Traduction: Moonkissed
Une semaine après la sortie du morceau.
Dans un quotidien qui continuait de couler comme d’habitude, j’étais assis dans le studio d’enregistrement du 2e étage, en plein cours avec le directeur Jo Gyuhwan.
Pause.
Jo Gyuhwan arriva avec un café à la main et me lança un sourire.
« T’as l’air un peu éteint. »
« Hein ? »
« C’est parce que les résultats du morceau sont moins bons que prévu ? »
« Non, pas du tout. »
Je souris en agitant la main, mais… il n’avait pas complètement tort.
Le cœur humain est sournois : on se dit que le processus compte plus que tout, puis on se retrouve à fixer le tableau des résultats comme si notre vie y était imprimée en petits chiffres.
Sorties du classement, encore et encore.
Et, forcément, une pensée revenait comme une tique : et si ça voulait dire que notre chanson n’était pas si bien ? Alors… nos efforts auraient été inutiles ? Ces idées s’accrochaient les unes aux autres et tournaient en boucle.
Il rit, comme s’il lisait sur mon front.
« T’inquiète pas. »
La suite me fit redresser les oreilles.
« Votre chanson va décoller. »
« Pardon ? »
« Je te dis que votre chanson va décoller. »
Si n’importe qui avait dit ça, j’aurais ricané. Mais quand lui le dit, ça a le poids d’une enclume déposée sur une table.
Jo Gyuhwan.
Compositeur ayant près de trois cents titres à son actif, détenteur de droits, et “main de Midas” de Lemon Entertainment.
Je n’eus pas d’autre choix que d’être surpris.
« Au baseball, il y a un terme, DTD. Tu connais ? »
« Non. »
« Ça veut dire : “les équipes qui doivent descendre… descendent”. »
Puis il ajouta :
« Dans la musique, c’est pareil. Les chansons destinées à percer… perceront. C’est la loi du milieu. Et c’est ce que j’ai vu toute ma vie. »
« Merci, mais honnêtement, cette fois… »
« Je ne dis pas ça juste au feeling. »
Il continua, sérieux :
« La chanson est bonne. »
« Vraiment ? »
« Oui. Vous l’avez bien faite. »
Je me sentis bêtement content, comme si on m’avait tamponné “validé”.
« La répartition des parties en duo est propre, la couleur globale est belle. La mélodie est fraîche, tempo medium, parfaite pour une chanson de printemps. Et surtout… en ce moment, le classement est un terrain vide. »
« Terrain vide ? »
« Sixty Seconds s’est écrasé. Leur fandom était monstrueux, ils faisaient du “décalage” avec dix chansons. »
« Ah… »
« Girls On Top aussi est en mode frein à main. TNT va bientôt revenir, mais eux c’est hors catégorie. Si on met ça de côté, il n’y a pas vraiment d’adversaire. Si vous jouez bien, vous pouvez piller une maison vide, tu vois ? »
En balayant le classement sur son téléphone, Jo Gyuhwan reprit :
« À mes yeux : la chanson est bonne, et l’environnement est favorable. Il ne manque qu’une chose. Un déclencheur convenable. »
« Un déclencheur… »
Je répétai le mot, puis j’osai demander :
« Alors… comment on le crée, ce déclencheur ? »
« Hein ? »
« Qu’est-ce que je peux faire… »
Avant même que je finisse, il éclata de rire. Puis carrément, il rit à gorge déployée.
Je clignai des yeux, perdu.
« Pourquoi vous riez ? »
« Parce que c’est mignon. »
On m’avait souvent dit “beau gosse”. “Mignon”, c’était une première.
« Pourquoi toi tu te prends la tête avec ça ? »
« Pardon ? »
« Je comprends que tu réfléchisses parce que t’es le leader, que tu veux que l’équipe marche. Mais votre métier, à vous, c’est d’être des artistes. »
« Ah… »
« Tu crois que l’agence sert à quoi ? À vous laisser penser à autre chose qu’à vous entraîner. Si toi, tu fais aussi leur boulot, eux, ils ne peuvent plus vivre. »
Il me regarda, presque fier.
« En ce moment, le manager Yoon fait le tour des radios et des chaînes, il “vend” votre chanson. Donc, respire. »
« Vraiment ? »
« Tu n’as pas remarqué qu’il était moins visible ces derniers temps ? »
Je l’imaginai, plié en deux, à s’incliner partout : s’il vous plaît, passez notre morceau… Alors qu’il a une hernie au dos, en plus.
