Chapitre 1
## Scène 1 — Le pouvoir
Le pouvoir.
On m’a souvent posé cette question : qu’est-ce que le pouvoir ?
Pendant longtemps, je n’ai pas su quoi répondre. Ce n’était pas une question de vocabulaire. Les mots ne me manquaient pas ; c’était plutôt que je refusais de donner un sens à ce que je ressentais.
Aujourd’hui, je crois enfin tenir une réponse.
Le pouvoir, ce n’est pas écraser les autres ni se hisser au-dessus d’eux pour savourer une supériorité vide, sans chair ni lendemain. Ce n’est pas non plus attendre que tout s’effondre avant d’apparaître au dernier instant, avec l’air d’un sauveur, comme si l’on pouvait se fabriquer une dignité en arrivant trop tard.
Le pouvoir, c’est protéger ceux qui comptent. C’est refuser de plier quand on vous pousse, quand on vous use ou quand on cherche à vous réduire au silence. C’est agir au moment où il le faut, avant que le désastre ne prenne une forme impossible à arrêter.
Je n’ai jamais compris la fascination de certaines histoires pour ces personnages ridiculement puissants qui restent immobiles pendant que les autres souffrent. Ils attendent que tout soit déjà brisé, puis surgissent avec une efficacité presque élégante, et tout le monde les applaudit. On appelle cela un exploit.
Quelle logique stupide.
Je laissai échapper un soupir et me tassai davantage contre le dossier de mon fauteuil. L’écran de mon ordinateur diffusait les dernières minutes de "Le plus fort de l’Académie cache ses pouvoirs" , la série la plus populaire de ces dernières années.
Le monde qu’elle présentait était clair, ordonné et facile à comprendre. Trop facile, même. Le héros observait d’abord la situation, laissant ses camarades se faire humilier sans lever le petit doigt. Il attendait toujours. Il patientait jusqu’à ce que le danger devienne suffisamment grand pour justifier son intervention.
Au fond, il n’attendait pas seulement la victoire. Il attendait surtout son moment de gloire.
Pathétique.
Un sourire narquois effleura mes lèvres, mais je continuai malgré tout à regarder l’épisode. Cela occupait mon esprit et repoussait, pour quelques minutes encore, la réalité qui s’installait dès que l’écran s’éteignait.
Mon appartement était misérable. Le silence y pesait lourdement, et la solitude était devenue si familière qu’elle ne m’étonnait même plus. Elle ressemblait à une présence invisible dont on finit par oublier l’existence, jusqu’au jour où elle décide de se rappeler à vous.
Je n’avais ni famille, ni amis, ni personne vers qui me tourner.
Depuis ma naissance, j’avais grandi dans un orphelinat, nourri par une certitude naïve : ceux qui font suffisamment d’efforts finissent toujours par être récompensés. Alors j’avais travaillé sans relâche. J’avais sacrifié mes loisirs, mon sommeil et probablement une bonne partie de mon adolescence à une seule idée : m’en sortir.
Pendant un temps, j’avais cru que cela suffirait. Je pensais avoir raison d’espérer.
J’étais devenu le meilleur élève de mon établissement, celui que les professeurs citaient lorsqu’ils voulaient illustrer une morale. Le directeur me présentait avec fierté, persuadé que le mérite finissait toujours par triompher. Mon avenir semblait tracé devant moi, comme une route déjà dessinée.
Puis Suzanne était entrée dans ma vie.
Et tout avait basculé.
Le simple fait de penser à son prénom suffisait à faire remonter une amertume froide et tenace, qui se logeait contre mes côtes comme une douleur jamais soignée. À l’époque, j’étais stupide. Je l’étais au point de croire aux histoires, aux promesses et aux hasards capables de se transformer en destin.
Je me souvenais encore de notre première rencontre, et je m’en voulais de m’en souvenir avec autant de précision.
