Chapitre 24
## Scène 1 — Examen théorique
Le jour de l’examen théorique arriva sans changement particulier dans l’académie. Les étudiants furent conduits vers les salles d’évaluation par groupes, tandis que les surveillants vérifiaient leur identité avant de les installer à leurs tables. Une fois tout le monde en place, les portes furent refermées et le silence s’imposa dans les couloirs.
Je marchais avec Caspian dans le bâtiment réservé aux premières années. Il observait les étudiants qui nous précédaient avec une attention amusée.
« Aujourd’hui, c’est un vrai tri », déclara-t-il.
« Ça reste un examen. »
Il haussa légèrement les épaules.
« Pour toi, peut-être. »
Nous entrâmes dans la salle. Les tables étaient parfaitement alignées et suffisamment espacées pour empêcher toute tentative de communication. L’atmosphère, déjà tendue, devint plus pesante lorsque le professeur distribua les sujets.
« Vous pouvez commencer. »
Je retournai la feuille et parcourus rapidement les différentes sections.
SECTION A — Histoire mondaine
1. Établir la chronologie des conflits post-Guerre Totale et expliquer leur impact sur la création des académies.
Les conflits qui suivirent la Guerre Totale fragmentèrent les anciennes nations en plusieurs blocs de survie indépendants. La disparition des structures centrales entraîna une compétition entre ces différentes zones après l’apparition des failles.
Deux siècles plus tard, les académies furent créées afin d’assurer la régulation des territoires, la formation militaire et la recherche scientifique. Leur objectif principal était de former des combattants capables de faire face aux seigneurs.
Je passai immédiatement à la question suivante.
2. Comparer les doctrines des principales académies.
Chaque académie suit une doctrine particulière qui définit sa manière d’aborder le combat, la formation et l’utilisation des Cyphers.
L’Étoile Polaire est spécialisée dans la défense et la stratégie, avec une organisation proche de celle d'une forces de défense au sol. L’Académie Royale se concentre sur le commandement et la recherche alchimique, tout en étant étroitement liée aux services de renseignement. Le Griffon d’Or est principalement orienté vers la médecine et le soutien opérationnel, tandis que le Lion Flamboyant se spécialise dans la fabrication et le combat direct. Enfin, le Dragon Azur prend en charge la logistique et la survie en milieu hostile.
Autour de moi, plusieurs étudiants étaient encore penchés sur la première question. Certains semblaient déjà réfléchir longuement à la formulation de leurs réponses, comme s’ils craignaient de perdre le moindre point.
SECTION B — Théorie des Cyphes
3. Expliquer les différences entre un noyau de mana et un noyau d’aura.
Le noyau de mana est un centre de conversion de l’éther en énergie structurée, principalement utilisé par les mages. Il se stabilise dans la région cardiaque et fonctionne par accumulation, puis par libération contrôlée.
Le noyau d’aura est un système de circulation énergétique interne propre aux combattants physiques. Il se situe entre le cœur et l’abdomen et fonctionne par diffusion directe et activation instantanée.
4. Quelles sont les limites liées à la manipulation de l’étherium ?
L’étherium étant une énergie brute et instable, il ne peut pas être utilisé directement sans transformation. Les principales limites proviennent donc du raffinage et de la conversion en énergie exploitable. La saturation du noyau, l’instabilité des flux non stabilisés et la perte de cohérence lors des conversions rapides constituent les principaux risques.
La plupart des échecs résultent également d’un manque de synchronisation respiratoire et d’un contrôle insuffisant du débit énergétique.
Je continuai sans pause. Peu à peu, les bruits de plume diminuèrent dans la salle, jusqu’à ce que seuls quelques étudiants poursuivent encore leurs réponses.
SECTION C — Monstres et fléaux
5. Quelle est la classification générale des fléaux ?
Les fléaux de type I sont des créatures instables et non évoluées, guidées uniquement par l’instinct. Ils sont désorganisés, imprévisibles, mais généralement moins dangereux qu’un combattant humain entraîné.
Les fléaux de type II sont semi-évolués. Ils ont développé des comportements de survie structurés et restent limités sur le plan de l’intelligence, mais ils peuvent adapter leurs attaques et éviter certaines menaces simples.
Les fléaux de type III sont des entités évoluées, capables d’une stratégie basique et d’une coordination en groupe. Ils représentent un danger élevé en environnement urbain ou lors d’un combat prolongé.
