Chapitre 5
Chapitre 5
## Scène 1 — Sensation étrange
Thom venait de franchir la porte d’entrée.
L’intérieur de la maison était calme. Trop calme. Comme suspendu dans une attente qui durait depuis plusieurs jours. La lumière tamisée n’effaçait pas la tension qui semblait imprégner chaque recoin de l’habitation.
Son regard parcourut lentement les lieux. Les murs, les meubles, les photographies accrochées ici et là… tout lui donnait l’étrange impression d’appartenir à cet endroit. Sa main effleura machinalement la surface du mur le plus proche.
Si les murs pouvaient parler, ils lui raconteraient probablement toute une vie qu’il avait oubliée.
Pendant un bref instant, quelques fragments indistincts traversèrent son esprit. Des éclats de rire. Une table dressée. Une silhouette féminine. Puis tout disparut aussi vite que c’était venu.
Une silhouette apparut alors dans le couloir.
Laura Chiara Esposito.
Elle resta immobile pendant une seconde, comme incapable de croire ce qu’elle voyait. Puis elle courut vers lui et se jeta dans ses bras.
« Grand frère… »
Sa voix tremblait.
« T’étais où ? J’ai cru… j’ai cru que tu ne reviendrais jamais… »
Son corps était crispé contre le sien, chargé d’une peur qu’elle avait contenue pendant bien trop longtemps.
« Cinq jours… »
Sa voix se brisa avant qu’elle puisse terminer sa phrase.
Thom demeura d’abord immobile. Il ne savait pas quoi faire. Il ne connaissait même pas cette jeune fille. Du moins, c’était ce que sa mémoire lui disait.
Pourtant, une autre partie de lui semblait raconter une histoire différente.
Une étrange familiarité s’imposa progressivement. Un besoin presque instinctif de la protéger, de la rassurer. Comme une promesse ancienne gravée quelque part au plus profond de son être.
Il tenta de résister à ce sentiment, mais abandonna rapidement.
Dans un léger soupir, il posa une main sur son épaule.
Le geste s’exécuta avec un naturel si troublant qu’il eut l’impression de l’avoir déjà accompli des centaines de fois.
Laura finit par se détacher légèrement de lui et essuya rapidement les larmes qui coulaient sur ses joues.
« Viens… Maman est dans sa chambre. »
Son ton avait gagné en gravité, laissant transparaître une fragilité qu’elle n’avait encore jamais montrée.
Thom acquiesça silencieusement et la suivit.
Le couloir débouchait sur une porte entrouverte. Laura s’arrêta devant celle-ci avant de baisser les yeux.
« Son état s’est aggravé pendant ton absence… »
Lorsque Thom entra dans la pièce, il sentit immédiatement que l’atmosphère s’était alourdie au point d’en devenir presque étouffante.
Sur le lit reposait une femme au teint pâle. Malgré la maladie qui semblait la consumer, ses traits conservaient une beauté douce et presque irréelle. Son visage paraissait paisible, mais sa respiration irrégulière racontait une tout autre histoire.
Thom s’immobilisa. Son regard se fixa immédiatement sur elle.
Quelque chose en lui s’éveilla. Une vieille habitude.
Il observa sa respiration, la couleur de sa peau et le rythme de son souffle. Puis il s’approcha du lit et prit délicatement son poignet.
À sa propre surprise, les informations lui vinrent naturellement. Comme si son esprit était capable d’interpréter chaque détail sans effort.
Son diagnostic fut presque instantané. Et cette facilité le troubla.
Depuis son réveil, tout lui semblait étranger. Pourtant, face à cette femme, certaines connaissances paraissaient intactes, comme si elles avaient survécu à l’effacement de sa mémoire.
« Elle est instable… C’est comme si sa vitalité se consumait progressivement… »
La voix de Thom demeurait calme.
Laura détourna le regard avant de prendre une profonde inspiration.
« Le médecin ne comprend pas ce qui lui arrive. Il a seulement dit que, si son état continuait de se dégrader à ce rythme, elle disparaîtrait complètement d’ici un mois… »
Sa voix se brisa malgré tous les efforts qu’elle déployait pour garder son calme.
« Ed… on doit trouver un moyen de la sauver. Les médecins disent qu’ils ne peuvent plus rien faire pour elle. »
Le silence qui suivit s’installa lourdement entre eux.
