ce qui s’est passé exactement ? »
Il détourna légèrement le regard vers ses mains. Elles tremblaient encore faiblement, comme si son corps gardait la trace de ce moment qu’il n’arrivait pas à expliquer.
« Je ne sais pas vraiment… » répondit-il finalement. « J’ai senti quelque chose. Une sensation étrange. Mais après ça… j’ai eu l’impression de disparaître pendant un instant. »
Laura resta silencieuse. Son regard passa de son visage à ses mains, puis revint vers ses yeux.
« Une sensation ? »
Edward hocha lentement la tête, sans parvenir à mettre des mots précis sur ce qu’il avait ressenti.
« C’était comme si quelque chose était en moi depuis toujours… mais que je ne l’avais jamais remarqué. »
Le silence s’installa dans la pièce.
Quelques instants plus tard, Vanessa entra dans la chambre.
Vanessa Esposito avait de longs cheveux noirs légèrement ondulés, un visage magnifique et une présence naturellement imposante, sans jamais paraître forcée. Elle avait cette manière de remplir la pièce sans élever la voix, avec une assurance tranquille et une autorité implicite que l’on comprenait rapidement.
Son regard passa immédiatement sur Edward, puis sur Laura, cherchant à comprendre ce qu’elle avait manqué et pourquoi une telle tension pesait soudainement dans la pièce.
Elle observa son fils avec une inquiétude grandissante. Elle avait retrouvé son état normal grâce à Edward, mais en le voyant dans cet état et en entendant ses explications, elle ne pouvait empêcher l’inquiétude de s’installer en elle. Ce qui s’était produit dans cette chambre avait peut-être eu un prix.
Edward avait réussi à accomplir l’impossible, mais quelque chose en lui semblait avoir changé. Cette sensation dont il parlait et cette fatigue soudaine n’étaient pas des détails insignifiants.
Vanessa serra légèrement les mains, incapable de chasser cette impression persistante qu’Edward venait peut-être de franchir une limite qu’il ne comprenait pas encore.
Elle soupira légèrement, puis croisa les bras.
« Laura, tu peux aller préparer le déjeuner ? »
Laura hocha simplement la tête.
« D’accord. »
Elle quitta ensuite la pièce, laissant Edward et Vanessa seuls.
Quelques minutes plus tard, dans la cuisine, le calme avait laissé place aux bruits familiers du quotidien. On entendait les assiettes être disposées sur la table, les ustensiles se déplacer doucement et la nourriture cuire lentement, remplissant peu à peu la pièce d’une odeur chaleureuse.
Lorsque Vanessa s’approcha d’Edward, elle lui adressa un sourire empreint de soulagement.
« Tu es enfin réveillé. »
Edward s’immobilisa une seconde. Le mot « maman » lui vint naturellement, comme un réflexe profondément ancré. Pourtant, une partie de lui hésita, incapable de retrouver les souvenirs qui auraient dû accompagner ce simple mot.
Vanessa inclina légèrement la tête avant de s’asseoir au bord du lit.
« Comment tu te sens, mon chouchou ? »
Les épaules d’Edward se raidirent presque imperceptiblement. Il détourna aussitôt le regard, visiblement embarrassé.
« Maman… » souffla-t-il d’un ton gêné. « Tu pourrais éviter de m’appeler comme ça… »
Un sourire amusé étira les lèvres de Vanessa.
« Pourquoi ? Tu seras toujours mon chouchou, même à quarante ans. »
Cette réaction lui arracha presque un sourire. Même sans retrouver tous ses souvenirs, certaines choses semblaient n’avoir jamais changé.
Vanessa resta silencieuse quelques instants, observant son fils avec une attention particulière. Depuis son réveil, elle remarquait bien que quelque chose était différent, mais elle ne voulait pas le pousser davantage qu’il ne le fallait.
« Tu sais… Laura m’a raconté certaines choses. »
Edward releva légèrement les yeux vers elle.