Les fléaux de type IV sont des entités supérieures, dotées d’une intelligence élevée et capables d’analyse tactique, d’adaptation rapide et parfois de manipulation de leur environnement énergétique. Ils constituent une menace critique qui nécessite l’intervention de spécialistes.
6. Quel est le protocole de survie face à un domaine ?
Il faut d’abord déterminer s’il s’agit d’une simple apparition ou d’une vague de fléaux afin d’évaluer l’ampleur de la menace. Il faut ensuite identifier leur niveau de dangerosité, de I à IV, pour adapter la réponse.
Il est nécessaire de maintenir une distance de sécurité et d’éviter tout contact direct inutile. En cas de rupture de portail ou d’instabilité dimensionnelle, un rideau énergétique doit être installé immédiatement afin de contenir la zone et de limiter la propagation.
En présence de fléaux de type III ou IV, l’évacuation et la sécurisation des civils doivent être prioritaires. Toute intervention directe ne peut être envisagée qu’après la mise en sécurité de la zone.
SECTION D — Géopolitique
7. Décrire les relations entre les académies.
Les relations entre les académies sont stables, mais fortement compétitives. Leur coopération reste limitée aux crises globales, tandis que les rivalités sont nombreuses en ce qui concerne les classements, l’influence politique et la recherche de Cyphers rares.
8. Expliquer les tensions entre les systèmes civils et les ordres de Cyphers.
Les systèmes civils dépendent des ordres de Cyphers pour assurer leur sécurité énergétique. Les tensions proviennent principalement du contrôle des ressources et de la hiérarchie imposée aux utilisateurs de Cyphers au sein des structures politiques.
Lorsque je terminai cette partie, plusieurs étudiants avaient cessé d’écrire. Certains relisaient les sections précédentes avec une expression de plus en plus inquiète, tandis que d’autres fixaient déjà la dernière page sans même avoir commencé à y répondre.
SECTION E — Problème central
9. Système instable à contraintes contradictoires
Le système comporte trois noyaux : un noyau de mana et deux noyaux d’aura. Son instabilité provient d’une tentative de stabilisation globale, alors que les symétries et les équilibres statiques ne peuvent pas fonctionner dans ce cas. Le problème est donc mal posé pour une résolution classique.
Je relus l’énoncé une seconde fois. La plupart des candidats chercheraient probablement à équilibrer les trois noyaux en même temps, mais cette approche ne pouvait conduire qu’à une surcharge progressive.
Le système ne devait pas être stabilisé dans son ensemble. Il devait être partitionné.
Les noyaux ne devaient pas fonctionner simultanément, mais selon une alternance contrôlée. Je définis donc un cycle en quatre phases : d’abord, le noyau de mana devait être activé tandis que les deux noyaux d’aura resteraient verrouillés. Ensuite, une partie de sa stabilisation devait être transférée au premier noyau d’aura, avec une désactivation partielle du noyau de mana. Le second noyau d’aura pouvait alors être activé à son tour, à condition de compenser l’inertie du premier. Enfin, le système devait revenir au noyau de mana afin de corriger le flux résiduel.
Chaque transition devait être régulée par un seuil de compensation énergétique pour éviter toute surcharge. Cette méthode permettait d’obtenir une stabilité cyclique sans chercher à établir un équilibre statique impossible.
Je relus ma copie une dernière fois, puis posai mon stylo.
En tout, l’examen m’avait pris une trentaine de minutes.
Le surveillant prit ma feuille sans manifester la moindre réaction. Lorsque je sortis de la salle, la plupart des étudiants étaient encore concentrés sur leurs copies.
Caspian ne termina qu’une heure plus tard. Lorsqu’il sortit enfin, il resta immobile dans le couloir pendant quelques secondes avant de pousser un long soupir.
« Trente minutes… Sérieusement ? »
« Oui. »
Il me lança un regard de côté.
« La section E… Je n’ai même pas compris par où commencer. C’était un piège ou quoi ? »
Je ne répondis pas tout de suite. Caspian reprit en marchant, comme s’il essayait de comprendre ce qui venait de se passer.
« J’ai demandé aux autres. Personne n’avait la réponse. La moitié de la classe n’a même pas réussi à terminer la section. »
« Ils ont cherché une solution directe. Il n’y en avait pas. »
Il me fixa avec incrédulité.
« Tu dis ça comme si c’était évident. »
« Ça l’était. On l’a déjà vu. »
Il laissa échapper un souffle qui ressemblait presque à un rire sans joie.
