Chapitre 25
##Scène 1 —Le laboratoire de recherche
À la fin des cours, les couloirs étaient encore remplis d'étudiants qui quittaient les salles pour rejoindre les bâtiments voisins. Certains parlaient encore des résultats de l'examen théorique tandis que d'autres se préoccupaient déjà du cours suivant.
Je marchais aux côtés de Caspian lorsque j'aperçus une silhouette familière près de la sortie du bâtiment.
Séraphina Starlink.
Elle se tenait simplement sur le côté du passage.
Comme toujours, sa présence attirait naturellement l'attention sans qu'elle fasse le moindre effort pour cela.
Grande, posture droite, tenue académique impeccable. Ses longs cheveux argentés étaient attachés à l'arrière de sa tête de manière pratique, laissant son visage entièrement dégagé. Elle possédait cette assurance particulière que l'on retrouvait souvent chez les chercheurs de haut niveau : celle de quelqu'un qui passait plus de temps à résoudre des problèmes qu'à se préoccuper de l'opinion des autres.
Son regard se posa directement sur moi.
« Edward Esposito. »
Je m'arrêtai.
« Professeure Starlink. »
Elle acquiesça légèrement.
« J'ai besoin de discuter d'un sujet avec toi. »
« Maintenant ? »
« Maintenant. »
Je jetai un coup d'œil à Caspian. Celui-ci leva les mains en signe d'abandon.
« Ne me regarde pas. Quand un professeur de recherche vient chercher un étudiant en personne, je considère que je ne fais plus partie de la conversation. »
« On se voit plus tard. »
« Plus tard. »
Il s'éloigna dans le couloir.
Séraphina se mit alors en marche sans perdre davantage de temps. Je la suivis. Nous quittâmes rapidement la zone réservée aux étudiants de première année pour rejoindre une partie beaucoup moins fréquentée de l'académie. Les bâtiments devenaient progressivement plus imposants. Les salles de cours laissèrent place à des structures spécialisées réservées à la recherche et aux expérimentations. Après plusieurs minutes de marche, nous arrivâmes devant un bâtiment circulaire dont l'accès était strictement contrôlé.
Deux barrières de sécurité énergétique protégeaient l'entrée principale. Séraphina passa devant la première sans ralentir. Une lumière parcourut brièvement la surface de son insigne académique.
La seconde barrière se désactiva à son tour. Je la suivis à l'intérieur. Les couloirs étaient silencieux. On n'y croisait presque aucun étudiant.
À la place, plusieurs chercheurs transportaient des dossiers, des tablettes de données ou du matériel expérimental. Personne ne semblait surpris de voir Séraphina. En revanche, quelques regards se posèrent brièvement sur moi. Nous continuâmes jusqu'au dernier étage. Séraphina s'arrêta finalement devant une large porte métallique. Elle posa une main sur le panneau de reconnaissance.
Un cercle lumineux apparut. La porte commença à s'ouvrir. Séraphina tourna légèrement la tête vers moi. La porte termina de s'ouvrir dans un léger bruit mécanique. Je suivis Séraphina à l'intérieur. La première chose qui me frappa fut la taille de l'endroit.
Le laboratoire occupait presque tout l'étage.
Des rangées de postes de travail s'étendaient sur plusieurs zones distinctes. Certaines étaient consacrées aux calculs théoriques, d'autres aux simulations énergétiques. Plus loin, plusieurs dispositifs expérimentaux étaient isolés derrière des barrières de sécurité.
Des écrans affichaient en permanence des schémas de noyaux énergétiques, des circuits runiques et des modèles de flux d'éther. Au fond de la pièce, un immense tableau recouvert d'équations et de formules occupait tout un mur.
Je remarquai également plusieurs piles de dossiers ouvertes sur différentes tables.
Manifestement, Séraphina travaillait sur plusieurs projets en même temps.
« Impressionnant », admis-je.
« C'est surtout encombré », répondit-elle.
Elle traversa la salle sans ralentir. Quelques chercheurs présents levèrent brièvement les yeux à notre arrivée. L'un d'eux s'apprêtait à parler quand il vit Séraphina. Son regard passa de Séraphina à moi. Puis de moi à Séraphina. Il décida finalement de ne rien dire. Ce détail n'échappa pas à la professeure.
« Ignore-les. »
« Je n'avais rien prévu de faire d'autre. »
Elle désigna une table circulaire située près du centre du laboratoire.
« Assieds-toi. »
Je pris place.
Séraphina posa plusieurs dossiers devant moi avant de s'installer en face. Elle ouvrit le premier document.
« Avant toute chose, je vais répondre à la question que tu te poses depuis tout à l'heure. »
Je relevai les yeux.
« Quelle question ? »
« Pourquoi je t'ai amené ici. »
C'était effectivement une bonne question. Elle referma le dossier.
« Parce que je n'aime pas perdre mon temps. »
Je restai silencieux.
« Depuis le début de ma carrière, j'ai rencontré des étudiants brillants. J'ai rencontré des étudiants travailleurs. J'ai même rencontré quelques génies. »
Elle croisa les mains.
