Chapitre 11
Chapitre 11
## Scène 1 — L’interdiction de Francis
La lumière du matin traversait doucement les fenêtres de la cuisine de Francis.
L’odeur du café frais remplissait la pièce tandis que le vieil homme déposait les dernières assiettes sur la table. La maison avait retrouvé son calme habituel après le départ de John, comme si sa présence, quelques heures plus tôt, n’avait laissé derrière elle qu’un souvenir difficile à saisir.
Laura Chiara était assise en face de Veyra, une tasse entre les mains.
Elle semblait plus reposée que la veille, mais son esprit revenait encore régulièrement à ce qu’elles avaient découvert sous les falaises. La porte de pierre, les symboles, la pièce cachée... autant de questions qui n’avaient toujours pas trouvé de réponses.
Veyra, elle, mangeait tranquillement. Contrairement à Laura Chiara, elle n’avait jamais vraiment cherché à comprendre les mystères de Lunez. Elle connaissait les histoires de la ville, les endroits que les habitants évitaient et les habitudes transmises depuis son enfance, mais elle ne s’était jamais demandé pourquoi certaines choses étaient ainsi.
Francis s’installa finalement à table avec elles.
Pendant quelques minutes, personne ne parla vraiment. Seuls les bruits des couverts et les sons venant de l’extérieur accompagnaient le repas.
Puis le vieil homme leva les yeux vers elles.
« Alors, comment se passent vos journées depuis que Laura est arrivée ? »
La question semblait simple. Veyra haussa légèrement les épaules.
« Je lui montre la ville. »
Francis hocha doucement la tête.
« Lunez a beaucoup de choses à voir. »
Son regard passa ensuite de sa petite-fille à Laura Chiara.
« Vous êtes sorties plusieurs fois ces derniers jours. »
Laura Chiara reposa lentement sa tasse.
« Oui. »
Francis ne répondit pas immédiatement.
Il ne semblait pas chercher à les réprimander. Il cherchait simplement à comprendre.
« Vous êtes allées jusqu’aux falaises ? »
Un léger silence s’installa.
Veyra regarda Laura Chiara avant de répondre.
« Oui. »
Le visage de Francis changea légèrement.
Ce ne fut pas de la colère. C’était plutôt une inquiétude qu’il ne réussit pas complètement à cacher.
« Jusqu’aux anciennes falaises ? »
Cette fois, Veyra comprit que ce n’était pas une simple question.
« Oui. »
Francis resta silencieux quelques secondes. Il posa sa tasse sur la table et regarda sa petite-fille.
« Veyra... pourquoi ? »
La jeune fille sembla surprise par la question.
« Laura voulait voir les environs. Je lui ai simplement montré les endroits autour de Lunez. »
Francis tourna son regard vers Laura Chiara. Il n’y avait aucun reproche dans ses yeux. Seulement une certaine gravité.
« Je comprends. »
Il marqua une pause.
« Mais il y a des endroits que les habitants de Lunez ont appris à éviter depuis longtemps. »
Laura Chiara baissa légèrement les yeux. Elle sentit immédiatement que ce sujet n’était pas une simple histoire de danger ou de chemins difficiles.
« Le fort ? » demanda-t-elle doucement.
Francis ne répondit pas tout de suite.
Son silence suffit.
Veyra fronça légèrement les sourcils.
Elle connaissait le nom du lieu et l’histoire générale. Mais elle ne s’était jamais vraiment arrêtée sur ce sujet.
« C’est à cause de Carlito ? »
Le regard de Francis se posa sur elle. Pendant un instant, la cuisine sembla devenir plus silencieuse.
« Oui. »
Un seul mot.
Mais il portait beaucoup plus de poids qu’une longue explication.
Laura Chiara resta immobile.
Elle savait que Carlito avait disparu, mais elle comprenait maintenant que le fort n’était pas seulement un endroit abandonné.
C’était un souvenir douloureux pour les habitants de Lunez.
Francis inspira doucement.
« Carlito était quelqu’un qui cherchait des réponses. Il pensait pouvoir comprendre certaines choses que les autres préféraient laisser derrière eux. »
Il baissa légèrement les yeux.
« Et un jour, il est allé là-bas. »
Personne ne parla.
« Il n’est jamais revenu. »
Veyra resta silencieuse.
