Traduction: Moonkissed
Quand j’ai proposé qu’on travaille à partir d’une “source” que tout le monde avait abandonnée, les réactions des petits ont été partagées.
« Tu es sûr que tu pourras aller jusqu’au bout ? Ne fais pas semblant, et n’abandonne pas au milieu. Soyons réalistes, commençons par quelque chose de facile. »
Le main vocal, gardien officiel du bon sens dans New Black, était sceptique.
« Je m’inquiète, forcément… mais si hyung veut le faire, je suis pour. »
Notre main dancer affichait un sourire à la fois inquiet et solidaire.
Joonghyun, lui, haussa juste les épaules, du genre “fais comme tu veux”.
Et le maknae, croquant un cornichon, exhiba son portefeuille bien garni.
« Faites comme vous voulez. Ce qui compte, c’est votre cœur. Moi j’y connais rien en compo, alors je peux au moins vous arroser de snacks et de pains. »
Résultat du vote : 3 pour, 1 abstention, 1 contre.
On valida donc l’orientation : on travaillerait sur ce morceau.
Leehyuk, pas convaincu du tout, insista encore :
« D’accord, je suivrai la majorité… mais tu es sûr que c’est faisable ? Objectivement, le niveau est trop élevé. »
Le maknae s’incrusta :
« Hyung, ça me rappelle exactement ce que t’as dit à l’évaluation de fin d’année, tu te souviens pas ? »
« …Hein ? »
« Woojoo hyung avait donné une idée, et toi t’avais dit que c’était trop dur, qu’on n’aurait jamais le temps. »
« Toi, sérieusement, tu ne sers à rien. T’es dans quel camp ? »
« Dans le camp du compositeur qui me donnera les meilleurs passages, évidemment. »
Il me fourra même un cornichon dans la bouche en me faisant un clin d’œil, et Leehyuk claqua la langue, dépité.
C’est là que Bijoo, comme s’il venait de se rappeler quelque chose, demanda :
« D’ailleurs, ça m’avait déjà intrigué pendant l’évaluation de fin d’année… Hyung, quand tu composes ou que tu fais un arrangement, tu travailles comment, exactement ? »
« Moi aussi je suis curieux. »
« Oui ! C’était trop bizarre. Tu as dit “je le finis d’ici demain”, et le lendemain matin t’es arrivé avec une version complète, non ? »
Je trempai ma part de pizza dans la sauce.
« Si ça a été rapide, c’est surtout grâce au directeur Jo. Si j’avais été seul, ça aurait pris plus de temps juste à cause de l’ordinateur. »
« D’accord, mais… comment tu as fait l’arrangement si tu n’as pas utilisé de logiciel ? »
« À la main. Je l’ai écrit, en gros, sur une partition. »
Ils me regardèrent comme si je venais d’annoncer que je faisais du feu avec deux cailloux.
« À la main ? »
« Oui. »
« Mais… tu as vécu où, hyung ? Au XIXe siècle en Europe ? »
« À l’armée, je n’avais pas le choix. On ne peut pas installer Logic ou Pro Tools sur l’ordi de la caserne. Donc… tu fais avec tes mains. »
Le mot “armée” produisit immédiatement une sorte d’accord tacite. Un monde inconnu, donc ils acceptaient. Je suis sûr que si je leur disais que j’étais dresseur de sangliers de combat, ils hocheraient la tête pareil.
Joonghyun demanda :
« Et ton processus, alors ? Si on le connaît, on saura mieux comment t’aider. »
« Ah, ma manière de travailler… »
Je pensai à ma méthode habituelle : construire une scène dans ma tête et travailler à partir de ça.
Mais si je disais ça, ils me regarderaient encore plus comme un extraterrestre.
« Je vous préviens : ne me regardez pas bizarrement après. Je sais que c’est… particulier. »
« Dites, monsieur. Vous croyez qu’on peut encore être surpris ? »
« Bon… voilà. »
Je reposai ma pizza.
« Fermez tous les yeux. »
Ils obéirent. Enfin… sauf le maknae, qui plissa un œil et vola discrètement une part de pizza que Leehyuk avait mise de côté.
Je réprimai un rire et continuai :
« Vous avez les yeux fermés ? Très bien. Imaginez un endroit que vous connaissez bien. Un lieu assez grand. Le gymnase de votre école, ou la scène d’une émission musicale où on a performé. »
Sous leurs paupières closes, je voyais presque leurs yeux bouger.
