Chapitre 3
##Scène 1 —La faucheuse
Thom se réveilla au son de la pluie tambourinant contre la fenêtre.
La chambre était sombre et glaciale, malgré la chaleur persistante de la couverture qui l’enveloppait. Pendant quelques secondes, il demeura immobile, encore prisonnier de cette brume étrange qui séparait le sommeil de l’éveil. Puis il ouvrit les yeux. Les murs, la fenêtre, la disposition de la pièce… rien ne lui était familier.
« Mais où suis-je ? »
Il voulut se redresser brusquement, mais une douleur lui traversa la poitrine et le força à retomber contre le matelas. Il porta aussitôt une main à son torse, le souffle court. Son cœur battait. Il le sentait sous sa paume.
Alors, un souvenir lui revint : une douleur insoutenable, son souffle qui se brisait, cette sensation atroce de ne plus pouvoir tenir… Puis cette certitude glaciale qu’il allait mourir.
Thom secoua légèrement la tête, comme pour chasser ces images.
« Non… »
Son regard se posa sur la silhouette qui se tenait devant le lit.
Une femme.
Elle n’avait pas bougé. Sa peau était d’une pâleur irréelle, presque dépourvue de chaleur, et ses traits fins et précis semblaient sculptés dans du marbre funéraire. Ses yeux noirs absorbaient la faible lumière de la pièce sans en refléter la moindre parcelle.
Thom se figea.
« Qui êtes-vous ? »
Elle l’observa quelques secondes avant de répondre d’une voix basse et parfaitement calme :
« Tu es réveillé. »
Thom la fixa, incrédule.
« Je sais que je suis réveillé. Je vous demande où je suis. »
La femme tourna légèrement les yeux vers la fenêtre.
« Dans l’Entre-monde. »
Thom resta bouche bée un instant.
« L’Entre-monde… Qu’est-ce que c’est ? »
« Un espace entre les mondes. Celui des vivants et celui des morts. »
Il eut un rire bref et nerveux, qui mourut presque aussitôt.
« Les morts ? »
Elle garda le silence.
Thom regarda ses mains, puis son torse. Il respira profondément, comme pour se convaincre qu’il était bien là.
« Je suis vivant. »
« Non. »
Le mot lui coupa presque le souffle. Il releva vivement la tête.
« Quoi ? »
La femme n’avait pas changé d’expression.
« Tu es mort. »
Thom sentit son visage se vider de ses couleurs.
« Non… Non, ce n’est pas possible. »
Il se redressa malgré la douleur et regarda autour de lui, de plus en plus fébrile.
« Je me souviens de ma chambre. Je me souviens de ce qui s’est passé, puis… »
Il s’interrompit. Les souvenirs revenaient trop vite.
« Je me souviens de la douleur. Je me souviens de ne plus pouvoir respirer… »
Il porta une main à sa bouche.
« Mais je me suis réveillé. »
La Faucheuse le regardait toujours.
« Ici. »
Thom déglutit difficilement.
« Alors c’est quoi, cet endroit ? Une sorte de… »
Il chercha ses mots.
« Un rêve ? Une hallucination ? »
Aucune réponse ne vint.
« Répondez-moi ! »
Sa voix claqua dans la pièce, mais la femme ne bougea pas.
Thom inspira profondément, sans parvenir à calmer sa respiration. Il passa une main dans ses cheveux et détourna les yeux.
« Très bien… Très bien. »
Il parlait davantage pour lui-même que pour elle.
« Il faut que je comprenne. »
Il releva la tête.
« Pourquoi suis-je ici ? »
« Parce que quelqu’un t’a ramené. »
Thom se figea.
« Quoi ? »
« On t’a ramené. »
« Qui ? »
La femme resta silencieuse.
« Qui m’a ramené ? »
« Vous le savez, n'est-ce pas ? »
« Oui. »
Thom serra les dents.
« Alors dites-moi qui c’est ! »
Elle le regarda sans la moindre réaction.
« Ce n’est pas nécessaire. »
Il l’observa quelques secondes, partagé entre la colère et l’incompréhension.
« Pas nécessaire ? Vous me dites que je suis mort, que je suis dans je ne sais quel endroit, qu’une personne m’a ramené ici et, maintenant, vous me dites que je n’ai pas besoin de savoir qui ? »
La femme ne répondit toujours pas.
Thom détourna les yeux, exaspéré.
Une pensée lui traversa l’esprit.
