Traduction: Moonkissed
On aurait dit qu’une usine s’était mise en marche dans ma tête.
Une note monotone entra dans l’usine.
Sur le tapis roulant, des notes défilèrent, passèrent dans des machines, furent découpées, polies, assemblées… et ressortirent transformées.
Comme ça, l’arrangement qui soutiendrait le thème principal commença à se dessiner tout seul.
Mes sourcils frémirent.
Parce que ça ne m’était jamais arrivé, pas une seule fois.
Mon cerveau, stimulé par cette mélodie à la fois familière et singulière, était en train de donner des couleurs à des notes grisées, presque sans que je le veuille.
Des notes qui dansaient, légères, papillonnantes.
Je restais là, hypnotisé par leur ronde lumineuse, quand…
« …Hé, hyung. Hé, hyung. »
« Hm ? »
Depuis quand avais-je les yeux fermés ?
Quand je les rouvris, Leehyuk était en train de me tapoter.
Quoi ?
Pourquoi tout le monde me regardait comme ça ?
Jang Sowon cligna des yeux, puis éclata de rire.
« Attends… tu dormais ? »
« Pardon ? »
Je penchai la tête, bouche bée, et Leehyuk ajouta :
« Tu es comme ça depuis presque cinq minutes. »
« Moi ? »
« Si tu ne me crois pas, demande aux autres. »
« Non… »
Je marmonnai, vexé.
« Ça faisait dix secondes, pas plus. »
« Bah, si tu es fatigué, tu peux somnoler, ça arrive. »
Avec quelqu’un d’autre, la scène aurait pu tourner au malaise, mais Jang Sowon riait franchement, d’un rire clair.
Je me sentis injustement accusé.
« Sunbae-nim, ce n’est pas ça. »
En agitant les mains, je lui expliquai ce qui venait de se passer.
En version… très soigneusement montée.
Le plus “normal” possible.
En gros : “Votre mélodie était tellement bien que j’étais en train d’imaginer un arrangement dans ma tête.”
C’était la vérité, mais pourquoi ça sonnait comme une excuse ?
« Hm. Vraiment ? »
Jang Sowon plissa les yeux.
« Donc, dès que tu écoutes, des arrangements te viennent ? »
« Non, enfin… c’est… »
Elle ricana et lança, moqueuse :
« Wow. Notre leader est un génie musical ? Et dire que je n’avais pas remarqué. Vous, vous saviez ? »
« Oui, sunbae-nim. »
« Entre nous, on l’appelle le grand maître de la musique. »
Les membres ne rataient jamais une occasion de se payer ma tête.
Oui.
Très bien.
Vous avez trouvé un prétexte, hein.
« La mélodie que vous venez d’entendre, c’est exactement la raison pour laquelle je vous ai appelés. »
Jang Sowon chassa le rire de son visage et entra dans le vif du sujet.
« Vous savez que je sors bientôt un nouveau single, non ? »
« Oui. »
« Il y aura environ trois chansons. La title et une autre sont presque finies, le mix est déjà bouclé. Mais le problème… c’est celle-là. »
Elle tapota son ordinateur.
« J’ai réussi à faire le thème principal, mais je n’arrive plus à avancer. »
Puis elle continua :
« La mélodie… je l’ai faite quand, déjà ? Mi-novembre de l’année dernière, je crois. Vers la période du jour du concours du Suneung. Il avait neigé, vous vous en souvenez ? »
Je m’en souvenais très bien.
C’était même pour ça qu’on était là.
Elle sourit, comme si elle revoyait la scène.
« J’étais sur le balcon de mon appart, je regardais la neige. C’était vraiment beau. Il faisait jour, mais le ciel était sombre, et tout ce blanc s’accumulait doucement. Je fredonnais sans réfléchir… et à un moment, ça m’a transpercée. Tu vois ce feeling ? Comme un choc électrique, un frisson glacé. »
Je hochai la tête, parfaitement d’accord.
