Chapitre 35
## Scène 1 — Un parfait accord
La chambre d’Alicia Viremont, dans le dortoir de la classe Or, était rangée avec une précision presque insolente. Rien ne traînait, rien ne dépassait. Même le silence semblait avoir été placé là exprès.
Rowel Brandon se tenait près de la fenêtre, les bras croisés. Il regardait la cour sans la voir.
Alicia, assise au bord de son bureau, faisait tourner un stylo entre ses doigts. Son sourire avait cette légèreté qui rendait ses intentions plus difficiles à cerner.
« Tu devrais arrêter de guetter la cour, Rowel. Alvina ne va pas apparaître juste parce que tu fixes la fenêtre assez longtemps. »
Il tourna à peine la tête.
« Ne parle pas d’elle. »
« Pourquoi ? Tu as peur que je dise tout haut ce que tu t’efforces de cacher ? »
Le stylo s’immobilisa entre ses doigts. Alicia pencha la tête, l’air faussement curieux.
« Tu l’aimes. Elle, en revanche, ne te regarde même pas de cette façon. C’est presque attendrissant. »
« Tu ne sais rien de ce que je ressens. »
« Je sais surtout que tu laisses tes sentiments décider à ta place. » Elle se leva et contourna lentement le bureau. « C’est une faiblesse, Rowel. Et les faiblesses sont tellement plus intéressantes quand on sait où appuyer. »
Il la fixa, le visage fermé.
« Tu parles comme si tout le monde était un jouet. »
« Pas tout le monde. Seulement ceux qui se laissent faire. » Elle s’arrêta à quelques pas de lui. « Et toi, tu es bien trop occupé à espérer qu’Alvina finira par te choisir pour remarquer ce qui se passe autour de toi. »
« Tu crois que je ne sais pas qui tu es ? »
Le sourire d’Alicia s’étira. Elle ne sembla ni vexée ni surprise.
« Bien sûr que tu le sais. Tu sais que je mens quand ça m’arrange, que je pousse les gens à faire ce qu’ils n’auraient jamais osé faire seuls… et que je ne m’excuse pas quand ils regrettent. »
« Tu te sers des autres. »
« Je leur donne l’occasion de se rendre utiles. » Elle haussa les épaules. « Certains préfèrent appeler ça de la manipulation. »
Rowel détourna les yeux, agacé.
« Ce n’est pas ce qui nous occupe. »
« Si. Parce que nous avons un accord. »
Cette fois, il la regarda franchement.
Alicia posa le stylo sur le bureau, bien parallèle au bord.
« Après le tournoi, celui de nous deux qui obtiendra le meilleur classement prendra la tête de la classe Or. Le numéro un décidera de la suite. Pas de coups bas, pas de plainte après coup. Juste un résultat. »
« Tu comptes vraiment respecter les règles ? »
« Je compte gagner. » Son sourire resta doux. « Ce n’est pas tout à fait la même chose. »
« Et si tu essaies d’entraîner quelqu’un d’autre dans tes jeux ? »
« Tu sais déjà que je le ferai si j’en ai envie. » Elle s’approcha d’un pas. « Mais toi, tu as mieux à faire : décider si tu veux être numéro un… ou continuer à vivre dans l’espoir qu’Alvina te remarque. »
Rowel serra la mâchoire.
« Ne te sers pas d’elle pour me provoquer. »
« Je n’ai pas besoin de m’en servir. Il suffit de prononcer son nom. »
Le silence retomba entre eux. Alicia observa son visage, attentive à la moindre réaction, comme si elle venait de confirmer une hypothèse.
Puis elle recula, satisfaite.
« Voilà pourquoi ce pari me plaît. On verra ce qui compte vraiment pour toi quand tu n’auras plus le luxe de prétendre que tu peux tout avoir. »
« Tu ne sais pas ce qui compte pour moi. »
Alicia reprit son stylo.
