Chapitre 5 931
Alors que Noah décidait où planter les premières graines, son attention fut de nouveau détournée.
Cette fois, loin du champ de bataille.
À plusieurs gigaparsecs de l’affrontement entre les lotus et le verre gris, dans une portion des Interstices indéfinis que son autorité avait atteinte quelques minutes plus tôt, quelque chose était apparu.
Il le sentit à travers le sol. À travers les racines. À travers la lente marée d’Essence de cauchemar naissante qui continuait de s’élever dans cette région avant de dériver vers lui.
Les forêts qui s’y trouvaient avaient poussé de façon étrange.
La neige y tombait toujours, douce et incessante, vestige de la Longue Nuit refusant de s’en aller. Et des pruniers avaient surgi de la terre d’obsidienne enneigée. Des centaines. Des milliers. Leurs troncs sombres veinés d’or, leurs branches lourdes de fleurs d’obsidienne et d’or, leurs pétales dérivant dans la neige comme des braises au ralenti.
C’était magnifique.
Et deux silhouettes se tenaient alors au milieu de ce paysage !
Noah tourna une partie de son attention vers elles et observa.
C’étaient… des jumelles ?
Deux femmes, identiques au premier regard, se tenaient côte à côte sous un prunier en fleurs, la neige se déposant dans leurs cheveux.
Elles étaient grandes et se tenaient très droites, avec cette immobilité de celles devant qui les autres s’écartent depuis toujours. Leurs corps étaient entièrement humains, et d’une beauté parfaite, mais leur peau était sculptée de lumière. De fins sillons lumineux couraient sur leurs bras, leur gorge et leur visage, serpentant et se ramifiant comme des fleuves vus d’en haut. L’Immenseur s’écoulait en eux, lent et scintillant, bleu et blanc comme les étoiles.
Leurs cheveux, longs et raides, leur descendaient jusqu’à la taille, argentés comme le clair de lune sur la neige. De chaque côté de leur tête, juste au-dessus des oreilles, une paire de petites ailes effilées aux plumes argentées s’élançait vers l’arrière, telles la crête d’un oiseau fier, captant la lumière à chacun de leurs mouvements.
Derrière elles, leurs véritables ailes s’étendaient.
Argentées. Immenses. Chaque plume était une lame longue, acérée et brillante. Leur envergure s’étirait derrière elles, sur des années-lumière, à travers la forêt de pruniers enneigée. Elles étaient si vastes que la neige devait les contourner.
Elles portaient des robes de soie noire, sobres et ajustées ; l’une était bordée d’or au col et aux poignets, l’autre de cramoisi. Un fin diadème d’or pâle ceignait le front de chacune.
Et leurs yeux…
Clairs, froids et très anciens. Gris argenté, traversés des mêmes faibles rivières de lumière que leur peau.
La neige s’écartait sur leur passage. Les flocons infléchissaient leur course avant de pouvoir toucher leurs robes. Les pruniers les plus proches s’inclinaient légèrement, chaque fleur tournée vers les deux femmes, comme les forêts de Noah se tournaient vers lui. Même son sol semblait les reconnaître comme des êtres auxquels il devait s’incliner !
Ce qui le frappa, c’était leur regard.
Elles se tenaient dans sa forêt et contemplaient la neige, les pruniers et les ténèbres lointaines comme si tout leur appartenait. Comme si elles en étaient déjà propriétaires, plutôt que de le désirer.
Il connaissait ce regard. Cela faisait longtemps qu’il ne l’avait pas vu dans toute sa pureté.
Souveraineté. Arrogance. Un pouvoir si profondément enraciné qu’il n’avait plus besoin de se montrer depuis longtemps.
Il activa son Shinjitsu sur elles.
|?????|
|?????|
|?????|
… !
Des points d’interrogation. Rien que des points d’interrogation.
Il continua de regarder.
Très lentement, les premières lignes commencèrent à s’éclaircir et à se dissiper, comme le givre qui fond sur une vitre.
|Phaedra Arcanthe.|
|Thessaly Arcanthe.|
|?????|
|?????|
… !
Phaedra et Thessaly !
Leurs noms. Rien de plus. Tout le reste demeurait dissimulé derrière les points d’interrogation. Son Shinjitsu se heurtait à eux, puis glissait doucement, comme une main contre une porte verrouillée.
Si peu de révélations signifiait qu’elles avaient leur propre Shinjitsu. Et la puissance qui allait avec. Une puissance considérable !
Mais quel était exactement leur rang ?