« Ah oui ? »
Elle hocha doucement la tête.
« Quand j’étais encore… dans cet état, elle venait souvent me parler. Elle me racontait sa journée, ce qu’elle avait fait, les petites choses qui pouvaient sembler insignifiantes, mais qui lui permettaient sûrement de ne pas avoir l’impression d’être complètement seule. »
Un léger sourire apparut sur le visage de Vanessa.
« Elle parlait aussi beaucoup de toi. »
Edward resta silencieux. Sans réellement comprendre pourquoi, ces paroles provoquèrent en lui une étrange sensation de familiarité. Comme si une partie de lui reconnaissait ces moments sans parvenir à les retrouver complètement.
Vanessa baissa légèrement les yeux avant de reprendre :
« Elle m’a aussi parlé de ces cinq jours où tu avais disparu. »
Son regard revint vers lui.
« Edward… qu’est-ce qui s’est passé pendant ce temps ? »
La question resta suspendue quelques secondes dans la pièce.
Edward détourna légèrement le regard. Il aurait voulu répondre clairement, expliquer ce qu’il avait vécu, mais même pour lui, les souvenirs restaient mélangés. Il possédait seulement des fragments, des sensations et des images qui apparaissaient puis disparaissaient sans jamais former un ensemble cohérent.
« Je ne sais pas vraiment, maman. »
Vanessa l’observa sans insister davantage. Elle voyait bien qu’il cherchait lui-même des réponses.
[....]
Le repas avait repris un rythme plus calme, même si une légère tension demeurait perceptible dans la cuisine. Laura mangeait sans véritable appétit, l’esprit encore occupé par la possibilité de devoir conduire Edward à l’hôpital. Elle remuait parfois les aliments dans son assiette avant d’en porter distraitement une bouchée à ses lèvres. Edward, de son côté, participait peu à la conversation. Il semblait davantage observer les deux femmes et l’atmosphère qui régnait autour de la table qu’il ne cherchait à prendre part au repas. Quant à Vanessa, elle donnait, comme à son habitude, l’impression de maîtriser chaque détail de la pièce, bien qu’elle fût elle-même profondément préoccupée.
Après avoir posé une assiette sur la table, elle prit place à son tour. Durant quelques secondes, aucun d’eux ne parla. Le silence ne fut troublé que par le tintement régulier des couverts contre la porcelaine et le léger bruit des chaises lorsque quelqu’un changeait de position. Vanessa mangea quelques bouchées, puis leva les yeux vers Edward. Elle l’observa avec attention, comme si elle cherchait à déterminer par son attitude ce qu’il ne parvenait peut-être pas à exprimer avec des mots.
« Tout à l’heure, tu m’as dit que tu ne te souvenais pas de ce qui s’était passé pendant ces cinq jours. »
Edward releva les yeux vers elle. Son expression demeurait sérieuse, mais il ne manifesta aucune réticence à répondre.
« Oui. »
Vanessa reposa lentement sa fourchette près de son assiette et joignit les mains devant elle.
« Tu n’as vraiment aucun souvenir de cette période ? »
Edward prit le temps de réfléchir avant de secouer lentement la tête. Il passa une main sur son front, comme si le simple fait de chercher dans sa mémoire lui demandait un effort considérable.
« Non. Avant que Laura m’appelle, tout est encore très confus. Il me reste quelques impressions, certaines sensations et, parfois, des images qui me reviennent sans que je puisse leur donner un sens, mais rien de suffisamment précis pour me permettre de comprendre ce qui s’est passé. »
Vanessa fronça légèrement les sourcils. Elle ne le quittait pas des yeux, attentive à la moindre hésitation dans sa voix.
« Mais après l’appel de Laura, tu te souviens de ce qui s’est passé ? »
Edward baissa un instant le regard vers son assiette. Il semblait parcourir mentalement les quelques souvenirs auxquels il avait encore accès, puis il releva la tête.
