Chapitre 2
## Scène 1 — Le dernier contact
La pièce bascula soudain dans une pénombre lourde, comme si la lumière avait été étouffée en un instant. Les lampes du plafond continuaient pourtant de briller, mais leur éclat semblait plus faible. L’air était immobile. Je restai figé, incapable de comprendre ce qui venait de se passer.
Au centre de la pièce, Suzanne se tenait devant moi.
Elle n’avait pas bougé. Elle me regardait avec ce calme qui me mettait de plus en plus mal à l’aise. C’était toujours le même visage, les mêmes traits que je connaissais depuis longtemps, mais son expression n’avait plus rien de celle dont je me souvenais. Son regard était fixe, attentif, et un léger sourire reposait au coin de ses lèvres. Il n’avait rien de chaleureux.
Je tentai de me dégager sans la quitter des yeux. C’est alors que je compris que mes poignets étaient attachés derrière moi et qu’une sangle comprimait mes jambes.
Mon souffle se bloqua.
Suzanne suivit chacun de mes mouvements, comme si elle attendait que je fasse quelque chose.
« Pardonne-moi », finit-elle par dire.
Sa voix était la même que dans mes souvenirs. C’est peut-être ce qui me dérangea le plus.
Un rire bref m’échappa.
« Pardonne-moi ? »
Elle ne répondit pas.
Je regardai autour de moi. La pièce était presque vide. Une table se trouvait à quelques mètres, avec plusieurs objets posés dessus. Une porte fermée se trouvait sur ma droite.
Je tirai doucement sur mes liens pour en tester la résistance. Ils ne bougèrent pas. Lorsque j’essayai de faire glisser mes poignets l’un contre l’autre, la sangle s’enfonça davantage dans ma peau.
« Où sommes-nous ? Qu’est-ce que tu m’as fait ? »
Suzanne observa mes poignets, puis releva les yeux vers moi.
« Détache-moi. »
Un voile de tristesse passa dans son regard, mais son expression resta calme.
« Tu veux encore discuter. »
« Je peux répondre à tes questions. Je peux te dire tout ce que tu veux savoir. Mais pas comme ça. »
Elle inclina légèrement la tête.
« Tu ne sais pas ce que je veux savoir. »
« Alors demande-le-moi. »
Je jetai un nouveau coup d’œil vers la porte. Elle était trop loin. Même si je parvenais à libérer une main, je n’aurais probablement pas le temps de l’atteindre avant qu’elle ne m’arrête.
Il fallait gagner du temps.
« Si tu me laisses partir, je ne parlerai de rien. Je ne préviendrai personne. »
Suzanne me fixa longuement. Son regard avait quelque chose de presque compatissant, comme si elle observait quelqu’un qui ignorait une vérité évidente.
« Tu crois que le problème, c’est ce que tu pourrais raconter ? »
« Alors qu’est-ce que tu veux ? »
Elle baissa les yeux vers mes poignets.
« Que tu comprennes. »
« Dans ce cas, explique-moi. »
Elle resta silencieuse. Pendant quelques secondes, elle sembla chercher ses mots, mais son visage se referma peu à peu.
« Je ne peux pas. »
« Tu ne veux pas. »
« Ce n’est pas pareil. »
« Alors qu’est-ce qui t’en empêche ? »
Suzanne détourna légèrement les yeux.
« Tu ne pourrais pas comprendre. »
La peur commença à remplacer ma colère.
« Essaie quand même. »
« Ce n’est pas aussi simple. »
« Pour toi, peut-être. Moi, je suis attaché dans une pièce inconnue avec toi devant moi et une seringue posée sur une table. Alors rends les choses simples. »
Ma voix se brisa contre les murs.
Suzanne ne réagit pas. Elle se contenta de me regarder avec cette expression calme qui me donnait l’impression d’être complètement ignorant.
« Tu ne devrais pas être là », dit-elle finalement.
Je cessai de tirer sur mes liens.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
« Ce n’est pas quelque chose que tu peux entendre maintenant. »
« Je peux entendre ce que tu veux bien me dire. »
« Non. »
Elle prononça ce mot sans dureté, presque avec regret.
« Tu n’as pas encore les moyens de comprendre. »
« Les moyens ? De quoi est-ce que tu parles ? »
Son regard se porta sur la seringue.
Je suivis son attention et sentis mon cœur accélérer.
« Ne fais pas ça. »
Elle ne bougea pas.
« Écoute-moi. Tu veux des réponses ? Je te les donnerai. Tu veux que je me taise ? Je me tairai. Mais laisse-moi partir. »
« Tu crois vraiment que ça dépend de toi ? »
« Alors de qui ça dépend ? »
Elle ouvrit la bouche, mais aucun mot ne sortit. Son regard se perdit un instant, comme si elle cherchait une explication qu’elle ne pouvait pas formuler.
« Je ne peux pas te l’expliquer », murmura-t-elle.
« Pourquoi ? »
« Parce que tu n’es pas prêt. »
« Prêt à quoi ? »
Elle ne répondit pas.