Comme s’il avait deviné mes pensées, Jo Gyuhwan sourit.
« Vous, vous avez juste à battre des ailes. Les ailes, c’est nous qui vous les fixons. »
Grâce aux tournées de Yoon Seokhwan, Something passait parfois en sélection radio, et, ces jours-là, on réapparaissait brièvement dans les environs du Top 100.
Les résultats restaient globalement modestes, mais ce n’était pas “zéro” non plus.
Déjà, notre visibilité avait augmenté.
Les vidéos de chorégraphie, les clips d’entraînement de l’évaluation de fin d’année, la vidéo du travail avec Jang Sowon… Tout ça, posté sur la chaîne MyTube de l’agence, montait doucement en vues.
Certes, c’était surtout les abonnés de Lemon Entertainment qui cliquaient, mais il y avait aussi des gens qui arrivaient après avoir entendu Something.
Bon… peut-être à peine quelques centaines.
Des gens du genre à chercher les ruelles plutôt que les avenues, pour tomber sur une “bonne adresse” que personne ne connaît.
– J’ai trop aimé Something !! Je vous soutiens New Black !
– J’ai écouté et j’ai googlé par curiosité ㅋㅋ vous êtes tous trop beaux
– Je vais vous surveiller ㅋ
Cinq ou six commentaires seulement, mais pour nous, c’était une batterie de secours branchée au cœur.
Quand l’entraînement devenait dur, je relisais ces phrases et je respirais mieux. Une nouvelle habitude.
Mais le plus gros “gain”, c’était ailleurs.
Moi : [Mamie, t’en penses quoi ? La chanson de ton petit-fils est sortie.]
KingGodKimDeoksun : [C’était pas mal.]
KingGodKimDeoksun : [Si y’a une cassette envoie j’vais la passer au magasin.]
Moi : [Y’a plus de cassettes, mamie. Tout est digital.]
Moi : [Bref attends un peu.]
Moi : [Y’a peut-être une pluie de billets qui arrive ^ㅇ^]
KingGodKimDeoksun : [Impressionnant.]
…Ma grand-mère n’a aucune raison d’être aussi gentille.
KingGodKimDeoksun : [T’as cru j’allais dire ca, espece d’andouille]
KingGodKimDeoksun : [Arrête de rêver et entraine-toi jusqu’a chier du sang]
Et là seulement, mon cœur se posa.
Si je me sens “rassuré” en me faisant insulter, c’est que je ne suis pas tout à fait normal non plus.
Mais je savais.
Même si elle parle comme ça, elle devait déjà fanfaronner partout :
“Mon petit-fils est chanteur ! Idol ! Il a même sorti une chanson !”
Rien que d’imaginer ça, ma poitrine se remplissait d’une fierté douce.
Jusqu’ici, je n’avais jamais pu lui offrir un “résultat” concret. Là, j’avais enfin quelque chose.
« Hyung. »
Bijoo me donna un petit coup de coude.
« Hein ? »
« Jiho dit de lui faire coucou. »
« Ah. »
Je baissai les yeux et je lui fis signe de la main.
Dans un océan d’uniformes de collège, notre maknae souriait, lumineux, et agitait la main comme un gamin qui vient de gagner un trésor.
13 février.
La veille de la Saint-Valentin.
Aujourd’hui, c’était la cérémonie de remise de diplômes du collège de Jiho.
« C’est qui, eux ? »
« Des célébrités, apparemment. Des célébrités. »
« Ils passent à la télé ? »
« Maman, eux c’est pas des célébrités, c’est des trainees. C’est comme des stagiaires de l’entreprise. »
« Notre Suyeon sait tout. »
« Mais maman… même les primaires savent ça maintenant. »
« Ils sont vraiment beaux. »
« Celui du milieu, il a l’air tellement sérieux, non ? Beau, et on dirait qu’il bosse bien à l’école. »
Oui madame, c’est moi.
« Toi aussi… un artiste reste un artiste, pourquoi tu dis “bon élève” ? »
« Je dis juste que ça se voit sur sa tête. »
« En tout cas, ils font pas “frimeurs”, c’est agréable. J’imaginais les célébrités plus insolentes, mais eux, ils ont tous l’air doux. »
Des murmures nous entouraient, de partout.