« À partir de là, oui, je me souviens. »
Cette réponse parut la rassurer, mais seulement dans une certaine mesure. Vanessa hocha doucement la tête, sans pour autant relâcher complètement ses mains. Elle cherchait à comprendre la situation avec prudence, en évitant de tirer trop rapidement des conclusions qu’elle pourrait regretter.
« Donc, tu te souviens de ce qui s’est passé depuis que Laura t’a retrouvé au téléphone ? »
« Oui. »
Vanessa acquiesça lentement. Son regard resta fixé sur Edward pendant quelques secondes, tandis qu’elle tentait de remettre de l’ordre dans les informations qu’il venait de lui donner.
« Et avant cela, tu ne te souviens de rien ? »
Edward eut une légère moue d’incertitude.
« Pas vraiment. C’est comme si cette partie de ma mémoire m’était devenue inaccessible. Je sais qu’il s’est passé quelque chose, mais je suis incapable de me rappeler quoi que ce soit de manière suffisamment claire. »
Il baissa les yeux en prononçant ces mots. Ses doigts se resserrèrent autour de sa fourchette, qu’il ne porta pourtant pas à sa bouche. Vanessa observa ce geste avec attention. Elle avait d’abord envisagé la possibilité qu’Edward ne veuille simplement pas parler de ce qui lui était arrivé. Après tout, cinq jours de disparition représentaient une période considérable, et il était impossible de savoir ce qu’une personne pouvait avoir vécu dans de telles circonstances. Il aurait pu chercher à protéger sa famille, à éviter certaines questions ou à dissimuler volontairement une partie de la vérité.
Pourtant, plus elle l’écoutait, plus cette hypothèse lui paraissait improbable. Edward ne se comportait pas comme quelqu’un qui cherchait à cacher quelque chose. Il semblait véritablement déconcerté par ses propres lacunes, comme s’il essayait lui-même de comprendre ce qui avait pu se produire. Dans sa voix, Vanessa ne percevait ni calcul ni volonté de détourner la conversation, mais une réelle incapacité à se souvenir.
Elle tourna alors la tête vers Laura.
« C’est bien ce qu’il t’avait dit au téléphone ? »
Laura, qui avait cessé de manger, hocha doucement la tête. Ses mains reposaient de part et d’autre de son assiette, et son regard passa brièvement d’Edward à sa mère.
« Oui. Quand j’ai réussi à le joindre, il était déjà comme ça. Il essayait de comprendre ce qui lui était arrivé, mais il ne semblait pas avoir la moindre idée de la façon dont il s’était retrouvé là où il était. »
Vanessa se tourna davantage vers elle.
« Il t’avait dit qu’il ne se souvenait pas des jours précédents ? »
« Oui. Il m’avait expliqué qu’il ne parvenait pas à reconstituer ce qui s’était passé avant notre conversation. Il avait même besoin que je lui donne certaines informations pour comprendre comment il avait fini par se retrouver à cet endroit. »
Laura marqua une courte pause, puis ajouta d’une voix plus douce :
« Il ne faisait pas semblant, maman. Il était réellement perdu. »
Edward resta silencieux. Il savait que Laura disait vrai, même si les détails de cet échange demeuraient flous dans son esprit. Il ne se rappelait pas exactement de tout ce qu’elle lui avait dit, mais il se souvenait suffisamment de son état pour comprendre qu’elle n’exagérait pas. À ce moment-là, il avait effectivement cherché à comprendre ce qui lui était arrivé sans parvenir à retrouver le moindre souvenir précis.
Vanessa baissa légèrement les yeux. Elle venait de comprendre que les paroles d’Edward n’étaient probablement pas une excuse destinée à éviter ses questions. Son fils ne cherchait pas volontairement à lui dissimuler ce qui s’était passé. Il ne retenait pas une vérité qu’il aurait refusé de partager avec elle ; il ne la possédait tout simplement pas. Une partie de ses souvenirs lui échappait réellement.
