Traduction: Moonkissed
« Un cadeau ? »
Quel cadeau, au juste ?
Je balayai la pièce du regard, cherchant une boîte, un sac, n’importe quoi… mais il n’y avait rien.
Les managers avaient les mains vides, les gars aussi.
« Je ne vois rien, moi. »
« Ce n’est pas ici. Il faut aller ailleurs. »
Leurs yeux brillaient comme s’ils complotaient un sale coup.
Et en plus, notre rappeur tenait… un bandeau. Quand je le fixai, il sourit et me le tendit.
« …Je dois même mettre ça ? »
« C’est une surprise, hyung. »
« Une surprise, oui. On n’arrête pas d’être surpris, ces temps-ci. »
Je répondis sans enthousiasme et j’enfilai le bandeau.
Noir total.
Il ne me restait que la fraîcheur du studio, des voix qui se superposaient, des rires étouffés.
« Allez, on y va, hyung. »
J’entendis la voix posée de Bijoo et je me levai.
Quelqu’un m’attrapa le bras pour me guider. C’était ferme et solide… Joonghyun, probablement.
J’entendis aussi Jiho pouffer.
« Avec ça, hyung, on dirait vraiment Lee Sin ! »
« C’est quoi, ça ? »
« Un perso de jeu vidéo, mais comme vous êtes vieux… aïe ! »
Je ne voyais rien, mais au son, je lui envoyai un bon petit coup sur le front.
Leehyuk éclata de rire, comme s’il était au paradis.
Le maknae, gémissant, protesta, outré :
« Tu es pas une chauve-souris, non ? Comment tu fais pour frapper sans voir ? »
« Et toi, tu t’attends encore à de la logique chez lui ? Il a même mis K.O le PDG et le chef d’équipe l’autre fois. »
« “Mis K.O”… »
Je fronçai les sourcils.
« On dirait que je suis un sale type. »
À ce moment-là, la voix du manager Yun Seokhwan s’éleva, mélancolique, comme un souvenir :
« Le lendemain, je suis allé à l’hôpital, Woojoo. »
« …Pardon. »
Des rires discrets se mêlèrent à des « c’était vraiment n’importe quoi » et autres commentaires.
En repensant à l’incident provoqué, sans que je le veuille, par ma capacité d’imitation de mouvements, je réalisai quelque chose.
Depuis que cette capacité était apparue, mon sens de l’équilibre et ma perception s’étaient améliorés de façon générale.
J’avais beau être aveuglé, je marchais sans vaciller, presque trop naturellement.
« Pourquoi il marche aussi bien ? Le bandeau est bien mis, hein, Joonghyun ? »
Une grande main tâtonna mon visage.
« Oui, on dirait. »
« Sérieux ? Il est pas normal, là… »
« Tu veux vérifier ? »
« Non merci. La dernière fois, on a juste posé la main sur son épaule et le chef s’est fait exploser. »
« Leehyuk hyung, là le chef fait une tête trop triste. »
Je ne le voyais pas, mais je devinais la scène, et ça me fit rire.
Bandeau sur les yeux, on se dirigea vers le hall.
Un “clic” retentit : quelqu’un venait d’appuyer sur le bouton de l’ascenseur.
« Alors, Woojoo hyung, ça va, marcher les yeux fermés ? »
« Ça va. »
« À quel point ? On peut lâcher ta main ? »
Je souris.
« Je suis plus sûr de retrouver mon chemin que Bijoo. »
« Hyung… »
Au ton de Bijoo, presque blessé, tout le monde éclata de rire.
Le premier jour où on était allés à une émission musicale, Bijoo s’était perdu dans la station. La légende vivait encore dans l’agence.
Quand l’ascenseur arriva, puis que nous repartîmes, je posai enfin la question qui me démangeait depuis le début.
« Si c’est pour revenir au deuxième étage, pourquoi on a pris l’ascenseur ? »
« …… »
Silence.
« Vous voyez ! J’avais dit qu’il saurait ! »
À la remarque de Leehyuk, les autres se mirent à chuchoter entre eux. Le maknae, voulant arranger les choses, lâcha :
« C’est pas le deuxième étage, hyung. Hein… les hyungs ? »
« C’est ça. Ici, c’est le troisième étage. »
« Voilà. Pas besoin de conclure trop vite que c’est le deuxième. »
En entendant ces absurdités, je ricanai.
