Chapitre 23
## Scène 1 — Classification
L'après-midi s'était installé sur l'Académie, et les rayons du soleil, traversant les immenses baies vitrées, baignaient les couloirs d'une lumière dorée. Après la pause de midi, les élèves regagnaient progressivement leurs salles, certains discutant encore avec animation tandis que d'autres pressaient le pas pour ne pas risquer un retard.
Dans le bâtiment réservé aux premières années de la classe Bronze, la cloche retentit, balayant d'un coup le brouhaha qui animait la salle. Les étudiants retrouvèrent leurs places dans un mouvement coordonné, les conversations s'éteignant peu à peu pour laisser place à l'attente habituelle du début de session.
La porte s'ouvrit sur une femme d'une quarantaine d'années dont la simple entrée imposa le silence.
Evelyne Javet.
Vêtue d'un tailleur gris foncé impeccablement ajusté qui contrastait avec la blancheur immaculée de sa chemise, elle dégageait une autorité naturelle, renforcée par ses longs cheveux châtains attachés en une queue-de-cheval soignée et une fine paire de lunettes posée sur l'arête de son nez. Son visage, où se mêlaient douceur et sévérité, ne laissait place à aucune distraction.
Sans se presser, elle déposa une pile de livres sur son bureau et balaya la salle d'un regard analytique. Personne n'osa rompre le silence durant ces quelques secondes d'observation. Un léger sourire finit par apparaître sur ses lèvres.
« Bonjour à tous. Comme prévu, nous entamons aujourd'hui le module de Morphologie et Classification des Cyphes : Origines, Manifestations et Particularités. »
Elle se saisit d'une craie et inscrivit soigneusement le titre du cours au tableau. Une fois la tâche accomplie, elle reposa l'outil et croisa les bras, fixant l'assemblée.
« Avant d'aborder les grades, les rangs ou les affinités élémentaires, vous devez impérativement comprendre la nature profonde d'un cyphe. Sans cette base conceptuelle, tout le reste de votre apprentissage ne sera qu'une suite de faits sans cohérence. »
Face aux quelques mains qui se levèrent timidement, elle désigna un garçon au premier rang.
« Oui ? »
« Les cyphes sont des armes qui octroient des pouvoirs à leur porteur », répondit l'élève.
Evelyne secoua doucement la tête.
« C'est une définition incomplète. Quelqu'un d'autre ? »
« Ils apparaissent d'abord sous la forme d'un tatouage, puis se transforment en arme », proposa une jeune fille.
« Vous vous rapprochez de la vérité, mais cela reste inexact. »
Quittant son bureau, l'enseignante commença à déambuler lentement entre les rangées, sa voix portant avec clarté dans la salle.
« L'une des plus grandes erreurs des novices est de réduire le cyphe à une simple arme. C'est une vision restrictive. Un cyphe est, en réalité, une manifestation unique liée à l'âme de son porteur ; il ne se résume ni à un objet, ni à un pouvoir. Ce que vous percevez habituellement n'est que sa forme de manifestation. »
Elle s'arrêta au centre de la pièce et releva la manche de son bras gauche, révélant un tatouage complexe gravé sur sa peau.
« Un cyphe possède toujours deux formes. La première est le Sceau, sa forme originelle et dormante, qui demeure gravée sur le corps sous l'aspect d'un tatouage. »
Le tatouage s'illumina d'une lueur diffuse avant de disparaître pour laisser place à un petit cristal translucide flottant au-dessus de sa paume, provoquant un murmure d'étonnement parmi les élèves.
« La seconde est la Manifestation, la véritable apparence active du cyphe. »
Le cristal effectua une rotation lente avant de s'évanouir à son tour.
« Le Sceau et la Manifestation ne sont pas deux pouvoirs distincts, mais deux états d'une même entité : l'un est dormant, l'autre est actif. »
Evelyne retourna au tableau pour y inscrire plusieurs catégories : Cyphes-Armes, Cyphes-Équipements, Cyphes-Artefacts, Cyphes-Humains, Cyphes-Animaux et Cyphes-Créatures.
« Cette classification repose exclusivement sur la nature de la manifestation. Elle est totalement indépendante du grade, du rang ou de la puissance du porteur. La forme est déterminée par l'identité du cyphe ; elle ne dépend ni de votre volonté, ni de votre affinité. »
Elle désigna les exemples un à un.
« Un cyphe nommé Arc du Chasseur se manifestera comme un arc. Un Maître des Ombres prendra la forme d'une cape ou d'un vêtement noir, et un Grimoire de Merlin sera un grimoire. »
Elle marqua une pause, son regard parcourant la classe.
« Pourquoi l'un ne devient-il pas une lance ou une épée ? Parce qu'un cyphe ne choisit pas sa nature : il la révèle. »
Elle pointa enfin les trois dernières catégories.