C’était exactement la sensation que j’avais eue en entendant la mélodie.
On était sur la même longueur d’onde.
« Donc j’ai foncé, sans hésiter, en me disant : “Mon prochain morceau, c’est celui-là.” J’ai écrit le thème direct, mais… ça ne se laisse pas faire. »
« Vous êtes bloquée. »
« Oui. Alors, à votre avis, pourquoi je suis bloquée ? »
Je répondis à sa question :
« Parce que cette mélodie appelle quelque chose de frais… et un peu maladroit. »
« Oh. Toi aussi, tu l’as senti ? »
Ses yeux s’agrandirent, et quelque chose s’alluma dans son regard.
Comme si elle venait de réaliser que je ne blaguais pas.
À côté, les autres avaient l’air de ne rien comprendre.
Joonghyun demanda :
« Qu’est-ce que ça veut dire, sunbae-nim ? »
« Que le leader explique. »
Sous les regards braqués sur moi, je détaillai :
« La mélodie que vous avez faite colle mieux à une ambiance “jeune, printanière, un peu naïve” qu’à quelque chose de très sophistiqué. »
« Et c’est ça qui est difficile ? »
« Oui. Parce que si on confie ça à un producteur pro ou à un ingénieur, ils vont toucher le morceau… et il va devenir très élégant, très propre. Mais préserver ce petit côté “pas totalement poli”, c’est dur. »
En clair : la chanson doit rester légèrement imparfaite et fraîche, mais dès que des pros entrent en scène, ils la rendent trop parfaite.
Parce qu’ils sont trop bons.
En voyant les autres faire « Ah », Jang Sowon confirma :
« C’est exactement ça. »
Elle sourit.
« Au début, je l’ai confiée à des producteurs et des ingénieurs que je connais, mais je n’obtenais jamais la sensation que je voulais. C’est pour ça que je vous ai appelés. »
Son histoire était simple.
Elle aimait tellement cette mélodie qu’elle refusait de l’abandonner.
Alors elle avait cherché.
Elle avait demandé à d’autres chanteurs, couru dans Hongdae, assisté à des concerts d’indés, fouillé internet… mais elle ne trouvait pas “la bonne personne” pour ce thème.
Jusqu’au jour où, envoyée à l’évaluation de fin d’année sur ordre de notre PDG, elle nous avait entendus.
« Quand j’ai entendu votre arrangement, j’ai eu un déclic. Vos couleurs de voix me plaisaient, votre manière d’interpréter aussi. »
Leehyuk demanda :
« Sunbae-nim… comment vous saviez que c’était lui qui avait fait l’arrangement ? »
« Ça s’entend. »
« Pardon ? »
« Un morceau touché par des pros, et un morceau touché par des jeunes… ce n’est pas pareil. »
Puis elle ajouta, comme pour éviter un malentendu :
« Je ne dis pas ça pour vous rabaisser. Je veux dire qu’il y a une différence de texture. Les amateurs ont quelque chose… ils osent. Ils peuvent faire, sans réfléchir, des choix que des pros, qui sont payés et qui ont des standards, n’oseraient pas tenter. »
On comprenait.
Au final, tout se résumait à ça : sa nouvelle mélodie n’avançait plus, et elle nous avait “trouvés”.
Le mystère de sa carte de visite, ce jour-là, venait de se résoudre.
« Bon, fin du prologue. »
Jang Sowon claqua des mains et demanda :
« Alors ? La mélodie, comment elle était ? »
« Elle était bien. »
« Non, pas ça. Quand vous l’avez entendue, vous avez ressenti quoi ? Une image, une idée, n’importe quoi. Dites chacun un truc. »
On se regarda, et Bijoo prit la parole en premier.
« Moi… j’ai imaginé deux lignes. »
« Des lignes ? »
« Oui. Deux lignes parallèles, qui ne se rencontrent pas. Comme… elles ont l’air de pouvoir se rejoindre, mais elles ne se touchent jamais. Ce genre de sensation. »
« Je vois. »
Jang Sowon hocha la tête et commença à prendre des notes sur son téléphone, ses longs ongles tapotant l’écran.