Suzanne ?
Son cœur se serra.
Non. Il n’en savait rien. Ce n’était qu’une intuition.
Il se passa une main sur le visage.
« Alors pourquoi m’avoir ramené ? »
La Faucheuse demeura silencieuse quelques secondes.
« Il est temps. »
Thom releva brusquement les yeux.
« Temps pour quoi ? »
« Pour partir. »
Il eut un mouvement d’incrédulité.
« Partir où ? »
« D’ici. »
« Mais où ? »
« Deux chemins existent. »
Elle marqua une courte pause.
« Celui des morts. Et celui des vivants. »
Thom garda le silence. La peur qui lui serrait le ventre changea brusquement de nature.
« Je pourrais retourner chez moi ? »
« Non. »
Thom resta silencieux un instant. Son enthousiasme, apparu si brusquement, retomba aussitôt.
« Tu avais pourtant l’air heureux », remarqua la Faucheuse.
Il releva les yeux vers elle.
« Alors où est-ce que je pourrais aller ? »
« Dans le monde des vivants. »
Thom la fixa, déconcerté.
« Vous voulez dire que je pourrais retourner dans le monde des vivants ? »
« Oui. »
« Mais vous venez de me dire non. »
« Je t’ai dit non pour chez toi. Tu retourneras dans le monde des vivants, mais pas forcément à l’endroit d’où tu viens. »
Thom baissa les yeux. Il semblait partagé entre le soulagement et la déception.
« Je comprends… Enfin, je crois. »
La Faucheuse s’approcha de lui.
« Il est temps d’y aller. »
Thom comprit qu’il ne s’agissait pas d’une possibilité pour plus tard. Il jeta un dernier regard à la pièce. La pluie frappait toujours la fenêtre.
« Tu retourneras là où tu dois être. »
Il inspira profondément, puis releva la tête.
« D’accord. »
Thom ne répondit pas.
À peine eut-il prononcé ces mots qu’une force le saisit.
La pièce disparut autour de lui. Thom se retrouva plongé dans le néant, sans sol ni direction. Il ne savait pas s’il tombait, s’il montait ou s’il avançait. Il avait seulement l’impression de dériver, lentement, sans pouvoir se raccrocher à quoi que ce soit.
Son corps devint peu à peu léger, puis presque inexistant. Ses mains s’effacèrent devant ses yeux, suivies de ses bras. Il voulut appeler la Faucheuse, mais il ne savait même plus si sa bouche fonctionnait encore.
La voix de celle-ci lui parvint alors, lointaine et étouffée :
« Tu perdras tes souvenirs. »
Thom tenta de retenir ces mots, mais ils lui échappèrent aussitôt.
« Tu les récupéreras le moment venu. »
Le néant l’engloutit progressivement. Sa conscience se brouilla, ses pensées se dispersèrent, et Thom disparut à son tour.
##Scène 2 — Le poids du choix
Suzanne resta immobile tandis que Thom s’éloignait dans le néant.
Sa silhouette devenait de plus en plus difficile à distinguer. Il n’y avait ni haut ni bas autour de lui. Son corps dérivait sans direction, puis ses contours se brouillèrent jusqu’à ce qu’il ne soit plus possible de le voir.
La pièce retrouva son silence.
La Faucheuse attendit quelques secondes avant de se tourner vers Suzanne.
« Vous pouvez encore revenir sur votre décision. Même maintenant. »
Suzanne gardait les yeux fixés sur l’endroit où Thom venait de disparaître.
« Si j’avais eu une autre solution, je ne serais pas venue jusqu’ici. »
« Vous êtes prête à continuer ? »
« Oui. »
La Faucheuse la regarda en silence.
« Thom ne se souviendra pas de ce qui s’est passé ici. Ses souvenirs lui reviendront lorsqu’il sera prêt à les retrouver. »
Suzanne baissa les yeux.
« C’est préférable. »
« Vous ne voulez donc pas négocier les conditions du pacte ? »
« Non. »
La Faucheuse ferma les yeux un instant, puis les rouvrit.
« À partir de maintenant, vous serez la seule débitrice reconnue par les lois de l’Entre-monde. Thom retournera parmi les vivants. Il ne portera aucune dette et ne devra rien à cet endroit. »
Suzanne acquiesça.
« C’est tout ce que je demande. »
La Faucheuse leva une main vers elle.