Et sérieusement, sa Narration attirait-elle tant que ça ? En quelques jours, elle avait fait venir une armée du Psaume de fer, un monstre de Fallow, une Légion de Roi et, maintenant, ces deux-là. Chaque fois qu’il clignait des yeux, une nouvelle créature terrifiante débarquait dans son jardin !
Si ça continuait…
Phaedra, celle dont le col était bordé d’or, poussa un soupir.
« Ils se battent encore et encore, dit-elle en regardant la lueur lointaine de la bataille, sans même savoir pourquoi. »
Sa voix était calme et claire.
« Je pensais que ceux qui figurent près de notre père dans le Récit des Rois seraient… grandioses. Et pourtant, les voilà qui se jettent sur un Cauchemar venu de Fallow, le royaume de l’Existence. Je ne vois pas où est la sagesse. »
Elle inclina légèrement la tête.
« Même s’ils gagnent, ils ne gagneront pas. Et là… » Ses yeux argentés se plissèrent en direction de la lueur grise au loin. « Ils ne vaincront pas l’un des Piliers de Fallow. »
… !
Noah haussa les sourcils.
Les Piliers de Fallow ?
Ceux qui figuraient près de leur père ?
Mais qui étaient ces deux-là ? Des pontes ? Et de quel père parlait-elle ?
Si leur père figurait près du Berger sur la bannière, il pouvait se trouver dans les vingt-huit premiers rangs. Ou plus haut. Bien plus haut. Sa façon de dire « près » évoquait moins une voisine qu’une personne qui regardait en bas d’un escalier.
Thessaly, celle dont la robe était bordée de cramoisi, avait l’attention tournée vers tout autre chose. Elle observait les pruniers, la terre d’obsidienne sous la neige, les rivières de lumière qui serpentaient entre les racines.
« La neige de la Longue Nuit, je la comprends, dit-elle lentement. C’est ancien. Mais ça… »
Elle leva la main et laissa une fleur de prunier tomber dans sa paume, puis l’examina. « Quelle Narration a surgi pour provoquer tout cela dans cette région ? Cela semble lié à Fallow. Et vu la minutie avec laquelle elle s’entrelace à l’Existence… »
Les rivières de l’Immenseur sur son poignet s’illuminèrent faiblement. « Cela semble presque du même niveau que la Longue Nuit elle-même. Simplement dans un espace plus restreint. »
Les petites ailes argentées à ses tempes tressaillirent.
… !
Noah sourit.
Lui qui donnait à l’Existence, et l’Existence qui lui rendait la pareille… comparés à la Longue Nuit ?
Ha !
Il se pencha, désormais tout ouïe, ravi !
Phaedra jeta un regard à sa sœur et à la fleur posée dans sa main.
« Peu importe, dit-elle. Nous nous sommes arrêtées ici parce que tu étais curieuse. Allons maintenant chercher notre sœur ressuscitée. »
Elle se retourna. La neige s’écarta autour d’elle et ses grandes ailes argentées frémirent.
« Elle est restée au même endroit dans la Chrysalide tout ce temps, cette idiote. Alors que nous avons tant d’ennemis… »
… !
BOUM !
Ces mots frappèrent Noah de plein fouet !
Leur père, dans le classement.
Des filles.
Une sœur ressuscitée.
Dans la Chrysalide.
Restée au même endroit tout ce temps.
Noah cligna des yeux.
Non, c’était impossible, pas vrai ?
Elles ne pouvaient tout de même pas parler d’une certaine personne dans le Labyrinthe du Destin, dans la Chrysalide.
Pas vrai ?
En contrebas, Phaedra s’éloignait déjà, ses ailes s’ouvrant plus largement derrière elle.
« Père a toujours été excentrique, dit-elle avec une pointe d’affection. Il a engendré une multitude de rejetons à l’époque où il détenait ÇA. Mais un Gu pour belle-mère… »
Elle secoua la tête et ses petites ailes aux tempes frémirent. « J’ai toujours trouvé ça original. »
« Notre petite sœur serait la plus faible d’entre nous, dit Thessaly en laissant tomber la fleur de prunier dans la neige. Après tout, elle est morte depuis tout ce temps. »
Elle inclina la tête, pensive.
« Peut-être, dit-elle. Allons voir. »
Leurs ailes argentées balayèrent l’espace une fois ; des kilomètres-lumière de lames se déployèrent ensemble, et la neige ainsi que les fleurs de prunier tourbillonnèrent autour d’elles.
Puis elles disparurent.
… !
Noah fixa l’endroit désert sous le prunier.
Il détenait ÇA.
Un Gu pour belle-mère.
Une petite sœur morte depuis tout ce temps.
Oh, putain de merde !