Puis Joonghyun ouvrit la bouche.
« J’ai trouvé que c’était un beat compliqué pour rapper. »
« Rap ? »
« Je suis rappeur. »
« Tu veux dire que tu voudrais qu’il y ait du rap ? »
« Euh… non ? »
Il réfléchit, puis changea d’avis comme si c’était naturel.
« Si. Je pense que du rap, ce serait bien. »
La réponse pouvait sembler culottée, mais avec son ton de gars de la campagne, honnête et simple, Jang Sowon sourit.
« D’accord. On considérera l’idée. Et l’ambiance ? »
« Vous avez dit que vous l’aviez écrite en regardant la neige, mais moi j’ai ressenti autre chose. Plutôt… des pétales de cerisier au printemps. »
« Des fleurs de cerisier ? »
« Oui. Vous voyez, parfois… quand on est assis à un arrêt de bus, et que les pétales volent. »
Joonghyun avait un côté étonnamment poétique.
Je le regardai, surpris. Il croisa mon regard et haussa les épaules, fier.
Attends.
C’est toi qui viens de dire ça, pourquoi tu es satisfait comme si tu avais gagné un prix ?
« Et ensuite… notre Leehyun ? »
« Leehyuk. »
« Oui, Leehyun. »
Les oreilles de Leehyuk rougirent, et on pouffa.
Jang Sowon cligna des yeux.
« Au fait, c’est quoi ton prénom déjà ? »
« Je m’appelle Leehyuk, sunbae-nim. Seo Leehyuk. »
« Pardon, pardon. Je confonds. Tu es bien celui qui chantait le mieux à l’évaluation de fin d’année, non ? »
Il avait essayé de rester impassible, mais le coin de sa bouche remonta aussitôt. Il se remettait vite.
Leehyuk sortit un carnet.
Il avait visiblement noté des choses pendant l’écoute. Il parcourut ses lignes.
Il y avait plusieurs détails, mais la conclusion était simple.
« Globalement… je suis d’accord avec Joonghyun hyung. Ça sonne comme une chanson de fin mars ou début avril. »
« Vous avez tous eu une sensation similaire. »
Jang Sowon avait l’air sincèrement fascinée.
Elle l’avait écrite en hiver, en regardant la neige… et voilà que trois membres disaient : “Ça ressemble à une chanson de printemps.”
Elle tapota l’écran de son téléphone, songeuse, puis appela le maknae.
« Et notre beau bébé, alors ? Toi, tu as ressenti quoi ? »
« Je ne suis pas un bébé… »
Le collégien qui entrait au lycée marmonna, et on le regarda tous comme s’il était adorable.
Jiho réfléchit, puis dit :
« Moi… »
« Oui ? »
« Je voudrais la faire écouter à quelqu’un que j’aime bien. »
Quelqu’un qu’il aime bien ?
Je le fixai, persuadé qu’il cachait un truc, mais il ajouta très vite :
« Si un jour ça arrive. »
« Je vois. Une chanson de printemps… à faire écouter à quelqu’un qu’on aime bien, quand ça arrivera. »
En murmurant, Jang Sowon nota, puis finit par se tourner vers moi.
Moi non plus, je n’avais pas quelque chose de totalement différent.
On ressentait tous la même chose.
Mais je voulais trouver le point commun.
Chacun parlait différemment, pourtant tout se rejoignait.
Comme s’il y avait un arbre.
Chacun décrivait la branche qu’il touchait, sans parvenir à dire le nom de l’arbre.
Moi, je voulais le nom.
Ça me chatouillait la langue.
Encore une seconde, et je tenais quelque chose.
Si je nommais cet arbre, travailler deviendrait facile.
Et puis…
D’un coup, une image s’imposa.
Un mot unique, capable d’englober toutes nos impressions.
En descendant le long de ces “branches”, mon esprit attrapa enfin le tronc.