Elle avait entendu cette histoire auparavant, comme une vieille partie du passé de sa famille. Mais elle ne s’était jamais vraiment demandé ce que cela signifiait. Laura Chiara, elle, sentit une certaine culpabilité.
Elle n’avait pas voulu réveiller un souvenir douloureux. Elle voulait seulement comprendre.
Francis reprit finalement :
« Je ne vous demande pas d’avoir peur. Mais je vous demande de faire attention. »
Il regarda Veyra.
« Et surtout, je ne veux plus que vous retourniez là-bas. »
Veyra resta silencieuse. Cette fois, elle comprenait pourquoi.
Laura Chiara regarda son amie, puis Francis.
Elle avait encore beaucoup de questions. Mais elle comprenait aussi que derrière cette interdiction, il n’y avait pas seulement une peur irrationnelle.
Il y avait la disparition d’un homme que Francis n’avait jamais vraiment oublié.
La vieille auberge de Lunez se trouvait à quelques rues du centre-ville, dans une partie moins fréquentée de la ville. Le bâtiment avait traversé les années sans vraiment changer.
Les murs portaient encore les marques du temps, le bois du comptoir avait perdu son éclat d’origine et l’odeur du vieux café semblait imprégnée dans chaque pièce.
John poussa la porte de sa chambre après avoir monté l’escalier étroit qui grinçait sous chacun de ses pas.
Il entra sans allumer immédiatement la lumière.
Pendant quelques secondes, il resta simplement immobile, observant la pièce silencieuse.
Une petite table occupait le coin près de la fenêtre. Plusieurs documents y étaient déjà étalés, maintenus par quelques objets pour éviter que le vent venant de l’ouverture ne les emporte.
Il retira son imperméable et le posa sur le dossier d’une chaise avant de s’approcher.
Sur la table se trouvaient des cartes de Lunez, des photographies anciennes et plusieurs notes écrites à la main.
John prit l’une des feuilles et la relut attentivement.
Les mêmes lieux revenaient encore et encore.
La côte. Les falaises. Le fort.
Il posa finalement le document avant de prendre une autre photographie entre ses doigts.
Elle représentait une partie du littoral, prise plusieurs années auparavant. Au dos, plusieurs dates étaient inscrites.
John resta silencieux un long moment.
Il n’aimait pas les coïncidences. Et à Lunez, il y en avait trop.
Il ouvrit ensuite un vieux dossier posé sous les autres documents. Les pages étaient déjà marquées par plusieurs lectures. Des noms, des dates et des rapports s’accumulaient, reliés par des annotations discrètes. Son regard s’arrêta sur certaines lignes : des disparitions, des témoignages contradictoires, des personnes qui avaient parlé de sensations étranges avant de disparaître.
John referma lentement le dossier.
Il se dirigea vers la fenêtre et observa la ville depuis l’étage.
Au loin, derrière les toits et les maisons, la silhouette du fort se dessinait encore sur les falaises. Il resta quelques instants à le regarder. Puis il sortit son téléphone et composa un numéro. L’appel dura plusieurs secondes avant d’être décroché.
« Allô ? »
Un silence répondit à l’autre bout. John continua de regarder le fort.
« L’accès, je viens de le découvrir. Il y a une porte dans une grotte, en contrebas. Pour l’instant, je n’ai toujours pas trouvé le moyen de l’ouvrir. »
Son expression resta inchangée, mais son regard se durcit légèrement.
« Tu as un moyen de l’ouvrir ? »
Il écouta quelques secondes avant de reprendre :
« Je vais continuer d’essayer. »
Il raccrocha ensuite sans ajouter un mot.
John retourna vers la table et rangea soigneusement les documents. Chaque élément avait sa place. Chaque information devait être vérifiée.
Mais malgré toute son expérience, une chose le dérangeait. Laura Chiara et Veyra n’étaient pas les premières personnes à chercher des réponses à Lunez.
Elles étaient toutefois les premières, depuis longtemps, à découvrir un nouvel indice : une grotte en contrebas, avec une porte à l’intérieur.
John regarda une dernière fois la photographie du fort avant de la remettre dans le dossier.
## Scène 2 — La clé
La nuit venait seulement de commencer, et quelque chose lui disait que les prochains jours seraient bien plus difficiles que prévu.
La nuit enveloppait Lunez d’un calme presque irréel.