Thom ne répondit pas immédiatement, car quelque chose venait de se contracter au plus profond de lui. Il ne s’agissait ni d’une émotion ni d’une simple pensée, mais d’une certitude inexplicable qui prenait de l’ampleur à chaque seconde, comme si une partie de lui savait déjà qu’il pouvait la sauver et qu’il n’avait pas le droit de rester sans rien faire.
Cette certitude n’avait aucun sens. Pourtant, elle lui paraissait plus réelle que tout le reste.
Thom recula légèrement et porta une main à sa poitrine, incapable d’ignorer les battements de son cœur qui s’accéléraient à mesure que cette conviction inexplicable s’imposait à lui.
« … Qu’est-ce qui m’arrive ? »
L’air de la pièce sembla progressivement s’alourdir, tandis qu’une énergie sombre et silencieuse commençait à émaner de Thom, sans jamais prendre une forme précise. Elle ne ressemblait à rien de ce qu’il connaissait et répondait pourtant à sa volonté avec une docilité troublante.
En face de lui, Laura fronça légèrement les sourcils avant qu’une vive inquiétude ne se lise sur son visage.
« Edward ? »
Thom ne répondit pas. Toute son attention demeurait tournée vers sa mère.
Il s’approcha lentement du lit, tandis que cette étrange énergie sombre l’accompagnait, comme si elle répondait naturellement au moindre de ses mouvements. Elle ne possédait ni forme ni consistance véritable, mais donnait l’impression d’avoir attendu cet instant depuis toujours.
Thom leva instinctivement les mains au-dessus du corps fragile de sa mère, sans réellement comprendre ce qu’il était en train de faire.
Pourtant, une conviction inexplicable s’imposait à lui avec une telle évidence qu’elle ne lui laissait aucune place au doute. Quelque chose, au plus profond de lui, semblait connaître chacun de ses gestes avant même qu’il ne les accomplisse.
L’énergie se concentra progressivement entre ses mains avant de s’écouler silencieusement vers le corps de sa mère.
Les effets ne tardèrent pas à apparaître. La pâleur qui recouvrait son visage commença peu à peu à disparaître, laissant progressivement revenir une teinte plus saine sur ses joues. Sa respiration, jusqu’alors faible et irrégulière, retrouva un rythme plus stable, tandis que les tensions qui marquaient son corps semblaient s’effacer les unes après les autres.
En observant ces changements, Thom sentit cependant une fatigue d’une violence inattendue envahir l’ensemble de son corps. Chaque instant qui passait lui donnait l’impression qu’une partie de ses forces lui était arrachée, au point que sa vision commença progressivement à se troubler et que le sol sembla vaciller sous ses pieds.
« Edward ! »
La voix de Laura lui parvint comme un écho lointain, mais Thom ne parvenait déjà plus à distinguer ses paroles.
Ses jambes finirent par céder sous son propre poids et il s’effondra lourdement sur le sol, tandis que l’obscurité engloutissait progressivement tout ce qui l’entourait.
Le silence s’installa de nouveau dans la chambre.
Laura demeura figée pendant quelques instants, incapable de détourner les yeux de Thom, avant qu’un souffle plus profond que les précédents ne rompe brusquement cette immobilité.
Son cœur manqua un battement lorsqu’elle se retourna instinctivement vers le lit.
La femme qui y reposait, immobile depuis si longtemps, venait de remuer. Ses paupières frémirent lentement avant de s’ouvrir, et elle cligna plusieurs fois des yeux, avec l’air de quelqu’un qui cherchait à comprendre où elle se trouvait.
Son regard finit par se poser sur Laura, encore incapable de croire à ce qu’elle était en train de voir.
« … Laura ? »
Les larmes montèrent instantanément aux yeux de l’adolescente. Elle hocha la tête sans parvenir à prononcer un mot.
Le regard de sa mère glissa alors vers Thom, dont la tête reposait désormais sur les genoux de sa sœur.
L’incompréhension traversa ses traits.
« … Qu’est-ce qui s’est passé ? »
« Edward… »
Ce simple nom contenait tout ce qu’elle n’avait jamais réussi à lui dire.
Pendant plusieurs secondes, Laura resta ainsi à le regarder, comme pour s’assurer qu’il était réellement là.
Puis un léger sourire apparut sur son visage.
Un sourire fragile, mais sincère.