« Parfait. Maintenant, sur cette scène, installez les sessions, donc les instruments. Guitare, basse, clavier, saxophone, violoncelle… La batterie suffit à elle seule, on laisse les autres percussions de côté pour l’instant. »
« Hyung… je crois que j’ai décroché à partir du milieu. »
« Moi j’avais déjà oublié au début. Hé, Wang Jiho, t’as suivi ? »
« …J’ai fait à peu près. »
Jiho répondit sans conviction, trop occupé à mâcher sa pizza volée. Joonghyun, lui, semblait suivre plus ou moins.
« Si vous êtes arrivés là, c’est presque fini. Après, c’est simple : vous placez nos cinq membres sur scène, un par un. Et vous imaginez qu’on chante. Vous essayez de créer une mélodie. Vous posez des instruments dessous. »
« …… »
« Et vous répétez. Jusqu’à ce que ça marche. C’est comme ça que j’ai construit l’arrangement de l’évaluation de fin d’année, en boucle, dans ma tête. »
« C’est tout ? »
« Oui. »
Ils ouvrirent les yeux.
D’abord, ils avaient l’air de s’habituer à la lumière… puis ils me fixèrent franchement bizarrement.
« Je vous avais prévenus. »
« …Ça marche vraiment, hyung ? Mettre des instruments dans sa tête ? »
« Sinon, tu crois que j’aurais bouclé un arrangement en une journée ? »
Ils avaient tous un air entre le doute, l’admiration et une fatigue existentielle très polie.
À TJ Entertainment aussi, quand je racontais ce genre de choses, les TNT avaient la même réaction : “Mais ça n’existe pas, hyung.”
Leurs regards, là, étaient exactement ceux d’avant.
Un silence s’installa.
Puis la voix de Leehyuk coupa tout net l’ambiance :
« Attendez… ma part de pizza, elle est où ? »
Le premier jour dans le studio passa, puis on revint à notre routine.
Événements, entraînements, cours… et maintenant, en plus, la musique.
On chantait “Something” à fond avec Sunbae Jang Sowon en province, puis on rentrait à l’agence pour des séances de PT, des entraînements vocaux, de danse, des cours de langues…
Et une fois tout ça fini, Joonghyun et moi, au lieu de rentrer au dortoir comme les autres, on filait au studio pour passer la nuit.
On avançait surtout sur le technique.
Discuter : comment tailler la mélodie, comment la polir, où la faire respirer.
Le concept était déjà choisi.
Notre piste de l’album serait une chanson de saison, version été.
“Something” avait brillamment ouvert la saison du printemps, alors on voulait signer l’été avec notre propre morceau.
Bon. Ça, c’était la version qu’on disait au directeur.
Entre nous, c’était plutôt : “C’est l’été, faisons une chanson d’été.” Petit secret de cuisine.
Une chanson fraîche, claire, lumineuse.
Avec ce concept, Joonghyun et moi, on n’arrêtait pas de manipuler la mélodie de “Untitled”.
Le travail en lui-même était simple.
Au début, on se demandait comment l’attaquer, mais après l’avoir “travaillée” quelques fois dans ma tête, c’était… étonnamment faisable.
Ce n’était pas parce que j’étais un génie.
C’était parce que, contrairement aux autres, on n’essayait pas de conserver parfaitement toute sa subtilité.
Moi aussi, j’avais tenté au début, mais j’avais échoué.
Alors on accepta de perdre un peu de ce “bizarre hypnotique”, et on décida plutôt d’en faire une base à transformer.
On repartit même du beat.
Et on s’aida beaucoup de nos contacts.
À chaque événement, je demandais des conseils à Sunbae Jang Sowon. À chaque cours, je posais des questions au directeur Jo. Et dès que possible, on parlait avec l’équipe A&R, ou avec des compositeurs liés à l’agence.
Grâce à tout ça, ça avançait bien.
« Pour l’instru, on s’inspire de quoi ? J’aimerais un son plus élégant, plus moderne. »
« On épluche le Billboard Hot 100, alors. »
On prit les tendances américaines du moment pour dessiner le son sous la topline.
« Cette fois, Joonghyun, tu veux tenter l’intro ? »
« Moi ? »
« Tu as un bon sens du rythme, tu trouves bien les points d’attaque et les petites variations. Ça peut donner de l’impact. Et ici, la partie B… la couleur de Bijoo est plus douce, ça irait bien. »
« J’ai l’impression que tu ferais mieux, hyung. »
On parla aussi des forces et faiblesses de chacun.
« Et Leehyuk, on le place où ? »
« Sa balance vocale est bonne, tu peux le mettre partout. »
« C’est vrai. On verra aussi quand on aura la choré. Autant le mettre là où les mouvements sont moins durs. »
Si Leehyuk avait entendu ça, il serait devenu rouge pivoine.