Je tirai une nouvelle fois sur mes poignets, mais la douleur m’obligea à m’arrêter. La table restait hors de portée. Je ne pouvais ni l’atteindre ni me rapprocher de la porte.
Suzanne s’avança vers la table.
« Attends. »
Elle prit la seringue entre ses doigts.
« On peut trouver un arrangement. Tu me laisses partir et je ne chercherai pas à te retrouver. Je ne parlerai à personne. »
Une expression triste traversa son visage.
« Tu promets beaucoup de choses parce que tu as peur. »
« Parce que j’ai peur, oui ! Regarde-moi ! Je suis attaché et je ne sais même pas ce qui se passe ! »
Elle revint lentement vers moi.
« Tu étais censé rester endormi. »
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
« Tout aurait été plus simple si tu ne t’étais pas réveillé. »
« Suzanne… »
Elle s’arrêta devant moi.
« Qu’est-ce que tu es devenue ? »
Elle me regarda comme si ma question confirmait ce qu’elle savait déjà. Il n’y avait ni colère ni surprise dans ses yeux, seulement une forme de tristesse.
« Tu poses encore la mauvaise question. »
« Alors quelle est la bonne ? »
« Je ne sais pas si tu peux encore la poser. »
Ces mots me glacèrent.
« Qu’est-ce que ça veut dire ? »
Elle baissa les yeux vers la seringue.
« Tu n’aurais pas dû revenir. »
« Revenir d’où ? »
Suzanne ne répondit pas.
« De quoi est-ce que tu parles ? »
Elle secoua légèrement la tête.
« Laisse tomber. »
« Non. Tu viens de me dire que je n’aurais pas dû revenir. Je veux savoir ce que ça signifie. »
Ses doigts se resserrèrent autour de la seringue.
« Pas maintenant. »
« Alors quand ? »
« Peut-être jamais. »
Je sentis la panique me gagner. Je tirai brutalement sur mes liens, mais la sangle resta fermée.
« Suzanne, pose ça. »
Elle continua d’avancer.
« Si tu me fais du mal, tu n’obtiendras rien de moi. »
Elle s’arrêta à quelques pas.
« Tu n’as déjà plus rien à me donner. »
Je la fixai, incapable de répondre.
Elle s’approcha enfin et planta la seringue dans ma cuisse.
Une douleur aiguë me traversa la jambe.
« Qu’est-ce que… »
Suzanne retira aussitôt l’aiguille.
Je voulus me débattre, mais mes muscles commencèrent à trembler.
« Qu’est-ce que tu m’as injecté ? »
Elle ne répondit pas.
Une lourdeur se répandit rapidement dans mon corps. J’essayai de bouger, mais mes gestes devinrent imprécis. Mes jambes cédèrent presque sous moi et je dus m’appuyer contre ce qui me retenait.
« Suzanne… »
Elle s’approcha davantage.
Je tentai de la repousser, mais mon bras retomba avant même de l’atteindre.
Elle se pencha vers moi.
Je voulus tourner la tête, mais mes mouvements étaient devenus trop lents.
Ses lèvres se posèrent sur les miennes.
Je voulus réagir, la repousser et lui demander pourquoi, mais rien ne vint. Mes jambes cédèrent complètement tandis que ma vision perdait sa netteté.
La dernière chose que je vis fut son visage : le même visage que je connaissais, avec ce sourire que je ne parvenais plus à reconnaître.
Puis tout disparut.
Il ne resta dans mon esprit qu’une seule chose : la colère.
Suis-je en train de mourir ?
La question me traversa l’esprit alors que je sombrais dans l’inconscience. Je ne sentais presque plus mon corps. J’essayai de bouger les doigts, mais rien ne se passa. Mes pensées devenaient lentes et difficiles à suivre.
Toute ma vie pouvait-elle vraiment se terminer comme ça ?
Je repensai à mes choix, aux années passées et aux efforts que j’avais faits pour arriver jusqu’ici. Tout cela pour finir attaché dans une pièce, entre les mains de celle en qui j’avais autrefois placé toute ma confiance.
Un rire silencieux me traversa l’esprit.
La situation était ridicule.
Pourtant, je ne ressentais pas seulement de la colère. Une étrange tranquillité m’envahissait peu à peu. Je n’entendais plus rien et je ne sentais presque plus rien. Il ne restait que mes pensées, mais elles aussi commençaient à disparaître.
Je ne savais pas que mourir pouvait être aussi silencieux.
C’est alors que son visage me revint à l’esprit.
Suzanne.
Je repensai à la seringue, à son regard et à son sourire. Si seulement je n’avais jamais cru en elle.
Cette pensée resta quelques secondes, avant qu’un autre souvenir ne refasse surface : ses paroles à propos du retour.
Je fronçai les sourcils.
Revenir en arrière…
Non. C’était absurde. Je perdais simplement connaissance et mon esprit cherchait quelque chose auquel s’accrocher.
Pourtant, cette idée refusait de disparaître.
Et si elle n’avait pas parlé au hasard ?
