Traduction: Moonkissed
Cette première journée, conclue par un samgyeopsal absolument divin, avait été… parfaite.
On s’entendait incroyablement bien musicalement, et on avait passé un moment franchement joyeux. Mais, malheureusement, le travail avançait par à-coups.
À cause des plannings de chacun.
Nous, on avait nos cours et nos leçons, et Jang Sowon sunbae-nim, de son côté, était absorbée par la production de l’OST d’un drama qui allait bientôt être diffusé.
C’était un rythme infernal, mais dès qu’on se retrouvait, on travaillait dans la bonne humeur.
« Écoutez ça. »
Dans le studio, il y avait une guitare acoustique.
Je la pris, et, à force de la tenir, elle était devenue familière sous mes doigts. Je pinçai les cordes.
Mes mains se mirent à suivre, librement, la progression mélodique que j’avais imaginée chaque soir, à l’auberge, avant de dormir.
Au début, les petits me regardaient comme s’ils visitaient un singe rare au zoo.
« Hyung, maintenant tu joues même de la guitare ? »
« Je savais déjà en jouer. »
« Quand on commence à t’oublier, une nouvelle compétence apparaît. »
Mais eux aussi finirent par s’y habituer.
Ils écoutaient, en hochant la tête, en battant discrètement la mesure.
Jang Sowon, elle, fermait les yeux et se concentrait sur la mélodie que j’ajoutais.
Quand je terminai, je demandai :
« Et si on faisait la progression de topline comme ça ? »
« Ça pourrait marcher. Passe-la-moi. »
La guitare changea de mains.
Et elle, aussitôt, reprit ma mélodie, la transforma, la tordit, la fit respirer autrement.
Évidemment… c’était bien meilleur que la mienne.
Une vraie pro.
Chaque fois que je la voyais copier et modifier ma ligne en une seconde, j’avais envie d’applaudir.
Après avoir joué un moment, elle sourit et demanda :
« Alors ? Comme ça ? »
« C’était vraiment super. »
Je répondis :
« Ça me fait penser un peu à “Sunflower”, dans vos chansons. »
« Oui. J’ai ajouté un petit morceau de ce son-là à ce que tu avais fait. »
« Oui… c’est clair. Simple, mais avec ce côté acoustique, ça colle parfaitement. »
« Tu veux la rejouer une fois ? »
Je repris la guitare.
À chaque échange, les petits réagissaient comme des spectateurs à un match de ping-pong : la tête à gauche, “oh”, la tête à droite, “oooh”.
Et ainsi, le morceau avançait comme de l’eau qui coule.
Comme si on construisait un bateau.
Au début, il n’y avait qu’une ossature, puis on ajoutait des planches, puis une coque, puis, un jour, même le mât se dressait.
Something se fabriquait ainsi.
Travailler comme ça… c’était nouveau.
Rien à voir avec le processus de production que j’avais appris dans la grande agence TJ Entertainment.
À vrai dire, c’était… un joyeux bazar.
On se rassemblait, on discutait comme à une réunion de quartier, on attrapait des idées de paroles au vol, on bricolait des mélodies, on corrigeait, on recommençait.
Aucune solennité.
Au contraire : une ambiance de blague, de taquinerie.
Et justement, ça avait plein d’avantages.
Avec cette atmosphère légère, on n’avait pas peur de proposer des idées. C’était amusant. On osait tenter de nouvelles choses, encore et encore.
Une expérience vraiment agréable.
C’était la première fois que le travail, en lui-même, me paraissait fun.
Quand je me faisais démonter en cours par les profs de training, je venais au siège de Hwai Entertainment, et ce travail-là me servait de “soin”.
Et, en même temps, on le sentait tous.
Personne ne le disait à voix haute, mais on le percevait instinctivement.
Quelque part… un vent arrière soufflait.
Évidemment, tout n’était pas parfaitement fluide.
Le plus gros problème, c’était le manque de temps.
Composer et écrire, c’était agréable, mais quand l’heure de l’enregistrement arriva, le planning devint terriblement serré.
Parce que Hwai Entertainment avait fixé la sortie au début février.
Ça, ça a été notre unique vraie crise.
Même en répétant dur, on n’atteignait pas toujours la qualité qu’on voulait, et l’ambiance faillit devenir tendue.
Jiho, par exemple, finit même par pleurer une bonne fois, face aux réactions de Jang Sowon qui, ce jour-là, s’était transformée en prof tigre.