Nous étions dans le réfectoire. Je tenais un roman policier entre les mains et, bien trop absorbé par ma lecture, je ne faisais pas attention à ce qui se passait autour de moi. J’avais cette habitude ridicule de marcher sans lever les yeux de mon livre. Ce qui devait arriver arriva : je heurtai quelqu’un de plein fouet.
Ses cahiers tombèrent au sol dans un bruit sec.
Je sursautai et baissai aussitôt les yeux. Avant même de comprendre ce que j’avais fait, je m’accroupis pour ramasser les affaires éparpillées devant moi.
« Oh… pardon ! »
Je m’empressai de récupérer les cahiers, comme si la rapidité de mes gestes pouvait effacer ma maladresse. Puis, au moment où je tendais l’un d’eux à sa propriétaire, je levai enfin la tête.
Nos regards se croisèrent.
Pendant un instant, j’eus l’impression que le temps s’était suspendu.
Ses traits étaient d’une finesse presque irréelle. Ses longs cheveux encadraient un visage lumineux, et son sourire, désarmant, semblait ignorer l’effet qu’il produisait. Elle ne cherchait pas à attirer l’attention. Elle se contentait d’exister, et cela suffisait.
« Ne t’inquiète pas », dit-elle doucement. « C’est aussi ma faute. »
Je restai figé. Mon cœur battait si fort que j’avais l’impression qu’il allait trahir mon équilibre et s’échapper de ma poitrine. Je voulais répondre, mais aucun mot ne parvenait à s’aligner correctement.
« Hé… est-ce que ça va ? »
Je clignai des yeux, brusquement ramené à la réalité. Les mots sortirent de ma bouche dans un désordre ridicule.
« Ah… oui… oui, ça va. Parfaitement. »
Suzanne se mit à rire.
Son rire était léger, naturel, presque cristallin. Et c’est ainsi, comme le dernier des idiots, que je tombai amoureux. Ce ne fut ni progressif ni raisonnable. Cela arriva simplement, d’un seul coup.
Les souvenirs qui suivirent se succédèrent encore dans mon esprit avec une netteté douloureuse : le festival de fin d’année, les lumières suspendues dans la cour et l’agitation joyeuse des élèves. Je me revoyais serrant nerveusement une lettre dans ma poche, décidé à lui avouer mes sentiments.
C’était deux semaines avant le baccalauréat, deux semaines avant que toute ma vie ne s’effondre.
Une sonnerie retentit et me tira brutalement de mes pensées. Je fronçai les sourcils. Qui pouvait bien venir à cette heure-ci ?
Je jetai un regard autour de moi, comme si le désordre de la pièce pouvait m’apporter une réponse. Mon salon ressemblait à une décharge : des sacs-poubelle s’entassaient près de la cuisine, des vêtements sales étaient abandonnés sur le sol et plusieurs cartons de repas à moitié vides occupaient la table basse. Le décor était pitoyable, mais surtout ridiculement fidèle à ce que j’étais devenu.
La sonnerie retentit de nouveau, plus insistante.
Un grognement agacé m’échappa.
« Ça va, j’arrive… »
Je me levai en évitant une pile de vêtements, puis traversai lentement la pièce. Lorsque j’arrivai devant la porte, je posai la main sur la poignée et restai immobile quelques secondes, comme si j’avais besoin de me convaincre que la réalité attendrait patiemment que je sois prêt.
Finalement, j’ouvris.
Mon corps se figea et mon souffle se coupa.
Parmi toutes les personnes que j’aurais pu imaginer derrière cette porte, il fallait que ce soit elle.
Suzanne.
Les années avaient passé, mais je l’aurais reconnue entre mille. Une vague glaciale remonta le long de mon échine, puis la colère arriva à son tour. Elle se répandit en moi avec une brutalité suffocante, ramenant à la surface tout ce que j’avais tenté d’enfouir : les regards, les murmures, l’humiliation et cette sensation atroce de voir tout ce que j’avais reconstruit se fissurer avant de s’écrouler sous mes yeux.