##Scène 2 —Rêve étrange
L'obscurité l'enveloppa complètement. Il n'y avait ni lumière, ni son, ni la moindre sensation, seulement un vide étrange dans lequel il avait l'impression de flotter depuis l'instant où il avait perdu connaissance. Pourtant, alors qu'il croyait cet espace totalement figé, quelque chose sembla progressivement changer. Une légère vibration se propagea autour de lui, accompagnée d'un souffle lointain qui semblait surgir des profondeurs mêmes de ce néant.
Comme le grondement sourd d'un orage qui éclaterait à des centaines de kilomètres. Peu à peu, le néant se fissura. Edward sentit le sol sous ses pieds avant même d'ouvrir les yeux.
Lorsqu'il y parvint enfin, il resta immobile. Le monde qui l'entourait semblait irréel. Un ciel gris recouvrait l'horizon comme une immense mer de cendres. Les nuages étaient épais, lourds, et donnaient l'impression d'écraser la terre sous leur poids. Une brume pâle flottait au-dessus du sol, masquant partiellement les ruines qui s'étendaient à perte de vue.
Edward tourna lentement sur lui-même et découvrit un paysage de désolation qui s'étendait à perte de vue. D'immenses immeubles éventrés dominaient encore les ruines, certains n'étant plus que des squelettes de béton tandis que d'autres semblaient avoir été arrachés de leurs fondations par une force dépassant tout ce qu'il pouvait imaginer. Des véhicules abandonnés reposaient au milieu des décombres, déformés par la violence des destructions ou lentement rongés par le temps, donnant à l'ensemble l'apparence d'une ville abandonnée depuis des années.
Pourtant, ce n'était pas l'ampleur des destructions qui l'inquiétait le plus. Malgré ce décor apocalyptique, aucun son ne parvenait jusqu'à lui. Il n'entendait ni le souffle du vent, ni la moindre voix, pas même le craquement d'un bâtiment menaçant de s'effondrer. Ce silence absolu paraissait contre nature et rendait ces ruines infiniment plus oppressantes que leur état ne l'aurait laissé croire.
Edward baissa alors instinctivement les yeux vers ses mains, mais le spectacle qui s'offrit à lui le figea aussitôt sur place.
Ses doigts étaient couverts de sang. Un sang sombre qui tachait également ses vêtements. Son cœur accéléra immédiatement. Il recula d'un pas instinctif. Le sang semblait réel. Trop réel. Pourtant, lorsqu'il chercha une blessure sur son corps, il n'en trouva aucune. Une sensation de malaise remonta lentement le long de son échine.
Où était-il ?
Pourquoi était-il ici ?
Et surtout...
Pourquoi avait-il l'impression de connaître cet endroit sans jamais l'avoir vu ?
Il commença à avancer. Chaque pas soulevait un peu de poussière. Plus il progressait, plus cette impression étrange grandissait. Comme si les ruines autour de lui tentaient de lui rappeler quelque chose qu'il avait oublié.
Soudain, il aperçut un panneau métallique à moitié enfoui sous les gravats.
Il s'approcha. Les lettres étaient abîmées mais encore visibles. Il avait déjà vu ce nom. Il en était certain.
Pourtant, aucun souvenir ne revenait. Une frustration grandissante commença à monter en lui. Puis un grondement résonna dans le ciel. Cette fois, il était beaucoup plus proche.
Edward leva immédiatement la tête. Et son souffle se coupa. Le ciel n'était pas intact.
Une immense déchirure traversait les nuages d'un horizon à l'autre.
Une faille.
Une véritable blessure ouverte dans la réalité.
Elle pulsait faiblement, comme un organisme vivant. Des éclairs noirs parcouraient ses contours tandis qu'une lumière inconnue brillait dans ses profondeurs. La simple vue de cette chose provoquait un sentiment de terreur difficile à décrire. Quelque chose se trouvait derrière.
Quelque chose d'immense. Même à cette distance, Edward pouvait sentir sa présence.
Elle était écrasante presque ancienne. Inhumaine et surtout... elle l'observait. Une sueur froide parcourut son dos. Son instinct lui hurlait de fuir. Mais ses jambes refusaient de bouger.
« Tu regardes toujours le mauvais endroit. »
La voix surgit derrière lui. Elle était calme et profonde. Edward se retourna brusquement.
Une silhouette se tenait à quelques mètres.
Un homme.
Ou du moins quelque chose qui en avait l'apparence. Son visage demeurait flou, comme si une couche de brouillard empêchait de le distinguer clairement. Pourtant, il dégageait une présence étrange :
Familiarité ? Respect ? Crainte?