« Mais aujourd'hui, pendant cet examen, j'ai observé quelque chose de différent. »
Je ne répondis pas. Elle poursuivit.
« La plupart des gens cherchent des réponses à l'intérieur d'un cadre existant. Lorsqu'un problème résiste, ils améliorent le cadre. »
Elle me regarda directement.
« Toi, tu as commencé par remettre le cadre en question. »
Je réfléchis quelques secondes.
« C'est souvent plus rapide. »
« Exactement. »
Cette réponse sembla la satisfaire. Elle ouvrit alors un second dossier. Cette fois, il contenait plusieurs schémas complexes accompagnés de nombreuses annotations manuscrites.
« Bien. Puisque nous sommes ici, j'aimerais ton avis sur quelque chose. »
Je regardai les pages.
« Qu'est-ce que c'est ? »
« Trois années de travail perdues dans une impasse théorique. »
Je levai un sourcil. Pour la première fois depuis notre rencontre, un léger sourire apparut sur son visage. Elle fit glisser le dossier vers moi.
« Dis-moi ce que tu vois. »
Je baissai les yeux sur les documents. Quelques secondes passèrent. Puis je tournai la première page. Ensuite la deuxième. Puis la troisième.
Séraphina attendait. Après environ une minute, je reposai calmement le dossier.
« Je crois avoir trouvé le problème. »
La professeure resta immobile.
« En une minute ? »
« À peu près. »
Un silence s'installa. Cette fois, ce n'était pas moi qui réfléchissais. C'était Séraphina qui se demandait si elle venait réellement d'entendre ce qu'elle croyait avoir entendu. Séraphina resta silencieuse quelques secondes. Elle ne semblait pas vexée. Au contraire. Elle paraissait surtout vouloir déterminer si j'étais sérieux.
« Très bien », dit-elle finalement. « Où est le problème ? »
Je repris le dossier et l'ouvris à la quatrième page. Un schéma complexe occupait presque toute la surface. Plusieurs flux d'éther convergeaient vers un noyau central avant d'être redistribués dans différentes directions.
Je pointai une partie précise du modèle.
« Ici. »
Séraphina se pencha légèrement.
« Cette section ? »
« Oui. »
Elle observa la zone indiquée.
« C'est le cœur du modèle. »
« Justement. »
Je fis glisser le document vers elle.
« Toute votre théorie repose sur l'idée que la stabilité dépend principalement de la quantité d'éther injectée dans le système. »
« C'est la base du modèle. »
« Et c'est aussi sa faiblesse. »
Cette fois, elle ne répondit pas immédiatement. Je poursuivis.
« Vous essayez de compenser une instabilité structurelle par un apport énergétique supplémentaire. »
Je pris un crayon posé sur la table.
« Le problème n'est pas la puissance. »
Je dessinai rapidement quelques lignes.
« C'est la synchronisation. »
##Scène 2 —Les portes
Le brouhaha qui régnait dans la salle s'estompa lorsque le professeur N'po Ayala s'avança jusqu'au pupitre. Grand, la peau sombre, les épaules larges et le regard aussi calme qu'attentif, il balaya la classe des yeux sans dire un mot. À sa droite se tenait son assistante, Alina Vindy. Ses longs cheveux verts retombaient jusqu'au milieu de son dos et ses yeux bleus parcouraient déjà la liste des étudiants affichée sur sa tablette. Après quelques secondes de silence, le professeur croisa les bras avant de prendre la parole.
« Bien. Aujourd'hui, nous n'allons pas poursuivre le programme habituel. Le cours de ce matin marque le début de votre première Opération de Terrain. »
Quelques regards intrigués s'échangèrent entre les étudiants. Certains redressèrent immédiatement la tête tandis que d'autres cessèrent de discuter. Edward, installé à côté de Caspian, releva lui aussi les yeux vers le professeur.
N'po Ayala poursuivit d'une voix posée.
« Jusqu'à présent, la plupart de vos évaluations se sont déroulées dans un environnement contrôlé. Les Domaines d'entraînement, les simulations et les exercices que vous avez réalisés étaient conçus pour limiter les risques. Le terrain, lui, ne vous offrira aucun de ces avantages. »
Alina fit apparaître un écran holographique derrière eux. Une représentation tridimensionnelle d'une faille s'ouvrit lentement, révélant un espace déchiré dont l'intérieur laissait entrevoir une forêt dense, traversée par une énergie bleutée.
« Les Domaines, expliqua-t-elle en prenant le relais, sont des territoires apparus à la suite de ruptures entre notre monde et des espaces inconnus. Ils renferment des ressources d'une valeur considérable : minerais rares, plantes aux propriétés exceptionnelles, matériaux énergétiques et bien d'autres richesses. C'est précisément pour cette raison que les organisations, les entreprises et les États cherchent à en obtenir le contrôle. »
Le professeur reprit aussitôt.