Mais on y arriva, au final.
On réussit l’enregistrement.
Et quand on écouta la version finale… on fit tous une drôle de tête.
C’était un peu… décevant, franchement.
Jang Sowon sourit et demanda :
« En l’écoutant, vous trouvez ça un peu nul, non ? »
« Hein ? Non… »
« C’est écrit sur vos faces, petits crapules. »
Elle nous expliqua :
« C’est parce que le mix et le mastering ne sont pas finis. »
« Le mastering ? »
« Pour simplifier : c’est l’étape où on ajuste l’équilibre du morceau. Les ingénieurs corrigent des différences minuscules de son, peaufinent. Ça a l’air petit, mais quand vous entendrez la version finalisée, vous comprendrez. »
« Ah… »
« Vous pouvez être impatients. »
Elle déclara ça avec une assurance tranquille.
« Ça va sortir transformé, au point que vous ne reconnaîtrez même plus. »
Février 2014.
C’était le soir, la veille de la sortie de l’album de Jang Sowon contenant Something.
Un dimanche, le seul jour de la semaine où on avait vraiment une soirée libre au dortoir, alors l’ambiance était détendue.
Comme des détenus de prison qui profitent enfin d’un moment de repos.
Non.
Pourquoi est-ce que je pense encore à la prison, moi ?
Je chassai ces pensées en ouvrant Internet sur mon smartphone.
Je tapai « New Black » dans la barre de recherche, et les résultats apparurent aussitôt.
– « Jang Sowon, sortie imminente du nouvel album “Wishful Thinking” »
– « “Something”, une collaboration avec les rookies “New Black” »
– « Qui est le nouveau boygroup “New Black”, qui collabore avec Jang Sowon ? »
Il y avait pas mal d’articles, mais ils se répétaient tellement que, au fond, ça se résumait à trois ou quatre.
La plupart venaient tout simplement des communiqués de Hwai Entertainment ou de notre agence.
Et, évidemment… il n’y avait pas de commentaires.
Au mieux, un ou deux du genre : « Sowon unnie, fighting ! », et encore.
Je parcourus “New Black” en long, en large, en travers.
Rien.
Ce manque de réactions me laissa un petit goût de vide.
J’espère que ça marchera bien.
J’avais passé des nuits entières à me demander comment habiller la mélodie, à y mettre du soin. Alors j’espérais qu’au moins, la chanson aurait un minimum de résultats.
Bon, vouloir réussir alors qu’on est juste des rookies… c’est peut-être trop gourmand.
Mais en même temps, il y a le nom de Jang Sowon sunbae-nim. Alors ça pourrait marcher, non ?
Mes pensées se brouillaient.
L’être humain veut un premier prix sans acheter le ticket, c’est connu… mais à l’approche de la sortie, je sentais mon cœur devenir naturellement plus humble.
Ou alors… j’installais inconsciemment une barrière, juste pour éviter la déception.
Pff. Tant pis.
Je verrouillai mon téléphone et m’affalai sur le canapé du salon.
Pendant que je fixais le plafond, l’air absent, une odeur douce et délicieuse s’échappa de la cuisine, juste à côté.
Du dakgalbi.
Bijoo, en tablier, remuait la poêle à la spatule, et chaque mouvement envoyait une vague de parfum.
« Ça sent bon. »
Le maknae, qui poussait une serpillière avec le pied, sourit bêtement.
« Hein ? Trop bon, non ? »
« Oui, carrément. »
« Mon père a dit qu’il avait envoyé le meilleur poulet de tout son stock. Pour que vous mangiez bien, hyung. »
Le dakgalbi venait de l’envoi du père de Jiho, il n’y avait pas longtemps.
Le frigo était plein à craquer.
Des quantités absurdes : blancs, ailes, morceaux triés… de quoi manger un an.
« Jiho. »
« Oui ? »
« Ton père, il fait quoi déjà ? »
« Il a une boutique de poulet frit. »
« Ces temps-ci, c’est dur pour les indépendants… ça va, s’il envoie autant ? »
« Aucune idée. »
Le maknae haussa les épaules.
« Mon père gère. »
Je secouai la tête.
Toujours pas très mûr.
Son père doit être en train de frire du poulet à s’en user les poignets, parce que son fils galère… et lui : “il gère”.
Les parents de Jiho, en tout cas, étaient d’un dévouement total.
Trois grandes sœurs au-dessus, et lui seul garçon… tout est dit.