Cette constatation ne fit cependant pas disparaître son inquiétude. Elle la rendit même plus profonde. Si Edward disait la vérité, cela signifiait qu’il avait perdu une partie de sa mémoire et que personne ne savait encore pourquoi. Vanessa sentit une tension lui serrer la poitrine, mais elle s’efforça de ne rien laisser paraître. Elle ne voulait pas accentuer l’angoisse déjà visible sur le visage de son fils.
« Je vois », dit-elle finalement en poussant un léger soupir. « Cela reste tout de même inquiétant. »
Edward releva les yeux vers elle. Il tenta de lui adresser un sourire rassurant, bien que celui-ci demeurât faible.
« Je vais bien maintenant. »
Vanessa lui répondit par un sourire discret. Elle tendit la main vers son verre, en but une gorgée, puis le reposa avec précaution sur la table.
« Oui, et c’est le plus important. Mais cela ne signifie pas que je vais cesser de m’inquiéter pour toi. »
Edward ne trouva rien à répondre. Il savait qu’elle avait raison et comprenait qu’elle ne cherchait pas à le culpabiliser. Vanessa exprimait simplement la peur d’une mère qui venait de retrouver son fils après cinq jours d’absence et qui découvrait maintenant qu’il ne se souvenait pas de cette période.
Elle reprit calmement son repas, sans poursuivre immédiatement l’interrogatoire. Beaucoup de questions demeuraient dans son esprit. Elle voulait savoir où Edward avait été, ce qui lui était arrivé et pour quelle raison certains souvenirs lui échappaient. Elle aurait aimé obtenir des réponses, ne serait-ce que quelques éléments lui permettant de comprendre la situation. Mais si Edward ne se souvenait réellement de rien, il ne pouvait pas lui fournir les explications qu’elle cherchait. Insister davantage ne ferait que le mettre mal à l’aise et transformer le repas en interrogatoire.
Pour le moment, Vanessa décida donc de laisser les choses ainsi. Le silence qui s’installa ensuite fut plus paisible qu’auparavant. Laura semblait elle aussi moins tendue. Elle avait compris que sa mère admettait enfin qu’Edward ne mentait probablement pas et qu’il n’avait pas choisi de garder le silence. Même si son inquiétude n’avait pas disparu, Vanessa avait cessé de le considérer comme quelqu’un qui refusait de parler.
Elle gardait toutefois cette préoccupation dans un coin de son esprit. Elle ne voulait pas faire de ce repas une succession de questions auxquelles Edward n’était pas en mesure de répondre. Elle voulait seulement s’assurer que son fils allait réellement bien et qu’il ferait attention à lui dans les jours à venir.
Quelques instants plus tard, elle reprit la parole d’un ton plus léger, comme pour ramener la conversation vers un sujet moins difficile.
« Dans tous les cas, tu vas devoir faire attention à toi pendant quelque temps. »
Edward esquissa un léger sourire et reprit enfin sa fourchette.
« Je ferai attention. »
Vanessa le regarda avec une expression à la fois tendre et sérieuse.
« Promets-le-moi. »
Edward soutint son regard avant de répondre :
« Je te le promets. »
Cette fois, Vanessa hocha la tête avec satisfaction. Elle reprit son couvert, puis désigna l’assiette de son fils d’un mouvement du menton.
« Bien. Alors mange. »
Edward baissa les yeux vers son repas et prit quelques instants avant de porter sa fourchette à sa bouche. Pour l’instant, les réponses pouvaient attendre. Vanessa n’avait pas besoin de tout comprendre immédiatement, ni de forcer son fils à parler de ce qu’il ne parvenait pas à se rappeler. Edward était là, assis devant elle, et il semblait aller suffisamment bien pour partager ce repas avec elles.
Pour le moment, cela lui suffisait.