Traduction: Moonkissed
Nous arrivâmes au siège de Hwai Entertainment.
C’était toujours dans le district de Gangnam, mais assez loin de Lemon Entertainment.
Une ruelle remplie de bâtiments qui se ressemblaient tous.
Notre agence, qui avait l’air d’une simple villa, faisait pâle figure en comparaison : le bâtiment de Hwai attirait l’œil dès qu’on le voyait.
« Waouh. »
Le maknae s’extasia, et Leehyuk hocha la tête.
« Je te l’avais dit, non ? Vu de dehors, ça fait classe. »
On aurait dit le genre de façade blanche et impeccable qu’une entreprise high-tech de film hollywoodien installerait pour sa filiale coréenne.
Sauf que l’admiration s’évapora dès qu’on franchit la porte.
…C’est quoi, cette ambiance lugubre ?
Ça me rappela un vieux bâtiment que j’avais vu enfant, à Gunsan.
Une atmosphère… sombre, humide, comme si les murs soupiraient.
Avec Sugarfish et Girls On Top, ils avaient pourtant dû gagner des fortunes. Alors cet argent, il était passé où ?
« Moi je vais au bureau. Vous voulez venir avec moi ? »
À la question de Yoon Seokhwan, tout le monde agita les mains.
Déjà qu’on se sentait gênés d’être dans une autre agence, alors aller là où se trouvent les employés, c’était encore pire.
Il sourit.
« D’accord. Montez d’abord. Jang Sowon a dit qu’elle serait un peu en retard, alors attendez-la dans le studio au troisième étage. »
« En retard de combien ? »
« Aucune idée. Elle avait un planning à l’aube, elle vient juste de finir et elle est en route. »
On hocha la tête et on se dirigea vers l’escalier.
Dans l’ascenseur, Yoon Seokhwan nous regarda, étonné.
« Vous ne prenez pas l’ascenseur ? »
« Ah… On dirait qu’il faut faire comme ça. »
« Faites comme vous voulez. Quand vous aurez fini, appelez-moi. Je viendrai vous récupérer. »
Bien sûr, rien ne nous interdisait de prendre l’ascenseur.
Mais… il y avait ce sentiment que “non, mieux vaut éviter”.
Et je n’étais pas le seul.
Cette prudence partagée des trainees, ce réflexe de “ne pas se faire remarquer”… comme une recrue toute fraîche qui hésite à profiter des installations de la base.
Cinq grands timides montèrent donc jusqu’au troisième étage par l’escalier.
Un couloir silencieux.
On passa la tête comme des espions en mission, et on chuchota.
« Hé, il a dit d’attendre où, déjà ? »
« Dans un studio. »
« Oui mais des studios, il y en a plusieurs. »
Environ sept portes.
Et en plus, aucune fenêtre. Impossible de savoir s’il y avait du monde sans ouvrir, ce qui était… gênant.
« On demande au chef d’équipe, hyung ? »
« Oui. »
Je hochai la tête à la proposition de Bijoo, puis je remarquai que tout le monde me regardait sans bouger.
« Quoi ? Vous voulez que ce soit moi qui demande ? »
Hochements de tête enthousiastes.
Le souvenir de la remontrance en voiture était encore frais.
« Hyung, tu es proche du chef d’équipe. Vous vous parlez presque comme des potes. »
« C’est vrai. »
« Bon, ça va. Bande de petits… »
Je secouai la tête et envoyai un message à Seokhwan.
En attendant sa réponse, on resta près de l’ascenseur, immobiles et silencieux.
Aucune réponse. Il devait être en réunion.
Et puis, soudain, la porte la plus “propre” du couloir s’ouvrit.
Clac.
Notre première réaction fut… l’émerveillement.
Des filles au visage de poupée, traits fins et proportions parfaites.
Elles étaient toutes habillées différemment, chacune avec son style.
Inutile d’expliquer qui elles étaient.
Girls On Top.
Voir en vrai des visages qu’on ne connaissait que par la télévision, c’était étrange… et en même temps, ça donnait cette sensation : “Elles sont exactement comme à l’écran.”
Pas d’aura mystique.