Nous faisions semblant de ne rien entendre, adossés à la rambarde comme si on était “tranquilles”, mais évidemment… on entendait tout.
Chaque “beau” et chaque “mignon” faisait tressauter mes pommettes.
Je suis heureux, oui.
J’aime l’attention. Nous aimons l’attention.
« C’est fou, sortir de l’agence et être traités comme des gens, ça fait bizarre. »
« Grave. »
Bijoo répondit en riant.
« Ça faisait longtemps qu’on ne m’avait pas dit “beau”. »
« Toi ? »
« Les employés disent que je suis un visage “commun” dans l’industrie. »
« Ils vivent sans miroir ou quoi… »
Au passage, notre maknae… est vraiment beau.
Dans une salle de plusieurs centaines de personnes, j’avais l’impression que son visage attirait la lumière.
Des collégiennes l’observaient en masse.
Quand Jiho levait la main et jetait un regard vers nous, elles gloussaient en se chuchotant des trucs.
Bon. Ce n’est sûrement pas méchant.
Les garçons, eux, voyaient les réactions des filles, nous regardaient vite fait… puis ricanaient avec un air “pfff”.
Ça me fit sourire.
Je pouvais deviner exactement ce qu’ils avaient en tête, et surtout… ça se lisait sur leurs visages comme un sous-titre.
Ils sont vraiment… de vrais bébés.
Peau claire, énergie vive, un air de printemps.
« La jeunesse, c’est le meilleur. »
« Arrête de parler comme un vieux. »
Leehyuk me coupa, puis pointa du doigt.
« Les parents de Jiho sont là. On va les saluer après. »
« Où ça ? »
« Là-bas, le groupe de quatre femmes. »
« Waouh… »
L’exclamation de Joonghyun résumait notre pensée.
Il avait dit : trois grandes sœurs.
Et, effectivement : un homme d’âge mûr à l’allure imposante, une femme à l’air doux, et trois femmes d’une vingtaine d’années, avec une aura de mannequin.
La génétique est un dieu capricieux, mais là… il a clairement mis du budget.
Tout le monde jetait des coups d’œil à la famille “beaux gens”.
Mais moi, c’est surtout le père de Jiho qui attira mon attention.
Il avait une vibe “cadre dirigeant de conglomérat”, et un costume de luxe sur tout le corps.
« Le père de Jiho… »
« Oui ? »
« Il avait dit qu’il tenait un resto de poulet, non ? »
Bijoo sourit, un peu gêné.
« Il est bien patron. Pourquoi ? »
« Il a l’air… d’un vice-président de grande entreprise. La dernière fois, à l’évaluation, il n’était pas venu, donc je m’étais fait une image dans ma tête. Mais en vrai… il me rappelle le président Park Taejun de TJ Entertainment. »
Leehyuk s’incrusta, agacé.
« Hyung, arrête de tourner autour. Dis-le franchement. »
« Quoi ? »
« Le père de Jiho, c’est le PDG d’une franchise de poulet. »
Pendant que je clignais des yeux, Bijoo tapa “Wang Hyeontak” sur son téléphone et me montra.
– Né en 1957, entrepreneur
– Président de Hoho Chicken
Hoho Chicken… ce n’est pas une des trois plus grosses franchises de poulet ?
« … »
Donc “il tient un magasin de poulet”, c’était ce niveau de “magasin”.
Je comprenais mieux les vêtements, la montre, tout ce que Jiho trimballait.
En voyant ma tête, les autres affichaient un air compatissant : nous aussi, on a eu cette tête-là au début.
Donc c’était vraiment le fils d’une famille ultra riche.
C’était la première fois de ma vie que je voyais un quasi-chaebol d’aussi près, et je regardais le père de Jiho comme si j’observais une créature rare.
Et puis…
Brouhaha.
Les regards des gens glissèrent soudain vers un autre endroit.
Le mien suivit naturellement.
À l’entrée de la salle.
Un bruit de rafales de déclencheur.
Une troupe de caméras venait d’apparaître.
Et là, je reconnus un visage qu’on avait “oublié”.
« On n’aurait pas dû oublier ce côté-là. »
« C’est vrai… elle est dans la même école que Jiho. »
La maknae de Girls On Top, Gil Chaegyeong.
Ça faisait un moment depuis la scène dans le couloir.