Je n’enlevai le bandeau qu’après avoir marché dans un couloir du deuxième étage, repassé près du studio tout à l’heure, puis être entré dans une autre pièce.
Un endroit où je n’étais jamais venu.
Au deuxième étage, je ne connaissais que deux salles : le studio principal où je prenais des cours avec le directeur Jo Gyuhwan, et l’atelier de Daisy, membre de Scarlet, où j’avais transporté des affaires début janvier.
Mais ici, ce n’était ni l’un ni l’autre.
Je retirai enfin le bandeau.
« Tadaaa ! On est arrivés ! »
La lumière me frappa. Le temps que mes yeux s’y habituent, un décor inconnu se dessina.
Une petite salle avec une cabine d’enregistrement.
À peu près la taille de notre salon au dortoir.
Il y avait un canapé, et sur un bureau chargé de matériel audio et de haut-parleurs, un ordinateur portable était déjà installé.
« …C’est quoi, ça ? »
Face à mon air ahuri, le directeur Jo prit la parole.
« Avec le succès de “Something”, on s’est demandé quoi te donner en récompense. Un repas, c’était trop léger. De l’argent, c’était… pas l’idée non plus. »
« Donc ça veut dire que… »
« Exactement. Un studio personnel, rien que pour toi. »
Je restai bouche bée.
Je regardai autour de moi encore une fois.
Les panneaux d’isolation, l’équipement, tout paraissait irréel, comme si quelqu’un avait posé mon rêve en kit dans cette pièce.
…C’est mon studio ?
Devant mes yeux incrédules, il demanda, amusé :
« Tu n’as pas l’air d’y croire. »
« Pour une surprise… c’est un peu énorme. C’est pas une caméra cachée, hein ? Vous n’allez pas sortir “le vrai cadeau” après ? »
Bijoo intervint, comme pour me bercer d’un peu de réalité.
« Nous aussi, on n’y croyait pas au début, mais c’est vrai, hyung. »
« Vrai ? »
« Vrai. Je peux jurer sur Leehyuk hyung. »
« Pourquoi tu jures sur moi ?! »
Leehyuk, qui râlait, me lança quand même :
« Crois-nous. C’est vraiment ton studio. »
« Mais… j’ai encore rien fait… »
Le directeur Jo répondit calmement :
« N’en fais pas une charge. Ce n’est pas un cadeau gratuit : c’est un investissement dans ton potentiel. Le PDG et les employés ont approuvé à l’unanimité. »
Voilà donc ce que c’était.
Encore un peu sonné, je m’approchai et j’examinai le matériel, un par un.
Il y avait un synthé que je regardais baver derrière mon écran depuis des lustres, des enceintes d’une marque réputée pour son son…
La vitre de la cabine, épaisse et solide, avait l’air d’un bunker.
Je laissai mes yeux tout enregistrer, puis je murmurais :
« Je rêve, là… non ? »
Je me tournai vers Seokhwan.
« Hyung, dis n’importe quoi pour me réveiller. »
« L’émission militaire… tu ne l’as pas encore refusée officiellement. »
« Donc je ne rêve pas. »
Les rires fusèrent, et je continuai à regarder la pièce.
Elle était petite. Presque minuscule.
Mais à mes yeux, elle semblait immense, et belle comme un champ en fleurs.
La gorge me serra peu à peu.
« Donc… c’est vraiment mon studio. »
« Plus précisément, c’est le studio de vous tous. Alors ? Ça te plaît ? »
Je hochai la tête sans un mot.
Derrière la caméra de Minki, Seokhwan et les membres souriaient, satisfaits.
« Tu te sens comment, hyung ? » demanda Bijoo.
Je me contentai de sourire.
Parce que c’était un sentiment qu’on n’explique pas avec des mots.
Quelqu’un pourrait dire : “Un studio, une petite pièce… et alors ?”
Mais pour nous, ça avait un poids immense.
C’était symbolique.
C’était une reconnaissance.
La preuve que l’agence nous reconnaissait.