Juste… une bizarrerie de la réalité.
« Ah, je suis crevée. »
« Le manager oppa dit que le planning a pris du retard et qu’on doit descendre tout de suite. »
« C’est quoi, il nous presse tout le temps… »
Elles bavardaient entre elles, l’air épuisé, puis s’arrêtèrent net.
Parce qu’elles nous virent.
Regards croisés. Gêne mutuelle.
« … »
On entendit des chuchotements.
“C’est qui ?”
“D’où ils sortent ?”
Une méfiance instinctive envers des inconnus.
De notre côté, on cherchait le bon timing pour saluer des seniors… sauf qu’on l’avait déjà raté, et on pataugeait.
Quand l’une d’elles s’avança.
« Hé. »
Une peau incroyablement blanche, un visage de héros de shôjo manga.
Joo Hana.
La membre “visuel” qui, à l’époque où j’étais à l’armée, faisait hurler les soldats chaque fois qu’elle apparaissait à la télé.
En vrai, sa voix était un peu plus aiguë que je l’imaginais.
« Je ne vous ai jamais vus. Vous êtes qui ? »
« Ah, bonjour. »
Je m’inclinai poliment, et les autres répétèrent “bonjour” en chœur.
De toute façon, si on débutait, on recroiserait forcément ces gens.
Autant donner une bonne première impression. Je souris.
« On est venus travailler sur un morceau avec Jang Sowon sunbae-nim. »
En face, on répondit “bonjour” d’une voix maladroite.
« Ah, donc vous êtes chanteurs. Vous avez l’air nouveaux… vous avez débuté ? »
« Pas encore. »
« …Hein ? »
« Nous sommes encore trainees… »
« Ah. Sérieux. »
Joo Hana prit une expression franchement stupéfaite.
« Vous êtes des trainees ? »
À cet instant précis, l’atmosphère prudente et un peu tendue… disparut.
Je vis les expressions changer en direct : “Ah… on s’est donné la peine de saluer pour ça.”
Les petits, qui essayaient désespérément de garder un visage neutre, me firent un peu de peine.
Moi, je n’en pris pas vraiment un coup.
Mais c’était amer, quand même.
On venait de goûter, juste un peu, au vrai visage du milieu : le regard change selon “le niveau”.
Joo Hana passa une main dans ses cheveux et hocha la tête.
« Ah… bon. Alors bon courage. »
Sur ces mots, elle nous dépassa, comme si ça ne valait pas la peine d’en dire plus.
Les autres la suivirent en troupe.
Comme une meute qui suit son alpha.
Sauf qu’une resta en arrière.
Celle-là… comment elle s’appelait déjà ?
Je ne savais plus.
Elle nous ignorait complètement.
Son regard était verrouillé sur Wang Jiho.
Et quelque chose clochait.
On aurait dit que ses yeux brûlaient, tant l’hostilité était nette.
« Hé. Wang Jiho. »
« Hein ? »
« Tu ne salues pas quand tu vois une sunbae ? »
« Une sunbae ? »
Jiho pencha la tête.
« Mais… pourquoi tu serais ma sunbae ? On est dans la même année scolaire. »
« Dans ce milieu, je suis ta sunbae. »
La membre, agressive, nous balaya du regard, puis ouvrit la bouche, piquante, prête à lâcher quelque chose.
Sauf que, de loin, les autres l’appelèrent.
« Gil Chaekyung ! Tu viens, oui ? »
« Unnie, je… »
« Le manager oppa est en train de péter un câble, il dit de se dépêcher ! »
Gil Chaekyung poussa un long soupir, lança un regard à Jiho qui disait clairement “On se reverra”, puis partit.
Au passage, elle lui donna un coup sec sur l’épaule pour se frayer un chemin.
Après qu’elle fut montée, les portes de l’ascenseur se refermèrent.
Du troisième au premier étage.
Juste pendant que l’ascenseur descendait, je reçus enfin un message de Yoon Seokhwan.
– C’est la dernière pièce au bout du couloir.
Quel timing, Seokhwan.
En repensant à ce qui venait de se passer, je regardai les petits. Leurs visages étaient encore raides.
Tous me regardaient.