On en était même à discuter la distribution des parties : c’est dire à quel point le travail avançait vite.
Et là, le problème surgit.
« Hé, Joonghyun. »
« Oui ? »
« Tu arrives à le “voir” ? »
« …Tu parles encore de ta méthode bizarre dans la tête ? »
« Non, pas ça. »
Je précisai :
« Tu arrives à imaginer la performance sur scène ? »
« Euh… attends. »
Il ferma les yeux dix secondes, puis les rouvrit.
« Non. »
« Voilà. Moi non plus. »
Le problème, c’était l’identité du morceau.
Techniquement, on était en train de tailler un bijou.
Mais on ne savait pas quel bijou fabriquer.
Un collier ? Une bague ? Un accessoire ? On n’avait pas la forme.
Même si on donnait un titre à “Untitled”, ça ne ressemblerait pas à New Black.
En bref : on réussissait le polissage, mais on ne trouvait pas “nous”.
Joonghyun demanda :
« Selon toi, c’est quoi le problème, hyung ? »
« On a fait une erreur : on n’a pas pensé à notre identité pendant qu’on composait. »
« Notre identité ? »
« “Something”, c’était une chanson de Sunbae. Mais ça… c’est notre chanson. Il faut que ça sonne “New Black”. Or là, c’est trop plat. »
On n’avait pas réfléchi à ça.
Quel genre de musique on voulait faire ?
Quelle émotion, quel code, quelle signature ?
On s’était concentrés sur “comment faire un son beau”, sans se demander “comment mettre “nous” dedans”.
Dans le studio, Joonghyun et moi tombâmes dans le silence.
Le grincement de son grip trainer et mes touches de clavier mal maîtrisées se répondirent en une dissonance.
Même si j’avais “appris” par imitation, mes muscles ne suivaient pas toujours les signaux du cerveau, et mes doigts s’emmêlaient sur un passage de Rachmaninov.
Comme ma tête, exactement.
Le temps passa.
Joonghyun, qui avait arrêté le grip trainer pour faire des pompes sur le sol, finit par lancer une idée :
« Hyung, et si on se focalisait sur ce qu’on aime ? »
« Ce qu’on aime… c’est pas bête. »
« Tu aimes quoi, toi ? »
« Moi ? Numéro un : ma grand-mère. Numéro deux : l’argent. »
« …Je ne suis pas sûr que ça colle à une chanson d’été. En rap, peut-être. »
« Yo, ce que j’aime, c’est deux choses : Grand-Money et Money. Comme ça ? »
Mon rap de pacotille le fit éclater de rire.
Mais l’idée tenait debout : nos goûts disent quelque chose de nous.
« Donc au final, il faut répondre à : quel genre de chanteurs on est. Et pour ça… il faut déjà savoir qui on est. »
« Franchement, je ne sais pas. On a une couleur d’équipe, nous ? »
« Alors on va la trouver maintenant. »
Il se gratta les favoris, mordit sa lèvre, puis se releva.
« Là, ça dépasse juste nous deux. C’est une question de groupe. Il faut en parler avec les autres. »
« Ouais. Quand ils rentrent après l’émission, on en discute. Ils avaient dit qu’ils arrivent bientôt, non ? »
« Ça risque de prendre un peu plus. Bijoo a dit que l’itinéraire ne collait pas, donc il fait retravailler la choré aux autres avant de venir. »
L’horloge du studio indiquait 22 h.
On était vendredi soir.
Le soir même où, enfin, l’émission nocturne “Music Café de Ha Seungju” allait être diffusée.
23 h.
Trente minutes avant la diffusion, le studio retrouvait sa formation complète : cinq personnes, bruyantes, nerveuses.
Sur la table, un ordinateur qui captait la chaîne PBS, et des montagnes de paquets de snacks.
« Hyung, juste une gorgée, je peux pas ? »
Le maknae visait la bière, mais Joonghyun secoua la tête.
« Non. »
« À l’école, je suis le seul qui a jamais goûté ! Les autres groupes disent que leurs hyungs ou leurs noonas leur donnent toujours une petite gorgée. Même Gil Chaekyung a déjà essayé ! »
« Et toi, tu veux boire alors que t’es mineur ? »
Leehyuk, assis au bord du canapé, mâchait de la patate douce séchée.
« Et arrête de mettre des miettes partout. »
« Ouiii. »
En souriant, le maknae frotta exprès ses mains pleines de miettes.
« …… »
Une patate douce séchée lui arriva en pleine figure.
Apparemment, j’étais vraiment absorbé par la musique.
