Chapitre 5 952
Ce n’était pas tous les jours qu’un Éclat de IT tombait du ciel pour s’immobiliser en plein air, juste au-dessus de la puissante houe d’un homme. Noah était resté un long moment au milieu de son sillon à moitié planté, les yeux levés vers le trou qu’il avait percé dans les nuages neigeux.
Était-il désormais si étroitement lié à l’existence que les choses qu’il désirait lui tombaient tout bonnement du ciel ? Il avait baissé les yeux vers la houe dans sa main. Elle fredonnait doucement, avec un air un peu trop innocent, et il avait aussitôt compris qui était le coupable.
La houe changeait. Depuis quelque temps, il sentait une petite conscience grandir au cœur des cinq morceaux de IT assemblés dans ses mains. Quelque chose qui remarquait les choses, en désirait certaines et avait apparemment décidé d’aller en chercher une de son propre chef. Il ne s’attarda pas trop là-dessus : elle semblait bien intentionnée et son Shinjitsu s’était déjà tendu vers l’Éclat pour en saisir l’épaisse Narration qui l’enveloppait et la diriger tout entière vers son propre pouvoir. Si le gain était assez important pour le faire monter d’un cran, tant mieux.
|Narration absorbée d’un Éclat de IT.|
|Votre Shinjitsu l’a dirigée vers l’Arbre de l’Origine humaine onirique.|
|Branche des Rêves : niveau 3 à niveau 4.|
|Branche des Cauchemars : niveau 3 à niveau 4.|
|Branche du Shinjitsu : niveau 3 à niveau 4.|
|Branche du Courant qui ne s’efforce pas : niveau 3 à niveau 4.|
|Une nouvelle fleur a éclos sur chaque Branche. Fleurs : 4 à 8.|
|Murs narratifs bâtis à partir de votre propre Narration : jusqu’à 4.|
|Mur narratif 5 : en formation.|
|Un cinquième Éclat de IT a rejoint votre puissante houe.|
… !
Il leva les yeux vers la barre au-dessus de sa tête. Ce n’était plus une simple ligne lumineuse, mais une épaisse structure en couches : quatre barres pleines de lumière stellaire obsidienne et dorée, superposées et brûlant régulièrement dans la neige. Une cinquième commençait à se remplir au-dessus, fine et pâle, grandissant peu à peu à partir de sa propre histoire.
L’étiquette affichée au-dessus indiquait |Mur narratif- 5x(6%)|. En la fixant assez longtemps, il pouvait sentir le poids de chaque mur, dressé entre son Rêve et tout le reste de l’existence.
Il continua de l’observer. Plus il y réfléchissait, plus il se demandait ce que c’était vraiment et ce qui lui arriverait lors d’un véritable combat. Quelque chose le frapperait, les murs encaisseraient le coup, puis leur lumière s’épuiserait barre après barre jusqu’à ce qu’ils disparaissent. Et alors, on s’en prendrait de nouveau à son Rêve. C’était précisément ce qui lui déplaisait.
Mais…
« Ils ne devraient pas simplement disparaître, dit Noah à voix haute, à la neige, à la jeune pousse et à la houe, sans quitter la barre des yeux. Si un mur se brise, il ne devrait pas cesser d’exister comme si je ne l’avais jamais bâti. Ma Narration fait partie de moi, et elle fonctionne comme mon Rêve infini : même si on m’en prend une partie, elle finit toujours par revenir. »
Il tendit une main vers la barre et la referma lentement en un poing. « Alors, une fois bâti, un mur le reste. Si quelque chose le démolit, il est toujours là, simplement vide, et se remplit de nouveau au fil du temps, de lui-même, que j’y prête attention ou non. C’est comme ça que ça devrait fonctionner. »
HOUUM !
… !
Quand il formulait les choses simplement, ce qu’il voulait était très clair. S’il avait cinq murs et qu’un adversaire puissant les fracassait tous, il en aurait toujours cinq après coup, seulement vides, et ils se rempliraient lentement d’eux-mêmes sans qu’il ait à faire quoi que ce soit. Il voulait que ses murs guérissent.