« J’ai raté la question, alors… »
« Hum. Je n’ai pas compris le principe au début. »
Nous marchâmes quelques instants en silence. Caspian finit par reprendre, d’une voix plus basse :
« Donc, toi, tu as simplement compris. »
Je ne répondis pas.
## Scène 2 — Le résultats
Deux jours plus tard, les résultats furent affichés dans le hall principal.
Au départ, les étudiants s’étaient regroupés par curiosité autour du panneau. Puis le silence s’installa progressivement, à mesure que chacun parcourait les différentes lignes du classement.
Le classement global des premières années ne tenait pas compte uniquement des classes internes. Toutes les promotions avaient été réunies afin d’établir une hiérarchie unique.
Tout en haut du tableau se trouvait un nom que personne ne s’attendait à voir.
1er — Edward Esposito — 300/300
Pendant plusieurs secondes, personne ne réagit. Ce n’était pas simplement une note élevée. C’était un score parfait obtenu sur un sujet que la majorité des étudiants n’avait même pas réussi à terminer.
Juste en dessous apparaissait Caspian.
2e — Caspian — 180/300
Les étudiants des classes Adamantium, Or et Argent relurent plusieurs fois le tableau, comme s’ils espéraient découvrir une erreur. Les premiers murmures commencèrent alors à circuler dans la foule.
« Bronze ? »
Quelqu’un relut la ligne de provenance.
Classe Bronze — 1er : Edward Esposito
Classe Adamantium — 2e : Ryan Moonlight
Classe Adamantium — 3e : Alex Hollow
Classe Adamantium — 4e : Erika Varn
Classe Or — 5e : Alicia Viremont
[…]
Classe Or — 17e : Rowel Brandon
[…]
Classe Or — 30e : Alvina Nighthawks
[…]
Classe Bronze — 199e : Caspian Wavecrest
[…]
Classe Bronze — 1500e : Su Xinyi
[…]
Classe Argent — 1170e : Mark Castillo
[…]
Classe Argent — 1200e : Laura Véga
[…]
Classe Fer — 1999e : Tanaka Yuta
Classe Fer — 2000e : Ivan Petrov
Un étudiant de Bronze venait d’obtenir le meilleur résultat de toute la promotion. Même les élèves des classes supérieures n’étaient pas parvenus à terminer l’épreuve, et certains n’avaient probablement pas compris la logique de la dernière question.
Les regards se tournèrent vers les étudiants de Bronze présents dans le hall. Plusieurs d’entre eux semblaient aussi surpris que les autres, tandis que les élèves des classes Or et Argent commençaient seulement à mesurer la portée du résultat.
« Ce n’est pas possible… Le problème E était impossible pour nous. »
« Personne n’a terminé la section… sauf lui ? »
Un étudiant de la classe Or relut lentement le classement.
« Il a obtenu quatre-vingt-dix points sur la partie la plus difficile… et trois cents au total. »
Le silence qui suivit ne venait pas seulement de la surprise. Le résultat d’Edward révélait un décalage évident entre sa place officielle et ses véritables capacités.
L’ancien Edward Esposito n’avait jamais été considéré comme un génie. Ses résultats avaient toujours été corrects, mais suffisamment ordinaires pour qu’il reste presque invisible parmi les autres étudiants. Il travaillait sérieusement, retenait les notions essentielles et obtenait des notes convenables, sans jamais montrer une intelligence capable de surpasser les meilleurs élèves de l’académie.
Pourtant, celui qui portait désormais son nom n’était plus réellement Edward.
C’était Thom.
Depuis qu’il avait pris possession de ce corps, Thom avait dû conserver les souvenirs, les habitudes et l’identité d’Edward afin de ne pas éveiller les soupçons. Il avait continué à se comporter comme l’ancien propriétaire du corps, même s'il n'allait jusqu’à pas préserver ses manières et ses réactions ordinaires. Cependant, son esprit n’avait rien de commun avec celui de l’étudiant moyen qu’Edward avait été.
Thom possédait une capacité d’analyse bien supérieure. Il ne se contentait pas de mémoriser les théories enseignées. Il en comprenait les principes, les limites et les interactions cachées. Là où les autres étudiants cherchaient à appliquer une méthode connue, il examinait directement la structure du problème afin d’en déterminer les véritables contraintes.
La section E en était la preuve la plus évidente.
Les autres candidats avaient essayé de stabiliser les trois noyaux simultanément, conformément aux modèles classiques. Thom, lui, avait immédiatement compris que cette approche était impossible. Il avait identifié la contradiction au cœur du système, puis construit une solution fondée sur l’alternance des noyaux.