Qu’on n’était plus juste des gars condamnés à s’entraîner au sous-sol, mais des artistes, enfin.
En d’autres termes : désormais, nous valions un investissement.
Alors forcément, on ne pouvait qu’être émus.
« Bon appétit ! »
Après que le directeur nous eut quittés, nous nous rassemblâmes autour de pizzas qu’il nous avait offertes, bavards et heureux.
« Un studio… j’ai encore du mal à y croire. » dit Bijoo.
Le maknae hocha la tête, la bouche pleine, une grosse tache de sauce tomate au coin des lèvres.
« Ouais. Maintenant on a notre espace. Franchement, quand Scarlet a dit qu’elles allaient débuter avant nous, j’étais pas jaloux… mais quand j’ai appris qu’elles auraient un studio, là, j’ai grave envié. »
« Arrête ton cinéma, Wang Jiho. Pas jaloux à l’époque ? »
« Si, t’en as parlé toute la journée. »
À la pique de Leehyuk, Joonghyun acquiesça.
Jiho chercha du secours du regard auprès de Bijoo, mais notre main dancer se contenta de sourire en silence et de lui enlever des miettes de pizza sur la joue.
« Bref ! L’important, c’est qu’on a un studio maintenant. »
« Ouais… ça fait du bien. »
« On dirait qu’on est reconnus. »
« C’est… pas mal. »
Alors que les autres approuvaient, le mot “travail” fit remonter quelque chose que j’avais presque oublié.
« Ah. En parlant de studio… l’album, justement. »
Je leur racontai la discussion avec le directeur Jo.
Qu’il fallait arrêter de courir après les fans par des détours, et d’abord faire une bonne chanson.
Et que mon morceau serait potentiellement inclus dans l’album.
« Du coup, j’ai besoin de vous. »
Je les regardai tour à tour.
« Je pense que composer seul, c’est dur. Comme Sunbae Jang Sowon nous a aidés pour “Something”, cette fois… j’aimerais que vous m’aidiez. Qu’on compose ensemble. Vous en pensez quoi ? »
« Je suis partant, hyung. »
Joonghyun tendit le poing.
« Pour le rap, je gère. »
Je souris, et les autres hochèrent la tête : ils aideraient aussi.
« J’aurai surtout besoin de Leehyuk et Joonghyun. »
« Pardon ? Pourquoi moi ? » s’étrangla Leehyuk, qui picorait sa pizza.
« Parce que tu sais arranger. »
« Joonghyun hyung, oui. Moi, je suis niveau débutant. »
« Avant que j’arrive, pour l’évaluation de fin d’année, c’était vous deux qui faisiez les arrangements, non ? »
Je me souvenais parfaitement de ce qu’il m’avait dit l’an dernier, quand j’avais proposé une idée d’arrangement :
“C’est trop compliqué. L’idée est bien, mais rien que l’arrangement prendrait deux semaines. Et ici, ceux qui savent faire, c’est Joonghyun hyung et moi.”
Quand je répétai ça mot pour mot, Leehyuk me fixa, sidéré.
« Comment tu peux te rappeler de ça ?! T’as une mémoire de fou. »
« C’est de famille. »
Jiho ricana.
« En vrai, l’arrangement, c’était du bluff. Il sait faire deux trucs, pas plus. »
« Hé, Wang Jiho. »
« Quoi ? Je dis la vérité. »
« Sérieux, tu sers à rien. »
Voilà donc pourquoi, chaque fois que je parlais composition, Leehyuk esquivait.
Il ne savait pas.
Je tournai la tête vers notre rappeur, qui avalait la pizza comme un aspirateur.
« Donc il ne reste plus que toi. »
« Yep. Faites-moi confiance. »
Joonghyun avait l’air nonchalant, mais il était compétent.
Un rappeur écrit ses textes : forcément, il comprend la structure d’un morceau.
Ce n’était pas pour rien que la plupart des “idols compositeurs” étaient des rappeurs.
Pendant qu’on mangeait, Joonghyun et moi menâmes la discussion, au centre du cercle.