« Mais leur valeur n'est pas leur seul intérêt. Un Domaine laissé à lui-même continue d'accumuler de l'énergie. Lorsque cette énergie dépasse un certain seuil, une rupture peut se produire. Les créatures qu'il renferme envahissent alors notre monde, et le Domaine commence à fusionner avec son environnement. Plus l'intervention tarde, plus les conséquences deviennent difficiles à contenir. »
Un silence pesant s'installa dans la salle. Cette fois, personne ne semblait avoir envie d'interrompre le cours. Les étudiants comprenaient que ce qui allait suivre ne relevait plus d'un simple exercice académique.
Le professeur laissa le silence s'installer quelques instants, s'assurant que chacun avait bien saisi l'importance de ce qu'il venait d'expliquer. Derrière lui, l'hologramme se modifia. La forêt disparut pour laisser place à une série de classifications accompagnées de leurs emblèmes respectifs.
Le professeur désigna l'hologramme derrière lui, où les différentes classifications s'affichaient les unes après les autres.
« Les Domaines sont classés selon leur niveau de dangerosité. Cette classification permet d'évaluer l'ampleur de la menace qu'ils représentent avant toute intervention.
— Tigre : une menace localisée, capable de détruire un bâtiment, un village ou d'anéantir un petit groupe de personnes.
— Dragon : une menace pouvant ravager une ville entière.
— Fléau : une menace capable de plonger plusieurs quartiers, voire une grande partie d'une ville, dans le chaos.
— Abysse : une menace susceptible d'entraîner la chute d'une grande ville entière.
— Céleste : une menace de niveau national, capable de mettre un pays à genoux.
— Calamité : une menace pouvant dévaster un ou plusieurs continents.
— Divinité : la menace absolue, capable de provoquer la destruction du monde lui-même.
Retenez bien ceci : plus le niveau de dangerosité d'un Domaine est élevé, plus les ressources qu'il renferme sont rares et précieuses... mais les risques augmentent dans les mêmes proportions. »
Alina fit défiler les différentes catégories du bout des doigts avant de s'arrêter sur le symbole du Tigre.
« Votre évaluation portera sur un Domaine de niveau Tigre. Il ne s'agit pas d'un exercice simulé, mais d'une véritable mission de fermeture. Une fois le cœur du Domaine neutralisé, celui-ci se refermera définitivement et les équipes chargées de la récupération des ressources pourront intervenir. »
Quelques murmures parcoururent aussitôt la classe. Certains étudiants affichaient déjà un sourire enthousiaste tandis que d'autres échangeaient des regards plus hésitants. Une véritable mission représentait un tout autre défi que les entraînements organisés dans l'enceinte de l'Académie.
N'po Ayala posa les deux mains sur le pupitre.
« Cette opération constituera votre premier stage officiel en tant que Cypher-Juniors. Votre réussite ne dépendra pas uniquement de votre puissance. Votre capacité à analyser une situation, à coopérer avec votre partenaire et à prendre les bonnes décisions sera tout aussi importante. Un étudiant capable de garder son sang-froid vaut bien davantage qu'un combattant qui ne sait compter que sur sa force. »
Alina consulta rapidement sa tablette avant d'adresser un léger sourire à la classe.
« Les équipes seront composées de deux étudiants, et contrairement aux évaluations précédentes, vous êtes libres de choisir votre partenaire. Prenez quelques minutes pour former votre duo. Une fois les équipes enregistrées, vous recevrez les détails de votre mission ainsi que votre heure de déploiement. »
À peine eut-elle terminé que le calme de la salle vola en éclats. Les conversations reprirent de plus belle, chacun cherchant déjà le partenaire avec lequel il souhaitait affronter son premier véritable Domaine.
Des étudiants se levaient déjà de leur place, certains rejoignant des camarades avec lesquels ils avaient l'habitude de s'entraîner, d'autres cherchant encore un partenaire en observant discrètement le reste de la classe. N'po Ayala les laissa faire quelques instants avant de reprendre la parole.
« Vous disposez de dix minutes. Formez un duo avec la personne de votre choix. Une fois ce délai écoulé, les équipes seront définitivement enregistrées. Aucun changement ne sera accepté après votre déploiement. »
À ces mots, plusieurs étudiants accélérèrent le pas. Les propositions fusèrent dans tous les sens.
« Tu fais équipe avec moi ? »
« J'avais déjà prévu de partir avec Nathan. Désolé. »
« Hé, on fonctionne bien ensemble à l'entraînement. Ça te dit ? »
En quelques minutes à peine, la majorité de la classe avait déjà trouvé son partenaire.
Edward, lui, resta assis. Il tourna simplement la tête vers Caspian, installé à côté de lui depuis le début du cours.
« On ne va pas faire durer le suspense, lança Caspian avec un sourire. On y va ensemble ? »
Edward acquiesça sans la moindre hésitation.
« Ça me va. »
Ils se levèrent tranquillement et se dirigèrent vers le pupitre où Alina enregistrait les équipes sur sa tablette.
« Edward... Caspian... » murmura-t-elle en parcourant la liste.
« Duo validé. Vous recevrez les détails de votre mission avant la fin de la séance. »
Les deux garçons regagnèrent ensuite leur place pendant que les derniers étudiants terminaient de constituer leurs équipes.