T-shirt et short avec un logo de luxe.
Une montre chère au poignet.
Et il passait la serpillière avec ça.
TAC !
Quelque chose vola et s’écrasa sur mon visage, alors que j’étais allongé.
« Pfff, pfff… ! »
Je sursautai, et je découvris… mon sous-vêtement.
« Quoi ? C’est qui ?! »
« Qui, à ton avis. »
« Leehyuk ? »
Il me regardait, allongé comme une larve sur le canapé, avec un air de profond mépris.
« Hé, hyung. »
Assis à côté d’une montagne de linge, Leehyuk tapota le sol.
« On plie le linge et, d’un coup, tu fais une pause ? Arrête de traîner et viens plier. »
« Je plie. »
« Ça, c’est plier ? »
« Je fais de mon mieux. »
Toujours allongé, je coinçai un vêtement avec ma main gauche et le levai.
Je l’attrapai de la droite.
Je le secouai une fois, vaguement, et… plié. Terminé.
Leehyuk eut l’air de perdre ses mots.
« Tu… tu crois vraiment que ça, c’est plier ? Ah non, c’est trop absurde, j’en bafouille. Tu appelles ça un vêtement plié ? »
« Oui. »
« Tu n’as jamais fait de tâches ménagères ? »
« Si. Beaucoup. »
« Alors pourquoi tu plies comme ça ? »
« Pour la santé mentale, c’est mieux de faire les choses à moitié quand ce n’est pas important. De toute façon, tu plies tes vêtements pour quoi ? Pour les remettre ensuite, non ? »
Je récupérai un autre vêtement avec mes orteils.
« C’est répugnant, sérieux. »
« Il y a des choses importantes, et des choses pas importantes, Leehyuk. »
« Hein ? »
« Si tu t’entraînes au chant, tu chantes mieux. Si tu t’entraînes à danser, tu danses mieux, oui ? »
« Oui. »
« Donc tu progresses, tu assures sur scène. Si tu assures sur scène, tu gagnes des fans. Si tu gagnes des fans, notre popularité monte. C’est logique, non ? »
« Et alors ? »
« Si tu t’entraînes au chant, tu deviens un idol qui chante bien. Mais si tu plies le linge avec sérieux… tu deviens un idol qui plie bien le linge. Et ça, ça n’aide absolument pas notre boulot. Donc : choix et concentration. »
Leehyuk suivit mon raisonnement, puis conclut :
« En gros… tu n’as juste pas envie de plier. »
« Exact. »
« À la salle d’entraînement et au quotidien, tu es deux personnes différentes. »
Comme si mon pliage “style catastrophe” le blessait personnellement, Leehyuk replia tout derrière moi.
Avec zéro millimètre d’erreur, comme un artisan.
Et quand il nettoyait la salle de bain, il ne laissait pas un grain de poussière.
Il vit fatigué, je te jure.
En m’étirant, je me redressai du canapé.
Je voulais aller goûter le dakgalbi qui finissait de cuire.
En passant, je vis Leehyuk hésiter devant un vêtement difficile à plier.
« Donne. »
« Hein ? »
Trois secondes.
Je repensai à l’époque de l’armée, quand je pliais mes vêtements au carré pour gagner des points de récompense.
Je pliai.
Et je lui rendis.
« …Hein ? »
Leehyuk me fixa, hébété. Je lui souris.
Derrière moi, j’entendis un murmure : « Attends… comment il a fait ça ? »
Je passai à côté de Leehyuk, qui examinait mon vêtement plié comme un produit d’une marque concurrente, et du maknae qui poussait sa serpillière n’importe comment, et j’entrai dans la cuisine.
« C’est bientôt prêt ? »
« Hyung, parfait timing. »
Bijoo m’accueillit, content.
« C’est presque fini, il faut juste ajuster le goût. Tu veux goûter ? »
« Avec plaisir. »
Bijoo me tendit la spatule.
C’était… impeccable.
Quand je hochai la tête en levant le pouce, Bijoo baissa le feu.
« Jiho. »
« Oui ? »
« Va réveiller Joonghyun. »
Joonghyun arriva, les cheveux en bataille, en se grattant la tête, et on s’installa enfin tous autour de la petite table pliable du salon.
Il n’y avait pas de vraie table.
Pas parce qu’on ne voulait pas.
Parce qu’il n’y avait juste pas la place.
En mangeant le dakgalbi dans la poêle, on ne tarissait pas d’éloges.
