Chapitre 4
Chapitre 4
## Scène 1 — Visage inconnu
« Aïe… »
Thom se redressa brusquement. Une douleur sourde pulsait dans sa tempe, tandis que son cœur frappait sa poitrine avec une violence inexplicable.
Il resta immobile quelques instants, tentant de retrouver une respiration régulière. Mais une angoisse étrange persistait, serrant sa gorge comme un étau invisible. C’était une peur brute et irrationnelle, comme si son corps se souvenait encore d’un danger que son esprit, lui, avait totalement effacé.
Il ferma les yeux et chercha à rassembler ses pensées.
Son nom. Un visage. Une voix. Le moindre souvenir auquel se raccrocher.
Il ne trouva rien.
Ce n’était pas la brume passagère qui accompagne parfois les réveils difficiles. C’était un vide absolu, immense et oppressant. Une absence si totale qu’elle lui donna le vertige.
Une vague glaciale parcourut son échine lorsqu’une pensée s’imposa à lui avec une clarté terrifiante :
Il ne savait même pas qui il était.
Cette prise de conscience le frappa de plein fouet. Pendant un bref instant, il eut l’impression de ne plus exister, comme si l’absence de souvenirs avait emporté jusqu’à son identité.
Pris d’une panique grandissante, il balaya lentement la pièce du regard.
L’endroit était vaste et élégant, baigné par la lumière tamisée du soleil filtrant à travers de longs rideaux clairs. Tout semblait étrangement familier, et pourtant rien n’éveillait en lui le moindre sentiment de reconnaissance.
« Bon sang… qu’est-ce qui m’arrive ? » murmura-t-il.
Sa propre voix lui parut étrangère.
Il repoussa les draps et tenta de se lever. À peine ses pieds touchèrent-ils le sol qu’un vertige brutal le força à vaciller. Il tendit instinctivement la main et s’agrippa au rebord d’un bureau pour ne pas s’effondrer.
Ses doigts se crispèrent sur le bois tandis qu’il luttait pour retrouver son équilibre.
Lorsqu’il releva enfin la tête, son regard croisa celui que lui renvoyait un miroir placé juste en face.
Il se figea.
Le reflet qui lui faisait face appartenait à un parfait inconnu.
C’était celui d’un jeune homme élancé, aux traits étonnamment fins, presque angéliques. Des cheveux roux légèrement désordonnés encadraient son visage pâle, tandis que ses yeux d’un bleu profond semblaient chargés d’une intensité troublante.
Pourtant, malgré l’évidence qui s’imposait à lui, son esprit demeurait désespérément vide. Aucun souvenir ne naissait. Aucun déclic ne se produisait.
C’était comme observer le visage d’un autre.
Et cette pensée, plus que tout le reste, fit naître en lui une peur glaciale.
Et si cet inconnu dans le miroir n’était même pas lui ?
Le son strident d’une notification déchira le silence de la pièce.
Thom sursauta et tourna instinctivement la tête vers l’origine du bruit. Sur le bureau, à quelques pas du miroir, un téléphone vibrait par intermittence, projetant une lueur pâle sur la surface vernie du bois.
Il resta un instant immobile à le fixer, comme s’il découvrait cet objet pour la première fois, sans parvenir à lui attribuer une utilité immédiate.
Pourtant, quelque chose en lui le poussa à avancer.
Le geste vint naturellement, presque instinctivement, comme si son corps savait déjà quoi faire malgré le chaos qui régnait dans son esprit. Ses doigts se refermèrent autour de l’appareil et l’écran s’illumina aussitôt.
30 mars 2045 — 8 h 30
Son regard resta figé sur les chiffres.
Une sensation étrange traversa son esprit, brève mais insistante, comme une pensée sur le point d’émerger avant de s’effondrer aussitôt dans le vide. Cette date aurait dû lui évoquer quelque chose. Un repère, une certitude, même infime.
Pourtant, il ne trouva rien.