Son existence se mit à vibrer. Le frémissement naquit au plus profond de son Origine humaine onirique, puis se propagea en lui. Son Origine humaine onirique se mit alors en mouvement, parcourant chaque parcelle de son existence à la recherche de ce qui pourrait rendre une telle chose possible. Elle traversa ses Rêves, ses Cauchemars et l’endroit gris où son feu s’était éteint, puis s’arrêta et mit quelque chose en lumière.
C’était son Infinité. Il y avait l’Infinité dialéthique, qui permettait à une chose d’être à la fois deux choses opposées ; l’Infinité adynatique, qui rendait possibles les choses impossibles ; et l’Infinité noétique, qui traversait la pensée elle-même. Au cœur de tout cela se trouvait l’idée la plus simple de toutes : certaines choses ne s’épuisent jamais.
Son Origine humaine onirique éleva son Infinité et se concentra sur elle, puis tendit la main pour la relier à deux autres choses. La première était le Courant qui ne s’efforce pas, cette part de lui qui avançait avec l’existence plutôt que contre elle et ne cessait jamais de couler. La seconde était son Shinjitsu, cette part de lui qui savait ce qui lui appartenait vraiment et ne laisserait pas qu’on le lui arrache longtemps. L’Infinité, le Courant et le Shinjitsu s’illuminèrent en lui l’un après l’autre, trois points lumineux entre lesquels des lignes bleu doré et obsidienne et or se tracèrent, jusqu’à former un triangle étincelant.
|Votre Infinité, le Courant qui ne s’efforce pas et votre Shinjitsu ont été reliés.|
|Une nouvelle capacité a été ajoutée à vos Murs narratifs : le Récit sans fin.|
|Les Murs narratifs bâtis ne disparaîtront plus une fois brisés. Ils resteront en place, vides, et se rempliront d’eux-mêmes.|
|Le Récit sans fin s’est développé sous la forme d’une Sous-branche de l’Arbre de l’Origine humaine onirique.|
|Sous-branche du Récit sans fin : niveau 1.|
|Régénération : un centième de Mur narratif par seconde.|
|Les Sous-branches nécessitent beaucoup moins de Narration que les Branches pour monter de niveau.|
… !
À côté de lui, au pied de la petite pousse bleu doré, une fine tige nouvelle jaillit de l’écorce de verre, entre deux Branches. Elle était bien plus petite que les autres et portait une seule feuille pâle, qui brillait des trois mêmes couleurs que le triangle en lui. Noah contempla la pousse, puis les messages système. Ses yeux s’illuminèrent, l’un doré et l’autre obsidienne. Au-dessus de sa tête, la barre pulsa lentement et régulièrement. Pendant un instant, elle sembla presque vivante.
Un centième de mur par seconde : un mur brisé pouvait donc se reconstruire entièrement en moins de deux minutes, et ce n’était que le tout premier niveau. Si la Sous-branche était plus facile à faire progresser que les Branches principales et qu’il y déversait sa Narration, jusqu’où pourrait-elle aller ? Ses murs finiraient-ils par se remplir plus vite qu’un être véritablement puissant ne pourrait les abattre, au point qu’il lui suffirait de rester là à encaisser tout ce qu’on lui enverrait tandis que ses défenses se reformeraient derrière chaque coup ?
Pourrait-il enfin devenir un tank, s’il s’y prenait bien ? Cette pensée le fit sourire. Il se tourna ensuite vers les longues rangées de cadavres plantés qui s’étendaient sur sa ferme, chacun étant un peu plus de Narration à boire. Appuyé sur sa houe dans la neige, il attendit. Il n’eut pas à patienter longtemps.