Je cherchai quoi dire… longtemps.
Et je finis par trouver une seule phrase, simple.
« Nous, on ne devient pas comme ça. »
Ils acquiescèrent en silence.
La dernière pièce au bout du couloir.
Une salle qui faisait à la fois studio d’enregistrement et studio de production, mais qui ressemblait surtout à un débarras. Du matériel était empilé contre les murs.
On s’assit en grappe sur un canapé trop petit. Bijoo prit la parole.
« On attend ici ? Ou on travaille ici ? »
« On attend, évidemment. »
Joonghyun répondit la bouche pleine de biscuits.
« Ne me dis pas qu’on va bosser dans ce placard. »
« Hyung… dans cette situation, tu as de l’appétit ? »
« Pourquoi je serais stressé ? C’est la vie. Il y a des jours comme ça, c’est tout. »
Avec un calme insolent, Joonghyun tendit un biscuit à Leehyuk.
« Tiens, prends-en un. »
Normalement, lui qui mange peu aurait refusé… mais là, il l’attrapa et le mâcha.
Il était au maximum du stress.
Pendant ce temps, je regardai le maknae, silencieux, absorbé par un jeu sur son téléphone.
« Jiho. »
« Ouais ? »
« À propos de Gil Chaekyung tout à l’heure… »
À cet instant, son doigt glissa, son personnage tomba de l’échelle.
GAME OVER.
Il appuya sur “recommencer” sans quitter l’écran des yeux.
« Quoi ? »
« Elle a été dure avec toi. C’est quoi, votre histoire ? »
« On est allés dans la même école. »
« Ça ne ressemblait pas à de simples camarades. »
« … »
Deuxième GAME OVER. Jiho finit par lâcher, comme s’il avalait un caillou.
« C’est un peu une honte, mais… »
« Vas-y. »
« Pourquoi c’est “vas-y” ? Moi je veux pas, en fait. »
Son ton, plus sec que d’habitude, me surprit.
Je répondis doucement.
« Si tu n’as pas envie, ne dis rien. »
« Elle… elle m’a avoué ses sentiments avant. »
D’un coup, l’ambiance passa en mode confession.
La colère et l’amertume de tout à l’heure s’effacèrent chez les hyungs, remplacées par une curiosité immédiate.
Jiho éteignit le jeu.
« En primaire, on était dans la même classe. On habitait pas loin, on traînait souvent ensemble… et en CM2, je crois. Un jour, après le karaoké, sur le chemin du retour, elle m’a dit qu’elle m’aimait. »
« Et alors ? »
« Je l’ai recalée. »
« … »
« Et depuis, à chaque fois qu’elle me voit, elle cherche la bagarre. À l’école, elle venait me provoquer quand personne ne regardait, c’était… vraiment… »
Donc voilà l’histoire.
Mais devenir ennemie jurée juste parce qu’on s’est pris un râteau… je trouvais ça étrange.
Et puis, soudain, je tiltais.
Attends.
Il manque un morceau.
« Minute. Tu l’as recalée comment ? »
Le maknae eut un petit sursaut.
« Bah… euh… je… »
« Mot pour mot. Qu’est-ce que tu as dit ? »
« J’étais petit, je n’avais pas de tact, je te dis ! »
« Ne me dis pas que tu lui as dit un truc horrible. »
« …Je lui ai dit qu’elle était moche. »
Soupir de Bijoo.
Leehyuk claqua la langue.
Joonghyun arrêta même de mâcher, comme s’il venait d’être fatigué d’un coup.
« Je trouvais qu’elle avait été dure tout à l’heure, mais là… je valide. »
« Pourquoi tu as fait ça ? »
« Moi, j’irais m’excuser en me cognant le front au sol, même maintenant. »
Sous la pluie de reproches, Jiho agita les mains.
« Non mais… en vrai, c’était son caractère que je détestais. En cinq minutes, vous comprendriez. Elle m’envoyait des messages tout le temps, “tu fais quoi ?”, elle collait… et elle me donnait à manger en disant des trucs gênants du genre : “Chez toi, vous mangez pas ça, hein ?” »
« Ça, c’est toi. »
« Grave. Comment on appelle ça déjà, Woojoo hyung ? »
« La haine de son propre clan. »
Tout le monde ricana. Jiho fit une tête injustement blessée.