À l’étage de la vieille maison, seule la faible lumière de la lampe de chevet éclairait encore la petite chambre mansardée. Veyra dormait profondément, tournée vers le mur, tandis que Laura Chiara était assise en tailleur sur son lit, le carnet de Carlito ouvert devant elle.
Le sommeil refusait de venir.
Depuis leur découverte de la porte de pierre, une seule question occupait son esprit : comment Carlito avait-il réussi à l’ouvrir ?
Elle parcourait une nouvelle fois les pages déjà lues, s’attardant sur chaque annotation, chaque croquis et chaque mot entouré. Carlito avait toujours écrit avec méthode. Rien n’était laissé au hasard. Si la réponse existait, elle se trouvait forcément quelque part dans ce carnet.
Les minutes s’écoulèrent. Laura Chiara tourna encore plusieurs pages sans rien découvrir de nouveau. Un soupir lui échappa. Peut-être s’étaient-elles trompées depuis le début. Peut-être que Carlito n’avait jamais trouvé le moyen d’aller plus loin.
Alors qu’elle s’apprêtait à refermer le carnet, une irrégularité attira son attention.
L’une des pages semblait légèrement plus épaisse que les autres.
Elle fronça les sourcils, approcha la lampe et observa attentivement le papier. En glissant doucement un ongle sous le bord de la feuille, elle sentit une fine résistance. Deux pages avaient été soigneusement collées l’une contre l’autre.
Son cœur accéléra.
Avec une infinie précaution, elle sépara lentement les deux feuillets.
Entre eux apparaissait un court message, écrit d’une encre plus sombre que le reste.
> « Si tu lis ces lignes, c’est que tu es allé plus loin que je ne l’espérais. J’ai découvert deux clés portant les mêmes symboles que ceux gravés sur la porte. J’en ai emporté une jusqu’à la grotte. Elle m’a permis d’ouvrir la porte, mais ce que j’ai trouvé de l’autre côté m’a obligé à poursuivre seul. La seconde est restée cachée là où commence chaque enquête... C’est là que finit la mienne. »
Laura Chiara relut ces quelques lignes à plusieurs reprises.
« Deux clés... »
Elle murmura ces mots pour elle-même. Puis ses yeux s’écarquillèrent.
Carlito avait donc réussi à ouvrir la porte. Il l’avait franchie avec la première clé, avant de disparaître. Mais qu’était devenue cette clé ? Et pourquoi avait-il pris soin de cacher la seconde dans la malle ?
« La remise... »
C’était là que Carlito conservait toutes ses affaires. C’était là qu’elles avaient découvert le carnet.
Laura Chiara comprit soudain le sens du message. Si Carlito avait caché la deuxième clé, elle devait se trouver dans la remise, probablement dans la malle qu’elles pensaient avoir entièrement fouillée.
Elle leva instinctivement les yeux vers Veyra.
Son amie dormait toujours paisiblement. Pendant quelques secondes, elle hésita.
Devait-elle la réveiller ?
Son regard revint vers le carnet.
« J’ai trouvé la deuxième clé... »
Si elle disait quelque chose à Veyra maintenant, elles réveilleraient probablement Francis en descendant dans la remise au beau milieu de la nuit. Et si elles attendaient le lendemain, elles devraient trouver une excuse pour s’absenter une nouvelle fois.
Laura Chiara referma doucement le carnet. Une idée venait de germer dans son esprit.
Elle attendrait les premières lueurs de l’aube.
Elle descendrait discrètement jusqu’à la remise, récupérerait la clé si elle s’y trouvait réellement, puis reviendrait avant que Veyra ne soit réveillée.
Ce ne serait qu’un aller-retour.
Elle n’avait aucune intention de retourner au fort.
Du moins... c’était ce qu’elle se répétait pour apaiser le léger sentiment de culpabilité qui grandissait au fond d’elle.
Elle souffla doucement la lampe.
La chambre replongea dans l’obscurité, tandis que, derrière la fenêtre, la silhouette silencieuse du fort semblait veiller sur toute la côte.
Laura Chiara ouvrit les yeux avant même que le soleil ne se lève.
La chambre était encore plongée dans la pénombre. Seule une faible lueur bleutée filtrait à travers la petite fenêtre mansardée. Pendant quelques instants, elle demeura immobile, écoutant le silence de la maison. Aucun bruit.
Elle tourna lentement la tête vers le lit voisin.