« Peut-être. Mais je sais très bien comment te le faire oublier. »
Il ne répondit pas. La porte se referma derrière lui, laissant Alicia seule dans la chambre.
Un peu plus tard, la soirée avait avancé. Alicia, lasse et de mauvaise humeur, était toujours à son bureau. Son sourire avait disparu.
## Scène 2 — Le rendez-vous du soir
Le lendemain, Alicia s’était réveillée de meilleure humeur — ou du moins, elle s’ennuyait moins. La veille, Rowel avait fini par partir sans lui donner la réaction qu’elle espérait. Cette contrariété lui était restée en tête, mais elle avait trouvé de quoi s’occuper pendant la matinée.
À présent, l’après-midi avançait et l’ennui revenait. Les élèves de la Classe Or ne l’intéressaient pas. Elle pensa alors à Sasha. Il était prévisible, facile à intimider, et il savait déjà qu’il valait mieux ne pas la contrarier.
Elle se rendit au bâtiment de la Classe Fer et le trouva près du couloir, assis sur un banc, son sac ouvert à côté de lui. Il rangeait ses affaires, visiblement pressé de rentrer.
Quand il leva les yeux et la vit, ses mains s’arrêtèrent.
Alicia sourit.
« Oh. Tu as l’air ravi de me voir. »
Sasha se redressa aussitôt, sans parvenir à masquer sa nervosité.
« B-bonsoir, Alicia. Je ne pensais pas que tu viendrais ici. »
« C’est vrai. Tu ne penses jamais que je vais venir. » Elle s’approcha, tranquille. « Et pourtant, tu finis toujours par me trouver. »
Il baissa les yeux vers son sac.
« Je… je dois rentrer. »
« Non. »
Le mot, lâché sans hausser la voix, le fit taire. Alicia le regarda chercher quoi répondre, puis son sourire s’accentua.
« C’est fascinant, cette façon que tu as de confondre une décision avec une invitation à négocier. »
« Je voulais juste dire que… »
« À vingt heures, tu seras à l’endroit habituel. »
Sasha se raidit. Ses doigts se crispèrent sur la fermeture de son sac.
« Ce soir ? »
« Tu veux que je répète ? »
« J’avais peut-être… quelque chose de prévu. »
Alicia eut un petit rire sec.
« Peut-être ? C’est tout ce que tu as trouvé ? » Elle pencha la tête, faussement attendrie. « Allons, Sasha. Tu peux faire mieux que ça. Enfin, tu pourrais, si tu n’avais pas aussi peur de me déplaire. »
Il ne répondit pas. Il savait qu’une protestation ne ferait que l’amuser — et qu’elle saurait lui faire payer le plaisir qu’elle en tirerait.
Alicia s’approcha encore d’un pas.
« Regarde-moi quand je te parle. »
Il obéit, le visage tendu.
« Voilà. Tu vois ? Ce n’était pas si difficile. »
« Alicia, s’il te plaît… »
« Quoi ? Tu veux que je sois gentille ? » Son sourire se fit plus froid. « Tu sais pourtant que je ne le suis pas. Fais-moi perdre mon temps et je trouverai quelque chose de beaucoup moins agréable à faire de ta soirée. »
Sasha déglutit.
« Je serai là. »
« Je sais. » Elle l’observa un instant, satisfaite de sa réponse. « C’est pour ça que je n’ai pas pris la peine de te demander. »
Elle fit demi-tour, puis s’arrêta après quelques pas.
« Vingt heures. Ne me fais pas attendre. Tu sais que je déteste m’ennuyer. »
« Oui… »
Alicia reprit sa marche sans se retourner.
Sasha resta immobile, le sac encore ouvert à ses pieds. Il aurait voulu lui dire non. Mais il connaissait le prix d’un refus, et cette fois encore, la peur l’avait emporté.
…..
Alicia Viremont naquit au sein de l’une des familles les plus prestigieuses du continent. Dès son plus jeune âge, son avenir sembla tout tracé. Elle reçut une éducation exigeante, apprit à diriger avant même de comprendre ce que ce mot signifiait réellement et grandit avec une seule idée en tête : devenir la digne représentante de sa famille.