Edward ne savait pas laquelle de ces émotions dominait. Peut-être les trois à la fois.
« Qui êtes-vous ? »
L'homme ne répondit pas immédiatement.
Son regard semblait posé sur lui depuis bien plus longtemps que cette rencontre.
« Ce n'est pas la question que tu devrais poser, Edward Esposito. »
Edward fronça les sourcils.
« Alors quelle est la bonne question ? »
Un léger silence suivit. Puis l'inconnu observa les ruines autour d'eux.
« Pourquoi crois-tu être ici ? »
Edward ouvrit la bouche. Mais aucun mot ne sortit. Parce qu'il ne connaissait pas la réponse. L'homme détourna alors son regard vers le ciel déchiré.
« Les souvenirs ne disparaissent jamais réellement. Ils attendent simplement le bon moment pour revenir. »
À cet instant, une douleur brutale traversa la tête d'Edward, le faisant vaciller sous la violence du choc. Des images commencèrent à apparaître sans le moindre ordre. Il aperçut une ville entièrement dévorée par les flammes, des monstres gigantesques avançant au milieu des ruines, des explosions qui déchiraient le ciel, des hommes et des femmes fuyant dans toutes les directions tandis que les cris et les pleurs se mêlaient au chaos qui engloutissait tout sur son passage.
Avant même qu'il ne puisse comprendre ce qu'il venait de voir, ces visions furent remplacées par d'autres. Laura apparut devant lui, encore enfant, le regard illuminé par un sourire sincère, mais cette image disparut presque aussitôt pour laisser place à sa mère, assise seule devant une table, puis à une salle de classe remplie de livres et de visages qui lui étaient pourtant totalement inconnus. Les souvenirs continuaient de se succéder sans la moindre logique, jusqu'à ce qu'il se voie tomber dans un gouffre sans fond, emporté dans une chute interminable.
Les visions défilaient désormais à une vitesse impossible à suivre, comme si des années entières de souvenirs cherchaient à retrouver leur place au même instant. Edward porta instinctivement les mains à sa tête tandis que la douleur continuait de s'intensifier, chaque image s'imprimant de force dans son esprit sans lui laisser le moindre répit.
« Arrête... »
Sa voix était faible, mais les visions ne s'interrompirent pas. Au contraire, elles continuaient d'affluer, toujours plus nombreuses et plus violentes, jusqu'à ce que l'une d'elles s'impose brusquement aux autres. Une silhouette gigantesque apparut alors devant lui, immobile et écrasante, comme si sa seule présence suffisait à dominer tout ce qui l'entourait.
Debout devant un horizon en feu. Même sans voir son visage, Edward comprit immédiatement une chose. Cette créature était responsable de tout : de la destruction, des morts et du désastre. Une peur primitive s'empara de lui. Puis la vision disparut brutalement comme arrachée de force. Le monde des ruines commença à se fissurer autour de lui. Des craquelures parcoururent le ciel. Le sol et les bâtiments, tout se brisait. L'homme demeurait immobile au milieu de cet effondrement. Puis, pour la première fois, sa voix sembla contenir une pointe de gravité.
« Réveille-toi, Edward. »
Le monde sembla voler en éclats avant d'être englouti par les ténèbres. Quelque part, dans le silence d'une chambre plongée dans la nuit, Edward remua légèrement sur son lit tandis que sa respiration devenait plus irrégulière.
Les ruines, le ciel déchiré et l'immense silhouette disparurent à leur tour dans l'obscurité. Edward eut l'impression de sombrer une dernière fois, suspendu entre le sommeil et l'éveil, tandis que les ultimes fragments de son rêve se dissolvaient progressivement, pareils à de l'encre se diluant dans l'eau. Peu à peu, il ne demeura plus ni voix, ni image, ni souvenir, seulement un calme profond qui envahit lentement son esprit.
Dans la chambre, la nuit poursuivait silencieusement son cours. Épuisée par les événements de la journée, Laura s'était endormie au chevet du lit, tandis que leur mère reposait paisiblement pour la première fois depuis de longues années. Quant à Edward, les traits de son visage semblaient enfin libérés de toute tension, comme si le sommeil lui avait momentanément accordé un répit.
Pendant quelques heures au moins, cette maison retrouva une sérénité qu'elle croyait avoir perdue depuis longtemps. Sous le ciel nocturne de Cyphralix, une nouvelle journée s'apprêtait déjà à naître.