Je n’eus pas le temps d’aller plus loin. Mes pensées se brouillèrent davantage et je ne distinguai bientôt plus ce que j’imaginais de ce que j’avais réellement vécu. Tout devint confus, puis silencieux.
Je continuai à sombrer, incapable de savoir combien de temps cela durerait. Juste avant que tout disparaisse, une dernière pensée me traversa l’esprit :
Si ce n’était pas la fin…
Alors qu’est-ce que c’était ?
##Scène 2 — Le prix du silence
Suzanne resta immobile près de Thom.
Elle fixa son corps quelques secondes, puis détourna les yeux. La pièce avait retrouvé son calme. Les lampes éclairaient les murs, les meubles étaient restés à leur place, comme si rien ne s’était produit.
L’éclairage faiblit légèrement.
Suzanne releva la tête.
La lumière retrouva son intensité, mais l’air de la pièce avait changé. Une fraîcheur soudaine passa sur sa peau. Les rideaux frémirent alors que les fenêtres étaient fermées.
Suzanne inspira profondément et ferma les yeux.
« C’était nécessaire. »
Sa voix se perdit dans le silence.
Pendant quelques secondes, rien ne se produisit.
Puis l’horloge posée sur le meuble s’arrêta.
Suzanne ouvrit les yeux et tourna lentement la tête vers elle.
Les aiguilles étaient immobiles.
« Tu le sais. »
Le tic-tac reprit.
Une légère pression apparut contre sa poitrine.
Elle ne bougea pas. Elle savait ce que cela signifiait.
« Alors, c’est maintenant… »
La lumière au plafond vacilla de nouveau.
Cette fois, elle ne revint pas complètement.
Une pulsation sourde apparut derrière les tempes de Suzanne. Elle porta brièvement les doigts à sa tête, puis les laissa retomber.
« Tu m’avais prévenue. »
Sa respiration se raccourcit.
Une douleur diffuse s’installa dans sa poitrine. Elle déglutit avec difficulté. Le verre posé sur la table vibra légèrement, puis se fendit dans un petit claquement sec.
Les morceaux tombèrent sur le sol.
Suzanne les regarda sans réagir.
La douleur descendit lentement dans son corps. Une tension lui traversa le dos et elle posa une main contre le mur.
Un goût métallique envahit sa bouche.
Elle toussa.
Du sang apparut au coin de ses lèvres.
Suzanne l’essuya d’un revers de main et observa ses doigts.
« Je t’ai entendue. »
Le silence lui répondit.
Les murs semblèrent alors se rapprocher.
Pas réellement. Pourtant, Suzanne sentit l’espace se resserrer autour d’elle. Sa respiration devint plus difficile. Ses doigts se refermèrent contre le mur tandis qu’une brûlure remontait le long de ses bras.
Une chaise glissa de quelques centimètres sur le sol.
Suzanne tourna les yeux vers elle.
« Tu peux me faire souffrir autant que tu veux. Ça ne changera rien. »
La pression s’accentua.
Les lampes s’éteignirent.
Une seconde plus tard, elles se rallumèrent.
Suzanne était toujours debout.
Une nouvelle douleur traversa son corps et la força à courber le dos. Elle resta ainsi quelques secondes avant de tenter de se redresser. Le sol sembla se dérober sous ses pieds et elle dut s’appuyer plus fermement contre le mur.
Derrière elle, quelque chose craqua.
Elle ne se retourna pas.
Son regard revint vers Thom.
Elle le contempla longuement.
Puis elle murmura :
« Je suis désolée. »
La douleur monta d’un seul coup.
Son souffle se brisa. Son corps se contracta brutalement et elle tomba à genoux, les mains heurtant le sol.
Autour d’elle, les objets se mirent à vibrer.
Le verre déjà brisé trembla sur le parquet. Les rideaux se soulevèrent brusquement. Une fissure apparut sur le miroir accroché au mur.
Suzanne baissa la tête.
Elle ne supplierait pas.
La pression s’accentua encore.
Ses doigts se crispèrent contre le sol. Sa respiration se réduisit à de courts souffles tandis que son corps refusait de lui obéir.
Tout s’arrêta.
Le verre cessa de vibrer.
Les rideaux retombèrent.
Le silence revint d’un coup.
Suzanne resta à genoux, les yeux fermés.
La douleur diminua lentement.
Elle inspira une première fois, puis une seconde. Son souffle revint peu à peu.
Elle attendit encore.
Rien ne se produisit.
Suzanne prit appui sur le mur et se releva avec difficulté. Ses jambes tremblaient encore. Elle essuya le sang sur ses lèvres et regarda Thom une dernière fois.
« Ce n’est que le début », murmura-t-elle.
Elle resta quelques secondes près de lui, puis détourna enfin les yeux et se dirigea vers la sortie.
La fatigue ralentissait ses mouvements, mais son pas demeurait assuré. Elle franchit le seuil sans se retourner et s’éloigna dans le couloir jusqu’à disparaître.
Derrière elle, l’appartement demeura silencieux.
La lumière du plafond vacilla une dernière fois.
La porte resta immobile.