À côté de la pousse, la silhouette pâle, dorée et argentée de Lygara s’agita. Elle était restée si longtemps immobile et diaphane que Noah ne la remarqua presque pas tout de suite. Puis la lumière en elle s’intensifia, son long corps se contracta et se remplit, et ses yeux, fermés depuis les ruines du Labyrinthe du Destin, papillonnèrent avant de s’ouvrir.
|Le Rêve ressuscité du Premier Gu du Destin s’est actualisé.|
|Lygara s’est éveillée.|
|Immenseur : demi-insondable.|
|Elle vit dans votre Rêve en tant que Rêve ressuscité. Son Immenseur et sa Narration pourront être entièrement récupérés avec le temps.|
… !
Noah lui adressa un léger sourire et attendit. Son regard parcourut lentement la ferme, la neige, la pousse, les rangées de monticules, l’homme au chapeau de paille. Pendant un moment, ses yeux brillèrent d’une lueur confuse et errante, celle d’un esprit qui s’éveillait et tentait de se rappeler où il avait été. Puis, peu à peu, leur ancienne sagesse refit surface. Elle le regarda et se souvint de la main, des fils qui s’étaient rompus et de son silence.
« Tu ne lui as rien dit, souffla-t-elle. À propos de Lifthrasir. Merci, Rêveur. »
Noah haussa légèrement les épaules et s’appuya sur sa houe. « C’est ainsi que va l’existence, dit-il. Nous sommes ailleurs, maintenant, dans une ferme, et j’essaie d’y vivre mon rêve. Je peux rejoindre Lifthrasir quand j’en ai besoin, alors ça, c’est réglé. »
Il pencha la tête vers elle. « Qu’est-ce que tu vas faire ? »
Lygara resta silencieuse un long moment, contemplant la terre noire et dorée, les trois rivières et la neige qui tombait doucement sur toute la ferme. « Est-ce que je peux rester un moment dans ta ferme ? demanda-t-elle enfin. Je vais essayer de retrouver tout mon Immenseur. »
Noah sourit et acquiesça. À cet instant, son Rêve ressuscité vibra et se replia sur lui-même. Elle n’était plus un long être sinueux, mais un petit insecte humanoïde d’une grande beauté, délicat et élancé, aux ailes dorées et argentées repliées dans son dos et au visage paisible, empreint d’une sagesse ancienne.
Elle baissa les yeux vers ses nouvelles mains, légèrement surprise. Noah, toujours souriant, désigna le grand corps cuirassé du scarabée Gu ancien, qui flottait encore dans le ciel neigeux au-dessus de la ferme.
« Au fait, tu voudrais m’aider à bâtir une petite maison sur la ferme, lui demanda-t-il, avec ce qu’il y a là-haut ? »
Lygara leva les yeux vers le scarabée, puis vers lui, et acquiesça. De fins filaments lumineux du destin jaillirent d’elle et dérivèrent vers la grande carapace sombre. Le Regard Verdoyant continua de travailler en silence près des rivières, la neige poursuivit sa chute sur les rangées, et la petite ferme de Noah, dans un recoin paisible de la Carcosa, accueillit une nouvelle ouvrière. Pendant un moment, tout y fut calme et très paisible.
Pendant un moment.
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Puis Noah cligna des yeux. Un message lui parvint dans l’esprit, venu de très loin, porté par l’un des anciens fils de son Infinité qu’il avait autrefois laissé dans un vieil ami. Il connaissait bien la voix qui s’y faisait entendre.
« Grosse pointure, disait-elle, je suis tombé sur quelque chose qui dépasse déjà de très loin mes compétences, à bien des niveaux. Ça pourrait bien relever de tes tissages. »
… !
C’était le Grand Usurpateur, Eckert !
Le long du fil, un flot d’informations se déversa dans l’Infinité de Noah. Un chemin traversait les ténèbres, quittait entièrement la Carcosa infinie et se prolongeait à travers l’existence. Noah le suivit les yeux fermés jusqu’à ce qu’il le mène en un lieu lointain, dans les Interstices indéfinis !