« Certains cyphes incarnent directement des êtres vivants, se manifestant sous une forme humaine, animale ou monstrueuse. Cette catégorie est tout aussi commune que les autres ; elle ne constitue en rien une exception. Retenez bien ceci : la forme ne reflète ni la puissance, ni la faiblesse, mais uniquement l'identité. »
Un silence studieux s'installa, seulement rompu par une main levée au fond de la classe.
« Madame, si deux personnes possèdent des cyphes de la même catégorie, peuvent-elles tout de même avoir des capacités totalement différentes ? »
Un sourire s'esquissa sur les lèvres de l'enseignante.
« Excellente question. La réponse est oui. Deux cyphes-humains peuvent être radicalement différents, tout comme deux cyphes-armes peuvent posséder des pouvoirs opposés. »
Elle écrivit alors un mot en lettres capitales au centre du tableau : IDENTITÉ.
« C'est ce concept qui constitue le fondement de toute notre étude. Même avec un grade et un rang identiques, deux cyphes resteront uniques. Sans avoir assimilé cette notion, il vous sera impossible de maîtriser les mécanismes complexes que nous étudierons cette année. »
***
La nuit était tombée depuis longtemps sur l'Académie de l'Étoile Polaire. Derrière les immenses baies vitrées du bâtiment de la classe Bronze, les lumières du campus perçaient l'obscurité, tandis qu'un calme presque sacré régnait dans la bibliothèque.
À cette heure tardive, la plupart des étudiants étaient déjà rentrés, laissant la place à quelques irréductibles plongés dans leurs manuels. Le silence n'était rompu que par le bruissement des pages et le grattement occasionnel d'un stylo.
Installé près d'une fenêtre, Edward parcourait méthodiquement un ouvrage sur les fondements des Cyphes, entouré de cahiers dont les marges étaient saturées d'annotations précises. Par moments, il levait les yeux vers le campus illuminé, laissant son esprit dériver quelques secondes avant de se replonger dans sa lecture.
Le bruit discret des portes s'ouvrant attira son attention. Rebecca entra, serrant contre elle deux livres empruntés. Son regard balaya la salle et s'arrêta sur la silhouette familière d'Edward. Elle resta immobile un instant, surprise de le trouver encore là, le souvenir de leur rencontre dans l'ascenseur provoquant chez elle un léger sourire involontaire. Après une brève hésitation, elle s'avança vers lui.
« Bonsoir... » murmura-t-elle avec un sourire timide. « Tu révises quoi ? »
Son regard glissa vers le titre du manuel : Les fondements théoriques des Cyphes. Rebecca arqua légèrement un sourcil, surprise. Edward referma doucement son livre et acquiesça.
« Oui. J'avais encore quelques chapitres à revoir. »
Impressionnée par la densité des notes qui recouvraient ses cahiers, Rebecca hésita.
« Je ne te dérange pas, au moins ? »
« Non. »
Un silence confortable s'installa. Rebecca désigna la chaise libre en face de lui.
« Je peux m'installer ici ? Les autres tables sont presque toutes occupées... et puis... » Elle esquissa un sourire embarrassé, « je me suis dit que ce serait moins étrange que notre première rencontre. »
Edward repoussa légèrement ses affaires pour lui faire de la place.
« Bien sûr. »
Rebecca le remercia d'un signe de tête et s'installa avec minutie, alignant ses feuilles sur la table comme pour instaurer un ordre rassurant après une journée chargée. Pendant de longues minutes, ils travaillèrent en silence, accompagnés seulement par le froissement du papier. Edward restait concentré sur ses révisions tandis que Rebecca étudiait les fondements de l'aura.
Elle finit par relever la tête.
« Tu viens souvent ici ? »
« Quand j'ai du temps, oui », répondit Edward sans quitter son livre des yeux. « C'est plus calme à cette heure. »
« Je comprends. En journée, c'est souvent bondé. »
Ce simple échange sembla briser la glace, et Rebecca parut moins intimidée.
« Je pensais être la seule à réviser si tard. Les cours sont plus difficiles que je ne l'imaginais. Les professeurs avancent vite, et j'ai constamment l'impression d'avoir un chapitre de retard. »
Edward leva enfin les yeux vers elle.
« Tu travailles pourtant beaucoup, non ? »
Rebecca eut un petit rire, mêlant amusement et fatigue.
« Ça se voit tant que ça ? » Elle croisa les bras sur la table avec un soupir. « J'essaie surtout de ne pas me laisser distancer. Certains comprennent tout instantanément... moi, j'ai besoin de relire plusieurs fois pour que les pièces du puzzle s'assemblent. Alors je m'impose ces soirées à la bibliothèque. »
Elle marqua une pause, ajoutant avec autodérision :
« Enfin... tant que je ne m'endors pas au milieu de la salle, je considère que c'est un progrès. »
Le souvenir de l'ascenseur refit surface, et elle baissa les yeux en laissant échapper un rire discret.
« Promis, cette fois, je resterai réveillée. »