L’air de la pièce devint plus lourd. Les sons s’interrompirent, comme si les murs avaient cessé de laisser passer le moindre bruit.
Suzanne ne recula pas.
« Une fois le pacte scellé, aucune autorité ni aucune divinité ne pourra l’annuler. Même vous n’en aurez plus le pouvoir. Êtes-vous certaine de vouloir continuer ? »
Suzanne resta silencieuse quelques secondes.
Une larme glissa sur sa joue.
« Oui. »
La Faucheuse inclina la tête.
« Ainsi soit-il. »
La pression autour de Suzanne augmenta brusquement.
Elle baissa les yeux vers sa main droite. Le bout de ses doigts était devenu pâle, puis translucide. Quelques secondes plus tard, ils cessèrent d’être visibles. Sa manche resta vide avant de retomber contre son bras.
Suzanne regarda la Faucheuse.
« Qu’est-ce qui m’arrive ? »
Sa voix tremblait à peine.
Le phénomène remontait le long de son bras. Sa main, puis son avant-bras n’étaient déjà plus là. Il ne restait aucune plaie, aucune trace de sang. La manche de son vêtement s’affaissa simplement contre son corps.
« Le pacte est en train de se réaliser », répondit la Faucheuse.
Suzanne voulut reculer, mais son épaule commençait à subir le même sort. La partie supérieure de son bras s’effaça sous ses yeux, puis une portion de son buste.
Elle porta sa main gauche à son visage. Ses doigts traversèrent sa joue.
« Je ne sens rien… »
Son œil gauche n’était plus visible. La moitié de son visage s’était déjà retirée, laissant un espace vide à côté de son œil droit.
Elle tenta de parler encore, mais sa voix s’interrompit. Sa bouche n’existait plus.
La Faucheuse la regardait sans bouger.
Le visage de Suzanne s’effaça ensuite par morceaux. Son œil droit fut le dernier élément encore visible. Il resta fixé sur la Faucheuse quelques secondes, puis disparut à son tour.
Le reste de son corps suivit.
Sa poitrine, son ventre, ses jambes et ses vêtements cessèrent d’être visibles jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien d’elle dans la pièce.
La pression retomba.
Les sons revinrent peu à peu.
La Faucheuse demeura seule.
« Le pacte est scellé », dit-elle.
##Scène 3 —Hélayida
Il existait un royaume que nul être vivant ne pouvait atteindre de son plein gré.
Un royaume dont les frontières n’apparaissaient sur aucune carte, où les saisons ne se succédaient jamais et où le temps avait cessé d’exercer son autorité depuis des temps immémoriaux.
Là-bas, rien ne changeait véritablement sans jamais paraître abandonné.
Les vastes plaines demeuraient baignées d’une lumière constante qui ne provenait ni d’un soleil ni d’un ciel véritable. Les arbres conservaient éternellement leurs feuilles. Les rivières poursuivaient leur cours sans jamais déborder ni s’assécher. Quant aux cités bâties par les morts, elles traversaient les siècles sans que la moindre pierre porte la marque du temps.
Dans ce royaume, le temps n’avait pas entièrement disparu. Il permettait encore de mesurer les attentes, les souvenirs et les séparations, mais il ne possédait plus aucun pouvoir sur les êtres ni sur les choses. Personne ne vieillissait, rien ne se dégradait et aucune saison ne venait modifier l’apparence du monde.
Les habitants de ce royaume n’étaient ni des spectres errants ni des âmes condamnées à pleurer leur existence passée.
Chacun y poursuivait une nouvelle vie, débarrassée de la peur qui avait accompagné la précédente.
Les enfants demeuraient des enfants. Les vieillards conservaient les traits que la mort leur avait laissés. Nul ne vieillissait davantage.
Les artisans continuaient de façonner leurs œuvres. Des familles se retrouvaient après des décennies de séparation, tandis que d’autres erraient encore à la recherche d’un visage qui n’avait pas franchi les frontières de ce monde.
Ici, la mort n’était plus une fin.
Elle était devenue une condition commune à tous ceux qui partageaient ce royaume.
Au cœur de ces terres s’élevait le château d’Orléans.
Son immensité dominait l’horizon avec une majesté silencieuse qui ne cherchait ni à intimider ni à impressionner. Les Faucheuses traversaient continuellement ses couloirs avant d’en repartir vers les confins du Royaume des Vivants ou les limites de l’Entre-monde.
Chacune accomplissait la tâche qui lui avait été confiée.