« On débute en juin, donc… et si on faisait une chanson de saison ? Un truc d’été, bien frais, qui ouvre les oreilles. »
« Pas mal. Genre du tropical house. »
« Mais… le tropical, ça fait pas un peu girl group ? Si on le fait, je pense que du deep house irait mieux à nos couleurs. »
« Ah ouais ? Je n’avais jamais vu ça comme ça. »
« Et moi, même si ce n’est pas un pur hook song… je veux une mélodie addictive. Le genre qu’on se surprend à fredonner. »
« Comme “Something” ? »
« Oui. Comme la mélodie de Sunbae Jang Sowon. »
Une mélodie aussi accrocheuse…
Mais ça, c’était grâce au génie mélodique de Sunbae.
Est-ce que moi, je pouvais faire pareil ?
Honnêtement, j’en doutais. Je savais utiliser l’existant, l’améliorer… mais créer du neuf, du pur “zéro à cent”, ce n’était pas encore mon niveau.
Alors il fallait partir d’une base.
« Il n’y a pas une sorte de “source” déjà prête ? »
« Dans le dossier partagé de l’agence, il y en a plein. Même des trucs abandonnés par l’équipe A&R. »
À la remarque de Leehyuk, Joonghyun fit un “ah” discret.
Comme si un détail important venait de lui revenir.
« Pourquoi ? »
« Justement. Il y a une source… vraiment bonne, dans le dossier partagé. Et, dans l’agence, c’est une histoire célèbre. »
Avant qu’il n’explique, les autres firent aussi “ah”, comme s’ils comprenaient.
« Je vois de quoi tu parles. C’est ça, non ? »
« Ça doit être ça. »
Quoi ? C’est quoi, au juste ?
« C’est quelle source ? »
« On ne sait pas depuis quand elle est là, mais… c’est un son… bizarre. Si tu le polissais bien, ça pourrait devenir un hit. Sauf que… »
« Sauf que ? »
« C’est “bizarre”, au sens littéral. Tu ponces ici, ça ressort là. Tu corriges là, ça déforme ailleurs. C’est comme un puzzle qui se réarrange quand tu crois l’avoir fini. La difficulté est absurde. »
Leehyuk compléta :
« Les compositeurs de l’équipe A&R ont essayé. Tous ont abandonné. Ils l’appellent “la source pourrie”. »
« À ce point ? »
Joonghyun répondit :
« Ce n’est pas que ça sonne difficile au premier écoute… mais quand tu commences à y toucher, tu comprends. Moi aussi, j’ai tenté, puis j’ai lâché. »
Je voulais juste entendre.
J’ouvris l’ordinateur, entrai dans le dossier commun, et lançai le fichier en question.
Untitled_(1).
Sans titre.
Je cliquai, tendu comme un sportif avant un match.
La mélodie sortit des enceintes.
Dès les premières notes monotones, je fronçai les sourcils.
Hein… ?
C’est quoi ça ? C’est vraiment… étrange.
Je comprenais enfin.
Ce n’était pas “étrange” au sens mauvais.
C’était étrange au sens… aimant.
Un truc qui accroche l’oreille et refuse de la lâcher.
Je comprenais pourquoi les compositeurs l’avaient convoité.
Moi aussi, je voulais m’y mettre tout de suite.
Mais le plus étrange, c’était ce que je ressentais.
Quand est-ce que j’avais ressenti ça pour la dernière fois ?
La réponse arriva aussitôt.
Le jour où j’avais mis les pieds chez Hwai Entertainment.
Quand j’avais entendu, pour la première fois, la mélodie que Sunbae Jang Sowon avait composée.
La chair de poule, les frissons, et cette sensation que mon cerveau s’allumait tout seul.
Alors… est-ce que ça allait recommencer ?
Je fermai les yeux.
Mais, contrairement à la dernière fois, aucune ligne de mélodie ne surgit automatiquement pour soutenir le thème principal.
Et pourtant, plus j’écoutais, plus une certitude bizarre s’installait.
Si je devais créer quelque chose pour une piste de l’album début… ce serait avec ça.
Je relançai le fichier encore et encore, des dizaines de fois.
Finalement, je pris une décision.
« Les gars. »
Je fixai le titre du fichier, “Untitled”.
« Ce morceau… on va lui donner un titre. »