« Moi aussi, je suis d’accord avec eux. »
« Ah oui ? »
Jang Sowon avait l’air un peu déçue.
« Mais je crois que je comprends ce que tout le monde est en train de dire. »
« Hm ? »
« On dit tous des choses différentes, mais si on rassemble… ça parle d’un même thème. »
« Lequel ? »
Je répondis :
« Vous savez, ces mots qu’on voit partout sur internet. Quand on dit que deux personnes “sont en relation ambiguë”… qu’elles “flirtent”, sans être officiellement ensemble. »
« Continue. »
« Si on compile tout : le printemps, un arrêt de bus, une chanson qu’on veut faire écouter à quelqu’un qu’on aime bien, mais cette personne… elle semble se rapprocher et, pourtant, elle ne se rapproche pas vraiment… »
C’était ça.
« Je pense que le thème de cette mélodie, c’est le “presque”, le flirt, le some. »
« Ah ! C’est ça ! »
Wah. Sunbae-nim, vos yeux vont sortir de leurs orbites.
Comme quelqu’un qui vient enfin de trouver la réponse qu’il attendait, Jang Sowon frappa dans ses mains, ravie.
Les autres firent « Aaah… » avec des expressions émerveillées.
« Je cherchais depuis tout ce temps le thème de cette mélodie… et maintenant je le vois. »
« Ça vous plaît ? »
« Si ça me plaît ? Ce n’est même pas “ça me plaît”, c’est exactement ça. »
Débordante d’énergie, elle enchaîna :
« On pourrait même en faire le titre. On l’appelle comment ? “Flirter” ? “Entre nous” ? “Between” ? Hm… »
Sunbae-nim… on peut respirer une seconde ?
On dirait quelqu’un qui a attendu dix milliards d’années à un feu rouge, et qui écrase l’accélérateur dès que ça passe au vert.
Pendant qu’elle crachait des idées, Leehyuk leva la main.
« Sunbae-nim. »
« Oui, Leehyun. »
« Leehyuk. »
« Ah, Leehyuk. Pardon. »
« Comme “some” vient de l’anglais… et si on appelait ça Something ? “Something”, ça ressemble à “some”… »
Dès qu’il le dit, tout le monde sembla d’accord, sans même parler.
Parfait.
Et ainsi, le titre de la chanson qu’on chanterait ensemble devint Something, un “something” qui voulait dire “some”.
Une fois le titre choisi, la réunion partit à toute vitesse.
Jang Sowon était à fond, et nous aussi, on commença à donner des idées, sans hésiter.
On était des trainees, oui, mais notre métier, c’était la musique.
Et puis, à part moi, Leehyuk et Joonghyun savaient aussi arranger, alors les idées fusèrent sur la composition, les paroles, la structure.
Il y avait une sorte d’accord tacite.
Cette excitation particulière, quand des gens qui aiment vraiment la musique se comprennent sans forcer.
On débattait encore quand…
Grrrrooo…
Un grondement puissant.
Je tournai la tête : Joonghyun se grattait l’arrière du crâne, gêné.
On regarda l’heure.
Sans s’en rendre compte, on était déjà à 14 h, l’heure où le déjeuner touchait à sa fin.
« Mon dieu… j’ai complètement oublié. Vous devez avoir super faim. »
« Non, ça va. »
« Moi, j’ai faim. Vous aviez prévu quoi pour manger ? »
Je répondis :
« Au cas où, j’ai demandé une carte au chef d’équipe. On peut acheter vite fait au convenience store. »
« On ne fait pas un repas avec un convenience store. »
Jang Sowon sourit, se leva, et remit son manteau bordeaux sur ses épaules.
Grande, fine, elle se dressa comme un mannequin, puis nous regarda.
« Vous faites quoi ? »
Puis elle ajouta, et là, on aurait pu allumer des feux d’artifice dans nos yeux :
« Allez. On y va. Noona vous offre du samgyeopsal. »