Et chacune finissait toujours par revenir entre ces murs, car c’était ici que résidait celle à qui appartenait ce royaume. Celle dont même les morts prononçaient le nom avec le respect réservé aux souverains dont l’autorité n’avait jamais eu besoin d’être imposée.
Hélayida d’Orléans.
À l’intérieur du château, le silence ne pesait sur personne. Il faisait partie du royaume au même titre que les murailles de pierre ou les longues galeries reliant les différentes ailes du palais.
Des Faucheuses circulaient d’un pas mesuré, échangeant parfois quelques mots avant de poursuivre leur chemin. Certaines revenaient du Royaume des Vivants. D’autres s’apprêtaient à repartir vers l’Entre-monde afin d’y accueillir les âmes dont la vie venait de prendre fin.
Chacune connaissait sa tâche.
Chacune connaissait sa place.
Depuis aussi loin que remontaient les souvenirs des morts, cet ordre n’avait jamais été rompu.
Une porte s’ouvrit lentement au fond d’un vaste corridor.
Les conversations s’interrompirent aussitôt.
Les Faucheuses présentes inclinèrent naturellement la tête, non par obligation, mais parce que ce geste s’était imposé au fil des âges comme la plus simple des marques de respect.
Aucune ne prit la parole avant qu’Hélayida ne les dépasse.
Le bruit régulier de ses pas résonna quelques instants dans le couloir, puis se fondit de nouveau dans le calme du palais.
Hélayida avançait sans empressement, saluant d’un léger mouvement de tête les Faucheuses qui croisaient sa route.
Son regard se posait parfois sur les immenses fenêtres dominant le royaume. Au loin, des âmes poursuivaient paisiblement leur existence, tandis que d’autres franchissaient chaque jour les frontières du monde des morts.
Depuis aussi loin que remontaient les souvenirs des habitants, il en avait toujours été ainsi.
Les vivants naissaient, vivaient, mouraient… puis franchissaient inévitablement les frontières de son royaume.
Rien ne pouvait interrompre ce cycle.
Pas même les êtres les plus puissants ayant foulé le Royaume des Vivants.
Hélayida s’arrêta devant l’une des immenses ouvertures donnant sur le Royaume des Morts. Son regard parcourut lentement les terres qui s’étendaient jusqu’à l’horizon.
Chaque jour, d’innombrables âmes rejoignaient ce royaume.
Chaque jour, d’autres disparaissaient de la mémoire des vivants.
Pourtant, ici, aucune existence n’était oubliée.
Qu’il s’agisse d’un roi, d’un mendiant, d’un enfant ou d’un guerrier, tous franchissaient un jour les mêmes frontières.
La mort n’accordait aucun privilège.
Elle ne retirait aucune dignité.
Une jeune Faucheuse s’approcha en silence et s’arrêta à quelques pas de sa souveraine.
« Votre Grâce… les nouvelles âmes ont toutes été accueillies et conduites vers les lieux qui leur étaient destinés. »
Hélayida demeura un instant sans répondre. Elle continuait d’observer le royaume avec cette même sérénité qui semblait appartenir aux lieux eux-mêmes.
« Veillez à ce qu’aucune d’entre elles ne reste seule plus longtemps que nécessaire. Les premiers instants sont toujours les plus difficiles. »
« Bien, Votre Grâce. »
La jeune Faucheuse inclina respectueusement la tête avant de reprendre son chemin.
Le silence revint naturellement.
Hélayida laissa son regard se perdre une dernière fois sur les plaines immuables du Royaume des Morts.
Depuis aussi loin que remontaient les souvenirs des morts, son devoir demeurait inchangé : accueillir ceux dont la vie s’était achevée, préserver l’équilibre entre les royaumes et veiller à ce que chaque âme trouve enfin sa place.
Les vivants redoutaient la mort parce qu’ils la considéraient comme une fin.
Hélayida savait, mieux que quiconque, qu’il ne s’agissait que d’un passage vers une existence différente.
Au loin, le château d’Orléans continuait de dominer paisiblement un royaume que le temps ne pouvait atteindre.
Ici, rien ne naissait plus.
Rien ne vieillissait davantage.
Pourtant, chaque jour apportait de nouveaux visages, de nouvelles histoires et de nouveaux adieux.
C’était le paradoxe de son royaume : un monde où le temps avait perdu tout pouvoir, mais où personne ne cessait jamais d’arriver.