Ce n’était ni de la chance ni une erreur de correction. L’ancien Edward aurait probablement été incapable de dépasser les premières questions de la section. Thom, en revanche, avait résolu le problème en quelques minutes parce qu’il possédait une compréhension que même les meilleurs étudiants de l’académie n’avaient pas encore atteinte.
La classe Bronze n’avait pas produit un génie en deux jours. Un génie s’y trouvait depuis le début, dissimulé derrière le visage d’un étudiant moyen.
Les étudiants de Bronze restèrent silencieux, incapables de savoir comment réagir. Certains regardaient Edward directement, comme s’ils tentaient de comprendre ce qu’ils avaient partagé avec lui sans jamais remarquer sa véritable nature. Dans les classes supérieures, les réactions étaient moins visibles, mais également plus froides et plus préoccupées.
Si un étudiant de Bronze pouvait dépasser tous les autres lors d’un examen commun, les barrières de classification perdaient temporairement leur sens. Plus inquiétant encore, personne ne savait jusqu’où Thom pouvait aller sous le nom d’Edward Esposito.
##Scène 2 —Le résultat de l'évaluation
Le hall resta bruyant pendant un moment, mais ce n’était plus un bruit normal. Les conversations étaient coupées, reprises, puis abandonnées. Les étudiants cherchaient surtout à confirmer ce qu’ils venaient de lire plutôt qu’à en discuter clairement. Dans la zone des classes Argent et Or, plusieurs groupes s’étaient formés autour des mêmes feuilles de résultats. Les mêmes noms revenaient, mais aucun n’occupait la première place.
« Le Bronze… premier du classement global… »
« Ça ne peut pas être une erreur d’affichage ? »
Un surveillant passa près du panneau sans réagir. Cela suffisait à valider l’authenticité des résultats. Du côté des étudiants Bronze, l’atmosphère était différente. Ils restaient silencieux, mais plus pour des raisons opposées. Certains ne parlaient pas par incompréhension, d’autres par gêne, comme si la situation ne leur appartenait pas vraiment.
Caspian resta silencieux longtemps.
Puis il parla sans quitter le tableau des yeux.
« Tu viens de bousculer le classement…sérieusement. »
Il marqua une pause.
« Et toi, t’as même pas l’air concerné. »
…..
Ed resta à distance du panneau, les bras croisés. Caspian à côté de lui.
« Le problème, ce n’est pas ta note », dit-il.
Ed ne répondit pas.
Caspian reprit, après un court silence.
« C’est la section E. Tout le monde a échoué dessus ... . Même les premiers de chaque classe. »
Il tourna légèrement la tête vers lui.
« Et toi, t’es le seul à avoir pu répondre et correctement en plus . »
Ed regarda le panneau sans insister.
« C’était une seule question. »
Caspian souffla, presque exaspéré.
« Une question à quatre-vingt-dix points. »
Un groupe d’étudiants Or passa derrière eux. Leur discussion s’interrompit un instant en les voyant, puis reprit à voix plus basse. Ce détail était nouveau. Pas de confrontation directe, mais quelque chose avait changé dans leur manière de les percevoir.
Caspian le remarqua aussi.
« Ça commence déjà. »
Il continua de marcher sans vraiment regarder le panneau.
« Les gens vont pas réagir comme avant. »
Un léger silence suivit.
« Et toi, t’as aucune réaction. »
Ed ne répondit pas.
Plus loin, un enseignant de niveau supérieur jeta un coup d’œil au classement avant de repartir sans un mot. Ce simple geste suffisait à rendre l’atmosphère plus lourde.
Caspian souffla légèrement.
« Premier, toutes classes confondues. Et sur un examen filtré en plus. »
Il marqua une pause.
« Ça va forcément attirer des problèmes. »
« Quels problèmes ? »
Caspian tourna légèrement la tête vers lui.
« Les autres classes. Or et Adamantium. »
Ils quittèrent le hall sous les regards encore dispersés.
Derrière eux, le classement continuait d’être relu, comme si personne n’acceptait encore de le considérer comme définitif.
Le hall se vida peu à peu, mais l’ambiance ne redevint pas normale. Les étudiants ne partaient pas vraiment. Ils se regroupaient, comparaient les résultats sur leurs terminaux, cherchant une explication qui n’existait pas.
Dans la plupart des cas, il n’y en avait aucune.
Le classement était exact.