Seulement ce silence intérieur, dense et oppressant, comme si tout ce qui aurait dû exister autour de cette date avait été effacé.
D’un geste hésitant, il fit glisser son doigt sur l’écran. Le téléphone se déverrouilla immédiatement.
Un frisson discret lui parcourut l’échine. Ses mouvements étaient fluides, naturels, comme s’ils ne lui appartenaient pas entièrement. Comme si une part de lui agissait encore sans lui demander son avis.
Son attention fut attirée par l’application de messagerie, saturée de notifications.
Il l’ouvrit.
Tous les messages provenaient du même contact :
Laura Chiara
Ce nom ne déclencha aucun souvenir. Aucune image, aucune voix ne lui revint en mémoire.
Pourtant, il y avait dans ces syllabes une familiarité diffuse, presque douloureuse.
Il ouvrit la conversation.
Le premier message apparut à l’écran :
« Salut, grand frère ! Réponds-moi quand tu auras reçu ce message. »
25 mars 2045 — 10 h 14
Thom s’arrêta immédiatement.
Grand frère ?
Le mot resta suspendu dans son esprit, incapable de s’intégrer à quoi que ce soit. Il relut la phrase lentement, presque mécaniquement, comme si la répétition pouvait faire surgir un sens caché.
Mais rien ne vint.
Aucun souvenir. Aucun écho. Aucune certitude.
Seulement ce vide profond qui semblait absorber toute tentative de compréhension.
Il poursuivit sa lecture sans vraiment réaliser qu’il le faisait.
« Grand frère, réponds, s’il te plaît. J’essaie de t’appeler depuis ce matin. »
26 mars 2045 — 18 h 42
« Je me fais un sang d’encre pour toi… Ce n’est pas drôle. Réponds. »
27 mars 2045 — 22 h 08
« Où es-tu ? Tu as sûrement besoin de temps, mais ça ne te ressemble pas de disparaître comme ça. »
28 mars 2045 — 9 h 37
« Grand frère, s’il te plaît… Réponds-moi. J’espère qu’il ne t’est rien arrivé. Je suis vraiment inquiète. Si tu vois ce message, appelle-moi immédiatement. »
29 mars 2045 — 23 h 51
À mesure qu’il avançait, une tension sourde s’installait en lui. Ce n’était pas seulement de l’inquiétude qui transparaissait dans ces messages, mais quelque chose de plus lourd, de plus personnel.
Une urgence grandissait jour après jour, jusqu’à devenir presque tangible.
Il ne comprenait pas.
Cette personne semblait le connaître, attendre quelque chose de lui, dépendre de sa réponse. Et pourtant, son nom restait celui d’une étrangère.
Une sensation glaciale lui remonta lentement dans la poitrine lorsque son regard s’arrêta sur la date affichée en haut de l’écran :
30 mars 2045 — 8 h 30
Il venait de comprendre que cinq jours s’étaient écoulés sans qu’il réponde au moindre message.
Son estomac se contracta.
Que s’était-il passé entre le 25 mars et aujourd’hui ? Où était-il pendant tout ce temps ? Pourquoi s’était-il réveillé ici, dans cet endroit inconnu, comme si rien ne s’était produit ?
Le téléphone vibra soudain entre ses mains.
Thom sursauta violemment, le cœur heurtant sa poitrine.
L’écran s’illumina pour annoncer un appel entrant.
Son souffle se bloqua lorsqu’il lut le nom qui venait de s’afficher :
Laura Chiara
## Scène 2 — Grand frère
Le téléphone vibrait toujours entre ses mains.
Laura Chiara.
Thom fixa le nom affiché à l’écran sans bouger. Ce prénom revenait encore, chargé d’une familiarité qu’il ne parvenait pas à ressentir.
Quelque chose en lui lui soufflait qu’il aurait dû savoir qui se cachait derrière ce nom, mais son esprit demeurait désespérément vide.
Après quelques secondes d’hésitation, il accepta l’appel.
Un souffle précipité traversa immédiatement le haut-parleur.