Tout ce qu’elle entreprenait se transformait en réussite. Ses résultats dépassaient ceux des enfants de son âge, ses professeurs ne tarissaient pas d’éloges à son sujet et ses parents voyaient en elle l’enfant idéale. Alicia apprit très tôt que sa valeur dépendait de ce qu’elle accomplissait. Plus elle excellait, plus elle recevait de compliments et plus les regards se tournaient vers elle. Peu à peu, elle associa l’amour à la reconnaissance. Être aimée, c’était être la meilleure.
À dix-sept ans, elle éveilla un Cyphe de grade Mythique. Beaucoup auraient considéré cela comme un accomplissement exceptionnel, mais chez les Viremont, l’exceptionnel ne suffisait jamais.
Quelques mois plus tard, sa sœur éveilla à son tour un Cyphe de grade Transcendant. En une seule journée, tout changea. Alicia restait brillante, talentueuse et parfaitement capable d’assumer le rôle auquel on l’avait préparée. Pourtant, les conversations familiales finirent peu à peu par tourner autour de sa sœur.
« Un Cyphe Transcendant… C’est extraordinaire », s’enthousiasma leur mère.
« Mlle Alicia avait éveillé un Mythique », fit remarquer quelqu’un.
Leur mère lui adressa un sourire distrait.
« Bien sûr. Mais sa sœur a peu un potentiel encore plus grand. »
Les félicitations se firent plus rares ; les comparaisons, elles, devinrent presque quotidiennes. On répétait à Alicia que sa sœur irait plus loin, qu’elle possédait un potentiel qu’elle-même ne pourrait jamais égaler.
« Tu devrais être fière d’elle », lui dit un jour sa mère.
« Je le suis », répondit Alicia avec un sourire impeccable.
Elle ne mentait pas tout à fait. Elle était fière de sa sœur. Mais les regards qu’elle avait toujours recherchés ne se posaient plus sur elle. Pour la première fois, elle eut l’impression de devenir secondaire aux yeux de ceux dont elle attendait le plus de reconnaissance — en particulier sa mère, dont l’attention lui semblait désormais inaccessible.
Elle continua malgré tout à sourire. Elle travailla davantage, obtint toujours d’excellents résultats et ne laissa jamais paraître sa frustration. Aux yeux des autres, Alicia Viremont demeurait élégante, brillante et irréprochable.
Mais derrière ce sourire se développait quelque chose de bien plus sombre qu’un simple besoin d’attention. Alicia ne voulait pas seulement être remarquée : elle voulait avoir prise sur les autres. Elle voulait décider de la place qu’elle occupait dans leur vie et de ce qu’ils étaient prêts à faire pour elle.
C’est à cette période qu’elle rencontra Sasha. Il n’était qu’un garçon timide, maladroit et constamment pris pour cible par les autres élèves. Il baissait la tête dès qu’on lui adressait la parole, s’excusait même lorsqu’il n’avait rien fait et semblait persuadé qu’il méritait ce qui lui arrivait.
Un jour, Alicia intervint. Elle repoussa ceux qui le harcelaient, l’aida à se relever et le raccompagna jusqu’à sa sa maison.
« Tu peux marcher ? » demanda-t-elle.
Sasha hocha la tête sans oser la regarder.
« Oui. Merci… Je suis désolé de t’avoir causé des problèmes. »
« Tu n’as pas à t’excuser. Ce sont eux qui devraient le faire. »
À ce moment-là, son geste était sincère. Elle avait simplement agi comme elle pensait devoir le faire.
À partir de là, Sasha se mit naturellement à graviter autour d’elle. Il la remerciait pour tout, cherchait son avis avant de prendre la moindre décision et la regardait avec une admiration sans détour. Chaque fois qu’il avait peur, il allait vers elle. Chaque fois qu’il doutait, il cherchait son approbation. Alicia retrouva auprès de lui toute l’attention qui lui manquait chez elle.