« Elle a vraiment l’air “sage”, hein. »
« C’est elle, celle dont mon fils parle à chaque fois qu’elle vient à l’école ! »
« Je croyais qu’elle aurait un look de renarde, mais elle est jolie. Elle ressemble à notre fille. »
« Elle est bien plus jolie. Yeseo tient de toi, elle a une tête de cheval. »
« Si tu veux la paix, ferme-la. Chaque fois que tu parles, tu me chauffes. »
Les adultes réagissaient avec sympathie : Chaegyeong avait une beauté propre, fine, “bien comme il faut”, le genre qui plaît aux parents.
En marchant, elle vit Jiho nous faire coucou, le regarda du coin de l’œil… puis tourna les yeux vers nous.
Et elle sourit.
Un sourire… qui cachait quelque chose.
« Elle s’assoit à côté de Jiho. »
« Hein ? »
« Il y a de la place partout, pourquoi elle va précisément là… ? »
C’est quoi son plan.
Gil Chaegyeong était de très mauvaise humeur.
Tout ça à cause de l’attention concentrée sur Ju Hana, après le scandale, quand elle avait été citée comme “petite amie” de Juwan.
Les journalistes étaient là, elle avait eu un petit moment d’excitation.
Mais la plupart des questions, c’était :
“Comment va Hana ?”
“Quel est son état d’esprit ?”
Des questions irritantes au possible.
Demandez-moi plutôt à propos de ma remise de diplôme.
Aujourd’hui, c’est moi la star, non ?
Elle était déjà énervée que ses aînées ne puissent pas venir à cause du scandale. Énervée que les journalistes posent des questions absurdes. Et surtout…
Elle détestait voir Wang Jiho saluer joyeusement ses hyungs.
Ça me donne la nausée.
Qu’est-ce qu’il a à sourire comme ça ? Ça l’écœurait.
Alors elle s’assit exprès à côté de Jiho.
Je vais lui faire avaler quelque chose.
Aux camarades de classe qui la regardaient avec des yeux ronds, elle offrit un sourire éclatant.
« Jieun, Youngseon, salut. »
Des filles dont elle ne croisait le visage qu’une ou deux fois par an.
Mais comme “la célébrité de la classe” connaissait leurs noms, elles s’agitèrent, ravies.
Chaegyeong put conduire la conversation vers un terrain familier, sans effort.
Ces enfants sont faciles.
Pour elle, qui vivait l’industrie depuis la 5e, c’était un réflexe.
Après avoir rapidement “conquis” ses camarades, elle passa à l’étape suivante.
« Jiho, salut. Ça fait longtemps. »
« Ouais, longtemps. »
« On se recroise dans ma boîte, et maintenant ici ? C’est drôle, quand même. »
Les autres sursautèrent.
« Sérieux ? Vous êtes dans la même agence ? »
« Non. »
« Alors comment vous vous êtes rencontrés là-bas ? »
Chaegyeong répondit avec une douceur impeccable.
« Jiho est venu chercher une chanson chez une de nos unnie. »
Techniquement, c’était une collaboration. Mais si elle corrigeait, Jiho aurait juste l’air plus petit.
Elle sourit, parfaitement.
« Ah, et ton groupe… votre chanson est sortie, non ? »
« Vraiment ? Jiho, tu ne nous as rien dit ! »
« J’étais un peu gêné… »
Chaegyeong s’apprêtait à dérouler sa petite “opération”.
Sauf que… ça ne mordait pas.
Au lieu de rougir, Jiho souriait comme un chiot.
« Elle s’appelle comment la chanson ? Et le nom du groupe, c’est quoi ? »
« On n’est pas connus, donc c’est un peu… »
Chaegyeong attrapa la réponse comme si elle la volait.
« New Black. »
« New Black ? »
« C’est ça, hein, Jiho ? »
Elle s’attendait à entendre : “C’est qui ?”
Mais la scène prit une direction inattendue.
À l’instant où le mot New Black tomba, l’air autour sembla se figer.
Un silence étrange.
Puis un murmure, comme une vague qui grossit.
« …New Black ?! »
Chaegyeong resta stupéfaite, au milieu des chuchotements qui se répandaient dans toute la salle.
Hein ?
C’était quoi, ce truc.
Cette sensation… d’avoir fait une publicité gigantesque, sans le vouloir.