« … Allô ? »
Puis, presque aussitôt :
« Grand frère ? »
La voix était féminine, jeune et tendue par une inquiétude palpable.
Thom porta lentement le téléphone à son oreille sans répondre, comme s’il peinait encore à croire à la réalité de cet instant.
« Grand frère ? Tu m’entends ? »
Le mot résonna dans son esprit.
Grand frère.
Il resta silencieux, incapable de réagir autrement. À l’autre bout du fil, la respiration de la jeune femme se fit plus irrégulière.
« Dieu merci… c’est bien toi ? Réponds-moi, s’il te plaît. Dis quelque chose. »
Thom entrouvrit les lèvres.
« Je… »
Sa voix était rauque et fragile, comme si elle ne lui appartenait pas tout à fait.
Un silence suivit.
Puis il entendit un sanglot étouffé. Lorsque Laura reprit la parole, sa voix s’était brisée.
« Grand frère… est-ce que tout va bien ? Tu es vraiment idiot… »
Sa tentative de reproche se perdit dans un reniflement tremblant.
Thom hésita.
« Je crois… »
Le mensonge sonnait faux, même à ses propres oreilles.
« Où est-ce que tu étais passé ? Ça fait cinq jours. Cinq jours sans message, sans appel… »
Sa voix vacilla.
« Thom, je suis désolée de t’appeler comme ça, mais je n’ai plus les moyens de payer son traitement. J’ai fait tout ce que j’ai pu, mais… je suis arrivée au bout. »
Les doigts de Thom se resserrèrent autour du téléphone.
Un traitement.
Pour qui ?
Il aurait voulu poser la question, mais il ne savait pas comment expliquer qu’il ignorait jusqu’à sa propre identité.
« Laura… où est-ce que tu es ? »
Le prénom lui échappa presque malgré lui.
À l’autre bout du fil, elle se tut brusquement. Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix était devenue plus prudente.
« À la maison. Pourquoi ? »
Thom baissa lentement les yeux vers son reflet dans le miroir.
Ce visage pâle et figé lui semblait toujours aussi étranger.
« Je… je ne me souviens de rien. »
Le silence qui suivit fut brutal.
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Je me suis réveillé ici il y a quelques minutes. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais même pas ce qui m’est arrivé. »
Un souffle tremblant traversa la ligne. Laura ne répondit pas immédiatement. Thom l’imagina figée, tentant désespérément de comprendre ses paroles.
Lorsqu’elle reprit la parole, sa voix était tendue, mais plus stable.
« Écoute-moi attentivement. Tu dois être dans ton appartement. Sors de là et viens à la maison. »
Thom fronça les sourcils.
« À la maison ? Comment est-ce que j’y vais ? »
« Tu ne sais vraiment pas où tu es ? »
« Je ne me souviens de rien. »
« Quoi ? Mais… qu’est-ce que tu racontes ? »
Thom ne répondit pas.
« Thom, je ne sais pas à quoi tu joues, mais… tu ne te souviens vraiment de rien ? »
La question le prit au dépourvu.
Il voulut lui parler de cette peur qui pesait sur sa poitrine, de la sensation d’être prisonnier du corps d’un autre, dans une vie qui ne lui appartenait pas.
Mais il se contenta de dire :
« Non. Pourrais-tu m’envoyer les indications, s’il te plaît ? »
Il essayait de paraître le moins suspect possible.
Laura inspira profondément.
« D’accord. Je vais t’envoyer la localisation. Ton téléphone te guidera. Et si tu te perds, tu restes en ligne avec moi. »
Thom observa la pièce une dernière fois.
Toujours ce vide.
Toujours cette absence totale de repères.
« Et si je n’y arrive pas ? » murmura-t-il.
« Alors je te guiderai. Pas à pas. »
Sa voix trembla légèrement avant de se raffermir.
« Sors maintenant et dis-moi ce que tu vois. »
Thom hésita, puis se dirigea vers la porte.
Au moment où il posa la main sur la poignée, la voix de Laura se fit plus douce.