« Alors ? »
À la question du chef, tout le monde se précipita pour complimenter.
Bijoo rayonnait.
Et le fils du “fournisseur d’ingrédients” rayonnait aussi.
Entre deux bouchées et des blagues inutiles, la conversation glissa vers les événements de février.
« Hé… notre maknae qui termine le collège, quand même. »
Bijoo s’émerveilla.
« Le temps passe trop vite. »
« Quand je l’ai rencontré, il arrivait à peine à ma taille, je crois. Il a bien grandi. »
« N’exagérez pas, hyungs. À l’époque, j’étais déjà grand. »
« C’est vrai. Et à l’époque, Joonghyun hyung était moins grand aussi. »
« Ça reste deux, trois centimètres max. »
Comme je ne connaissais pas leur passé, je me contentai de manger en silence.
Dix-sept ans, déjà 175 cm, notre maknae.
Son visage faisait jeune, mais son corps… il avait déjà bien grandi.
« Maintenant, Jiho est plus grand que Leehyuk. »
« Ah, Bijoo hyung ! »
Tout le monde éclata de rire devant la tête dégoûtée de Leehyuk.
Mais c’était vrai.
À cause de sa carrure, Jiho semblait effectivement un tout petit peu plus grand.
Je demandai :
« Vous mesurez combien, tous les deux ? »
« Moi, 175. »
« Moi, j’ai mesuré hier au centre de santé. 174,6. »
« Hein ? »
Joonghyun s’arrêta net en pleine bouchée.
« Non, Jiho est plus grand. »
« Donc tu n’es pas 175, toi ? »
Au moment où je demandai ça, Leehyuk toussota.
Le maknae saisit l’occasion immédiatement.
« Alors levez-vous, hyungs. On mesure. »
« Non. »
« Dans ce cas, j’estime que je suis le plus grand. »
« Pff… vous allez vraiment vous battre pour une histoire de taille ? Hein, Joonghyun ? »
Je tendis mon poing, Joonghyun sourit et tapa dedans.
Les deux autres, sauf Jiho, avaient l’air prêts à sortir des fourches et se révolter.
Bijoo avait une expression trahie.
« Sérieusement… Kim Joonghyun, t’es cruel. »
« Oui, le plus petit. »
« Vous ne voulez plus manger de dakgalbi, camarade de promo ? »
Ils avaient tous les deux le même âge, et ils devaient obtenir leur diplôme de lycée cette année pour entrer ensemble dans une université en ligne.
Une inscription faite à cause du service militaire.
Pendant qu’ils se chamaillaient, je m’adressai à Jiho.
« Ah, au fait, Jiho. »
« Oui ? »
« Tu veux quoi comme cadeau de fin d’études ? »
« Moi ? »
Il réfléchit, puis répondit :
« Pas besoin de cadeau… j’aimerais juste que notre chanson marche bien. »
« Moi aussi. »
« Elle sort demain… ça va marcher, hein ? »
« Je sais pas. »
Les autres s’étaient tus.
Ils fixaient ma bouche comme si j’allais sortir une prophétie.
On dirait un cabinet de voyance.
C’est plutôt à Cho Gyuhwan directeur qu’il faudrait demander ça, non ?
« Il faut lâcher prise. »
« Mais on n’y arrive pas. »
Bijoo sourit.
« On se dit qu’on a tant travaillé, alors on veut une récompense. »
« Mais ça ne dépend pas de nous. La chanson la plus “réussie” de Jang Sowon sunbae-nim, c’était “Sunflower”, non ? Elle était autour de la trentième place, je crois. Honnêtement, rien que rentrer dans les charts, ce serait déjà une énorme réussite. »
Et la vérité… c’était que ça paraissait impossible.
Les classements montent avec le streaming, et ni nous ni Jang Sowon n’avions un fandom capable de faire tourner ça vingt-quatre heures sur vingt-quatre.
Pour la title track, peut-être, mais notre morceau, en troisième piste… ça semblait dur.
Enfin.
Sauf si un miracle tombait du ciel.
« Hein ? »
Le maknae, qui regardait son smartphone en mangeant, cria soudain.
« Quoi ? »
« Pourquoi tu cries ? »
« Hyung, regardez ça. »
Jiho nous montra un article sur son écran.
Nos yeux s’agrandirent.
Parce qu’en ce jour, la veille de la sortie… une bombe atomique venait d’exploser dans le monde du divertissement.