Mes doigts se crispèrent autour de la poignée.
Sept longues années s’étaient écoulées, et il avait suffi d’une seconde pour rouvrir toutes mes blessures.
« Toi… ? »
Ma voix sortit plus rauque que je ne l’aurais voulu. Je ne pris même pas la peine de dissimuler l’hostilité qui s’y était glissée.
Suzanne ne répondit pas tout de suite. Elle resta devant moi, les mains légèrement serrées l’une contre l’autre, comme si elle tentait de retenir quelque chose qu’elle n’avait pas le droit de laisser tomber. Son regard n’avait plus l’assurance lumineuse dont je me souvenais. Il hésitait, et une fragilité nouvelle s’y dessinait.
Elle inspira profondément, comme si parler lui coûtait plus cher que le trajet qui l’avait menée jusqu’à ma porte.
« Est-ce que… je peux entrer ? »
Un rire bref, dépourvu de toute joie, m’échappa. Je secouai lentement la tête. Après tout ce temps, après tout ce qu’elle m’avait fait, elle osait revenir comme si elle en avait encore le droit.
Je plongeai mon regard dans le sien.
« Tu as vraiment du culot. »
## Scène 2 — Instant volé
Pendant quelques secondes, aucun de nous ne bougea. La porte resta entrouverte entre nous, comme une frontière que ni l’un ni l’autre ne voulait franchir.
Honnêtement, je ne savais plus quoi répondre.
Je la fixais sans parvenir à retrouver la fille que j’avais connue. Son visage m’était familier, beaucoup trop familier, et pourtant quelque chose avait changé. Sa posture, la tension dissimulée sous sa peau, la manière dont elle retenait son souffle : tout cela suffisait à réveiller en moi un instinct ancien.
Méfie-toi.
Mes instincts ne m’avertissaient pas. Ils hurlaient.
Suzanne fit un pas vers moi.
« Tu pourrais au moins me laisser entrer. »
Sa voix était basse, presque cassée. Elle soutint mon regard avec une insistance qui me dérangea davantage qu’une insulte ou une menace.
« Écoute-moi… pour une fois. Ce que j’ai à te dire est important. »
Je ne bougeai pas. Une partie de moi voulait refermer la porte, tourner le verrou et mettre fin à cette mascarade. En finir immédiatement.
Mais elle poursuivit, et sa voix trembla légèrement, comme si elle craignait que ses paroles ne suffisent pas à la retenir devant moi.
« Si tu avais une chance de retourner dans le passé, de tout arranger… tu la saisirais ? »
Je restai silencieux pendant une fraction de seconde avant de laisser échapper un rire sec. La question était tellement absurde qu’elle fit aussitôt remonter ma colère et mon dégoût.
« Sérieusement ? »
Le sarcasme dégoulinait de ma voix.
« Tu es venue jusqu’ici pour me raconter ce genre de délire ? »
Elle serra les mâchoires. Je poursuivis, plus froidement encore :
« Quoi ensuite ? Tu vas aussi me dire que tu as trouvé un moyen de remonter le temps ? »
Ses yeux vacillèrent. J’y aperçus de la frustration, peut-être de la tristesse, mais aussi quelque chose de plus dur. Une résolution préparée depuis longtemps.
« Je n’ai pas le temps de te convaincre », murmura-t-elle.
Je haussai les épaules.
« Trouve mieux, Suzanne. »
Je commençai à refermer la porte.
C’est alors que tout bascula.
Sa main se glissa dans l’interstice avec une rapidité qui me prit de court. Je n’eus pas le temps de comprendre son geste. Une force invisible me frappa brutalement à la poitrine, arrachant tout l’air de mes poumons.
Mon corps fut projeté en arrière et heurta mon bureau dans un fracas assourdissant. Une douleur fulgurante traversa mon crâne. Le monde vacilla autour de moi, les sons devinrent lointains, puis s’étouffèrent complètement.
La pièce se déforma avant d’être engloutie par une obscurité totale.