Veyra dormait toujours profondément, la respiration calme et régulière, inconsciente des pensées qui avaient empêché son amie de trouver le sommeil.
Laura Chiara repoussa délicatement sa couverture. Chaque mouvement était mesuré afin d’éviter le moindre grincement. Elle enfila une veste légère, glissa le carnet de Carlito dans son sac, puis sortit silencieusement de la chambre.
Le couloir était désert.
En descendant les escaliers, elle prit soin d’éviter les marches qu’elle savait les plus bruyantes. Arrivée au rez-de-chaussée, elle s’arrêta quelques secondes devant la porte de la chambre de Francis.
Aucun son ne provenait de l’intérieur.
Elle poursuivit jusqu’à l’entrée, ouvrit lentement la porte et quitta la maison.
L’air frais de l’aube l’enveloppa aussitôt.
Lunez semblait encore endormie. Les rues étaient presque désertes et les premiers rayons du soleil commençaient seulement à colorer l’horizon. Au loin, quelques mouettes tournoyaient déjà au-dessus du port tandis que le ressac des vagues résonnait contre les falaises.
Laura Chiara inspira profondément.
« Ça ne prendra que quelques minutes... »
Elle contourna discrètement la maison et se dirigea vers la vieille remise.
La porte céda dans un léger grincement. L’odeur familière du bois humide, de la corde et des filets de pêche l’accueillit de nouveau. La lumière qui pénétrait par les interstices des planches suffisait à distinguer les silhouettes des étagères et les nombreuses caisses empilées.
Elle s’avança jusqu’à l’endroit où elles avaient découvert la malle de Carlito.
Cette dernière reposait exactement à la même place.
Laura Chiara s’accroupit devant elle et souleva le couvercle.
Tout était resté en ordre : la lampe-tempête, la vieille boussole, les cartes, la corde et les feuilles de notes.
Elle retira soigneusement chaque objet avant de les déposer à côté d’elle.
Puis elle examina l’intérieur de la malle avec attention.
Rien.
Elle passa lentement la main sur les parois.
Toujours rien.
Le doute commença à s’installer.
« Je me suis trompée ? »
Son regard tomba alors sur le fond de la malle.
Il lui semblait légèrement plus épais qu’elle ne s’en souvenait.
Elle frappa doucement du bout des doigts.
Le son n’était pas le même.
Laura Chiara fronça les sourcils. Elle vida complètement la malle avant d’en examiner le fond avec plus d’attention.
Dans un angle presque invisible, une minuscule encoche apparaissait sous la poussière.
Elle glissa délicatement l’ongle à l’intérieur.
Un léger déclic retentit.
Le fond de la malle se souleva de quelques centimètres.
Le souffle de Laura Chiara se coupa.
Un compartiment secret.
À l’intérieur reposait une petite boîte de bois sombre, soigneusement enveloppée dans un morceau de tissu jauni par le temps.
Ses mains tremblaient légèrement lorsqu’elle la sortit du compartiment.
Pendant quelques secondes, elle hésita à l’ouvrir.
Puis elle souleva lentement le couvercle.
À l’intérieur brillait une ancienne clé de métal noir.
Sa tige était gravée des mêmes symboles que ceux qu’elles avaient découverts dans le tunnel et sur l’immense porte de pierre.
À côté de la clé se trouvait un unique morceau de papier, plié avec soin.
Laura Chiara le déplia.
Une seule phrase y était inscrite de la main de Carlito :
> « Si cette deuxième clé quitte cette malle, c’est que quelqu’un a choisi de poursuivre mon chemin. La première m’a permis d’ouvrir la porte. J’ignore encore ce qui m’attendait de l’autre côté, mais je ne pouvais plus revenir en arrière. Que Dieu t’accorde plus de sagesse que je n’en ai eue. »
Laura Chiara resta longtemps immobile.
Elle serra doucement la deuxième clé dans sa main. Le métal était étonnamment froid. Son regard se posa ensuite sur le carnet de Carlito.
Elle savait ce qu’elle devait faire.
En théorie, elle aurait dû remonter réveiller Veyra.
Pourtant, ses doigts se refermèrent lentement autour de la clé.
La porte n’était plus très loin.
Cette fois, elle savait que Carlito l’avait franchie. Et si la première clé se trouvait encore de l’autre côté, la seconde pouvait peut-être lui permettre de comprendre ce qu’il avait découvert avant de disparaître.