Le rythme de leur dispute était en train de devenir un beat dans ma tête, sans que je m’en rende compte.
Bijoo me tendit une tranche de pomme soigneusement coupée.
Je tournai la tête : il tenait un plateau plein de pelures.
« Merci. »
« Ma mère dit que quand on est fatigué, la pomme, c’est ce qu’il y a de mieux. Tu as dû en baver avec la compo… merci pour ton travail, hyung. »
« Bijoo… t’es vraiment le meilleur. »
Pendant que je mangeais, Joonghyun posa son calamar séché et tendit une grande main.
« Moi aussi j’ai bossé sur la compo, hein. »
« Tiens. »
« Non, pas celle-là, elle est oxydée. Y a pas une pomme propre comme celle de Woojoo hyung ? »
Bijoo sourit.
Enfin… ses lèvres souriaient. Ses yeux, eux, regardaient la lame du petit couteau, puis le visage de Joonghyun.
Joonghyun toussota.
« Wow… la pomme a l’air vraiment bonne. »
Bijoo se tourna vers moi.
« Tu as parlé à ta grand-mère ? »
« Elle doit être devant la télé. Tant qu’on y est, vous voulez lui dire bonjour ? »
J’appuyai sur le 1 en raccourci, puis je passai en appel vidéo.
Aussitôt, les garçons reculèrent derrière moi comme s’ils avaient soudain besoin de “respecter le cadre”.
Le visage de Kim Deoksun apparut à l’écran.
« Hé ben… tu m’as fichu la trouille. Nom d’un chien, c’est quoi ça ? Pourquoi ta tête sort de là ? »
Tout le monde éclata de rire, et je me sentis un peu gêné.
« Ça faisait longtemps que je n’avais pas fait d’appel vidéo. »
« Eh ben tu préviens avant ! »
« Oui, pardon, madame Kim Deoksun. »
Je souris et je les lui présentai.
« Mamie, tu te souviens d’eux ? Tu les as vus en décembre dernier. On s’est réunis pour regarder le Music Café en direct. »
« Ah oui, oui… c’est bien. Ça fait plaisir de voir vos têtes. »
Son visage, qui avait l’air grognon quand elle me regardait, s’illumina d’un sourire énorme dès qu’elle vit les autres.
Mais… pourquoi ?
Je suis ton petit-fils, moi. Pourquoi tu les trouves plus mignons que moi ?
« Bonsoir ! »
À leurs salutations, son sourire s’élargit encore.
« Ooooh, qu’ils sont beaux. »
« Mamie. Le petit-fils, c’est moi. Regarde-moi, s’il te plaît. »
« Je vois ta tête tous les jours à la maison, qu’est-ce que tu veux que je regarde encore ? T’es vraiment étroit d’esprit. Dès que j’ai l’air de trouver quelqu’un mignon… tu fais “oh mamie, ça me blesse”. »
« …Mamie, ils rient de moi. »
Leehyuk et Jiho se mordaient les lèvres pour ne pas exploser.
Mais, bizarrement, moi aussi je n’étais pas de mauvaise humeur.
J’étais même un peu apaisé.
Entendre sa voix, ses mots un peu rustiques, même ses jurons, ça me calmait.
On continua à parler en attendant l’émission.
J’essayai, de temps en temps, de glisser “au fait, j’ai gagné un studio”, mais elle ne me complimenta même pas une seule fois.
Elle me dit seulement de ne pas déranger les autres.
Quand le logo “Music Café de Ha Seungju” apparut en haut à droite de l’écran, je dis :
« Mamie, je raccroche. Je te rappellerai après la fin. »
« C’est bien la chaîne 7 ? J’vois plus bien les petits trucs ces temps-ci. »
« Oui. PBS, chaîne 7. »
« Dis, Woojoo… cette fois, t’as pas encore fait une gaffe ? Comme l’autre fois, avec cette histoire de souff… »
« Hein ? Je t’entends pas. Je t’aime, mamie ! »
« Hé, espèce de… ! »
Je raccrochai sur un “Hé, espèce de…” qui résonna comme un écho.
Les garçons me fixèrent, puis éclatèrent de rire.
« Ouais. Riez… »
Je soupirai, puis je finis moi aussi par rire, contaminé.
Et sans raison particulière, ça allégea mon cœur.
Mes pensées, encombrées par l’histoire de mon père, la composition, la pression… se remirent un peu en ordre.
À ce stade, j’étais presque impatient de voir la scène qui deviendrait la honte éternelle du maknae.
« Oh, le logo a disparu. Ça commence, je crois. »
L’écran s’assombrit, puis le plateau apparut.
Tout le monde avala sa salive et fixa l’écran.