Au début, cette situation lui plut. Puis elle s’y habitua. Les journées où Sasha venait la voir lui semblaient plus agréables que les autres. Lorsqu’il n’était pas là, elle remarquait son absence. Elle se mit à vouloir savoir où il se trouvait, avec qui il parlait et pourquoi il passait du temps avec d’autres personnes.
Un jour, elle le vit discuter avec un ami.
« Tu as l’air de bien t’entendre avec lui », dit-elle après son départ.
Sasha cligna des yeux, surpris.
« On parlait juste de l'école. »
« Je n’ai pas dit le contraire. »
Il hésita.
« Tu es fâchée ? »
« Pourquoi le serais-je ? » Alicia sourit. « Tu peux parler à qui tu veux, Sasha. »
Il eut l’air soulagé. Elle ajouta, d’un ton toujours doux :
« Mais tu sais que tu peux venir me voir, moi. Tu n’as pas besoin de chercher l’approbation des autres. »
Sasha baissa les yeux.
« Je ne voulais pas te négliger. »
« Je sais. »
Elle ne lui demanda pas de s’éloigner des autres. Elle n’en avait pas besoin. Il commençait déjà à interpréter ses silences et ses sourires comme des consignes.
Peu à peu, Alicia ne chercha plus seulement à le protéger. Elle voulait qu’il reste près d’elle, qu’il dépende d’elle et qu’il ne pense même pas à chercher ailleurs ce qu’elle pouvait lui donner. Ce qui avait commencé comme un geste généreux devint une emprise.
« Tu pourrais essayer de décider par toi-même », lui dit-elle un jour, en le regardant hésiter devant un choix banal.
« Et si je me trompe ? »
« Alors tu te tromperas. » Elle marqua une pause. « Mais tu n’as pas besoin de prendre ce risque. Demande-moi. »
Sasha finit par le faire. Pour les petites décisions, puis pour les plus importantes. Alicia répondait toujours avec assurance. Il s’habitua à attendre son avis ; elle s’habitua à le voir attendre.
Alicia découvrit qu’elle aimait contrôler les autres. Chaque fois que Sasha obéissait, cela confirmait qu’elle comptait pour lui. Chaque regard qu’il posait sur elle lui donnait le sentiment de reprendre la place qu’elle avait perdue au sein de sa famille.
Mais elle ne s’arrêta pas à cette dépendance affective. Alicia était également prédatrice dans ses rapports intimes. Elle traitait les limites d’autrui comme des obstacles à contourner, et non comme des choses à respecter. Elle n’en éprouvait ni honte ni gêne. Si elle dissimulait ses actes, ce n’était pas par remords, mais uniquement lorsque cela servait ses intérêts.
À force, cette façon de penser s’étendit à tous ceux qui l’entouraient. Pour Alicia, les relations devinrent des rapports de force. Les plus faibles avaient besoin d’être guidés ; les plus forts avaient le droit de diriger. Et si quelqu’un refusait la place qu’elle lui assignait, elle estimait qu’il fallait la lui rappeler.
Le plus inquiétant, c’est qu’Alicia ne se considère jamais comme une mauvaise personne. Elle est convaincue que les autres ont besoin qu’on leur impose une direction. Sasha, par exemple, est plus en sécurité avec elle que lorsqu’il était harcelé. Plus personne n’ose s’en prendre à lui sans réfléchir. Alicia voit cela comme une preuve qu’elle lui offre une place et une protection.
En échange, elle exige son obéissance. À ses yeux, ce n’est ni injuste ni cruel : c’est le prix à payer. Elle ne veut pas que les autres l’aiment. Elle veut qu’ils aient besoin d’elle, au point de ne plus pouvoir imaginer leur vie sans sa présence. Et elle ne ressent aucune gêne à l’idée d’aller jusqu’au pire pour maintenir cette emprise.