Lorsque je repris conscience, une douleur lancinante pulsait à l’arrière de mon crâne. Chaque battement de mon cœur envoyait une nouvelle décharge jusque dans mes tempes.
Un gémissement m’échappa.
J’ouvris les yeux, mais une lumière blanche et agressive me força aussitôt à les refermer. Je respirai difficilement, incapable de comprendre où je me trouvais. Après quelques secondes, je tentai de nouveau de regarder autour de moi.
Au-dessus de ma tête s’étendait un plafond lisse, immaculé et uniforme, trop parfait pour sembler réel.
Je redressai lentement la tête. La pièce était vaste et entièrement blanche. Il n’y avait aucune fenêtre, aucune porte visible, aucun meuble. Rien, si ce n’était cet espace silencieux noyé dans une clarté froide et artificielle.
Un frisson me parcourut.
Où est-ce qu’elle m’avait emmené ?
Le monde se figea.
Ce n’était pas une impression. Le temps venait réellement de s’arrêter. Le moindre son avait disparu, remplacé par un silence total, si complet qu’il en devenait presque insultant.
Je restai immobile, incapable de comprendre ce qui se passait.
Pourtant, Suzanne bougeait.
Elle avançait lentement, comme si les règles qui régissaient le reste du monde n’avaient plus aucune prise sur elle. Ses pas ne produisaient aucun bruit. Dans ce décor suspendu, elle semblait être la seule à savoir comment respirer.
Lorsqu’elle arriva à ma hauteur, sa proximité devint presque violente. Je pouvais sentir son souffle et percevoir la chaleur de son corps, mais je n’avais pas le temps de réagir.
« Qu’est-ce que tu essaies de faire ? »
Ma voix s’éleva malgré moi, légèrement tremblante.
Suzanne ne répondit pas immédiatement. Elle me regarda avec attention, comme si elle cherchait à retrouver quelque chose au fond de mes yeux. Puis son visage se fissura sous l’effet d’une émotion brute, difficile à comprendre, mais impossible à ignorer.
Ses doigts se resserrèrent sur le tissu de sa robe.
« Je… » Sa voix trembla. « Je préfère ça. »
Elle avala difficilement sa salive avant de reprendre :
« Je préfère ta haine à ton indifférence. Au moins, comme ça, je sais que je compte encore. »
Le silence s’alourdit entre nous.
Elle releva la tête, et son regard changea. Il devint instable, intensément vivant, alors que tout le reste autour de nous semblait mort.
« Un jour… tout redeviendra comme avant. »
Sa main s’éleva. Ses doigts effleurèrent ma joue avec une délicatesse irréelle, comme si ce simple contact avait plus de valeur que tout ce qu’elle avait détruit.
« Tu peux me haïr autant que tu veux… mais tu ne pourras pas m’effacer. »
Je n’arrivais plus à parler. Le monde était toujours figé, mais Suzanne se tenait devant moi avec une présence si réelle que cette contradiction devenait presque insupportable.
Je fis un pas en arrière, puis un second, afin de mettre de la distance entre nous. Même ici, même dans ce temps suspendu, mon corps comprenait le danger avant ma raison.
« Explique-moi. »
Ma voix était basse et plus stable que je ne l’aurais cru. Je ne voulais ni crier ni lui donner l’avantage. Je voulais seulement comprendre.
Suzanne ne réagit pas. Elle ne chercha pas à réduire l’espace qui nous séparait. Elle resta immobile, me regardant comme si elle évaluait ce que j’étais capable d’accepter.
Je pris une inspiration lente sans la quitter des yeux. Illusion, manipulation, technologie… je cherchais n’importe quelle explication possédant une forme de logique, mais rien ne tenait. Le temps était figé, et pourtant Suzanne avançait comme si cela n’avait rien d’anormal.
« Qu’est-ce que tu m’as fait ? »
Cette fois, ma voix fut plus directe et moins défensive. Je la fixai sans détour, attendant enfin une réponse.