« Viens, Thom… s’il te plaît. J’ai besoin de toi. »
Ces mots restèrent suspendus entre eux.
Thom ferma lentement les yeux.
Il ne savait toujours pas qui il était.
Mais, pour une raison qu’il ne comprenait pas, il savait qu’il devait lui faire confiance.
« D’accord », répondit-il finalement.
Un souffle de soulagement traversa le haut-parleur.
« Ne raccroche pas. Je reste avec toi. »
Thom abaissa lentement la poignée et sortit.
***
Il quitta l’immeuble, toujours guidé par la voix de Laura restée en ligne.
L’air extérieur était plus froid, plus bruyant aussi, mais rien de tout cela ne déclencha la moindre reconnaissance en lui. Les voitures circulaient autour de lui, les passants marchaient sans lui accorder un regard, et les bâtiments s’élevaient de chaque côté de la rue comme les décors d’une ville qu’il aurait dû connaître.
Il resta un instant immobile avant de s’engager vers l’avenue principale.
« Thom, tu m’entends ? » demanda Laura.
« Oui. »
« Tu es dehors ? Regarde autour de toi et trouve l’avenue principale. »
Il leva les yeux et observa les bâtiments sans vraiment les voir, puis se remit à avancer.
« Je vois une grande avenue. »
« Très bien. Continue tout droit. Tu devrais bientôt trouver une station de taxis. »
Thom suivit ses indications sans hésiter.
À chaque pas, une impression étrange grandissait en lui. Son corps semblait connaître le chemin avant même que Laura ne le lui indique, comme si certains réflexes avaient survécu à l’effacement de ses souvenirs.
« Tu vois les taxis ? »
« Oui. »
« Monte dans le premier que tu trouves et donne-lui l’adresse que je viens de t’envoyer. »
Thom s’arrêta au bord de la route et leva la main. Un taxi freina devant lui.
« Où allez-vous ? » demanda le chauffeur.
Thom consulta son téléphone et lui montra l’adresse envoyée par Laura.
« Ici. »
Le chauffeur hocha la tête.
« Montez. »
Thom entra à l’arrière et la portière se referma.
« Thom ? Tu es dans le taxi ? »
« Oui. »
« Parfait. Reste en ligne. Tu seras bientôt là. »
Le taxi démarra et se fondit dans la circulation.
À travers la vitre, la ville défilait lentement. Thom restait silencieux, détaché de tout ce qu’il voyait. Les rues, les immeubles et les enseignes ne faisaient naître en lui aucune image, aucune impression de déjà-vu.
« Tout va bien ? » demanda Laura.
« Je ne sais pas. »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? »
« Tout me paraît… faux. Comme si je regardais le monde à travers une vitre. »
Laura ne répondit pas tout de suite.
« Tu es presque arrivé. Encore quelques minutes. »
Le trajet continua dans un silence seulement ponctué par sa voix et le ronronnement du moteur. Peu à peu, les rues devinrent plus calmes et plus résidentielles.
Le chauffeur ralentit.
« C’est ici. »
Thom se redressa légèrement.
Au moment où il s’apprêtait à descendre, le chauffeur se tourna vers lui.
« Vous réglez comment ? »
Il s’immobilisa, la main encore posée sur la poignée de la portière.
Son regard se posa sur son téléphone.
« Euh… »
« Donne-moi le montant », intervint Laura à travers le haut-parleur.
Thom lui transmit la somme. Quelques secondes plus tard, le téléphone du conducteur vibra dans sa main. Une notification de paiement apparut à l’écran.
Laura avait réglé la course à distance.
Thom descendit du taxi et leva les yeux.
Une maison se tenait devant lui, éclairée de l’intérieur.
« Tu es arrivé ? » demanda Laura.
Il fixa la maison avec une étrange appréhension.
« Oui. »
Il ne savait toujours pas qui il était.
Mais, derrière cette porte, quelqu’un l’attendait comme s’il avait toujours été une partie essentielle de sa vie.