Je lui dis, plus calmement :
« Mais quand même… tu as été dur. »
« Mais… »
« Si tu la recroises, tu t’excuses. »
« Je sais… j’ai voulu lui dire pardon plein de fois, mais elle est partie en mode “je m’en fous”, et après elle a fait un régime et elle est devenue idol. Maintenant, venir dire “désolé” c’est bizarre. »
« Tu le dis quand même. D’accord ? »
« …D’accord. Si j’ai l’occasion. »
Je souris en le voyant hocher la tête.
Franchement…
Déjà aujourd’hui je le trouve immature, alors imaginer Jiho version primaire… ça fait peur.
Et c’est drôle, aussi.
Moi, en primaire, j’avais pas l’impression qu’il y avait ce genre d’histoires.
Mais les enfants d’aujourd’hui… ils ont déjà ce truc, comment on appelle ça… ce qui gratouille et rougit entre un garçon et une fille, sans être vraiment “sortir ensemble”.
Bref. Ça me reviendra.
On bavardait encore quand, au bout de quarante minutes, la protagoniste arriva enfin.
Des cheveux qui volent, une entrée rapide.
Sous des yeux en amande, un sourire charmant nous accueillit.
« Salut ! »
On se leva tous d’un bond.
« Bonjour, sunbae-nim. »
« Pourquoi vous vous levez comme ça ? »
Jang Sowon fit un geste, sourire éclatant.
« Asseyez-vous, asseyez-vous. »
« Oui. »
« Désolée, je vous ai fait attendre longtemps, hein ? Vous avez mangé ce matin ? »
« Oui. Et vous, sunbae-nim ? »
« Je viens juste de finir un planning. Et puis je ne mange pas le matin, en général. »
Elle ôta son manteau couleur bordeaux et nous observa.
« Je vais prendre un café. Vous voulez boire quoi ? »
Instantanément, les regards des petits se tournèrent vers moi : On a le droit ?
Je fis un signe discret : OK.
Jang Sowon éclata d’un rire amusé.
« Wow. Votre leader vous tient bien en laisse, hein ? »
« Ce n’est pas ça. »
C’est juste qu’ils se sont fait gronder ce matin, et qu’ils ont peur de respirer trop fort.
Elle passa un appel.
« Allô ? Oui, c’est moi, Gyuhyeon. Tu es encore dans les locaux ? Désolée, tu peux me prendre des cafés ? »
Puis elle nous regarda, comme pour dire : commande.
Un cacao, deux americanos.
Et un grand iced caramel macchiato avec chantilly.
« Pourquoi tu me regardes comme ça, hyung ? »
« …Rien. »
Peu après, un homme en hoodie, sans doute son manager, entra et posa un carton de boissons.
Dès la première gorgée, l’atmosphère se détendit.
Jang Sowon sortit un ordinateur portable de son sac et commença à le connecter au matériel du studio.
« On travaille ici ? »
« Oui. »
Elle répondit comme si c’était évident.
« C’est un peu étroit, non ? »
« Non. »
« Les bonnes salles sont prises par d’autres. Enfin… »
Elle laissa sa phrase en suspension, mais le sens était clair.
Le traitement réservé aux artistes moins en vue, même dans leur propre agence.
Si Girls On Top avait dit “on travaille”, ils auraient probablement dégagé un studio occupé rien que pour elles.
« Bon. On écoute d’abord ça, d’accord ? »
Elle cliqua sur un dossier sur le bureau, puis sur un fichier intitulé [Main Theme Ver.1].
« J’ai bossé cette mélodie pendant quelques jours. Avant de commencer, je voulais vous la faire entendre. »
Il existe deux types de mélodies.
Le thème principal, autrement dit l’accompagnement, et la topline, la suite de notes qui portera la voix et les paroles.
Ce qu’elle avait créé, c’était le thème principal.
Une mélodie fraîche, légère.
Quelque chose qui pourrait sembler être une simple succession de notes… mais, dès les premières secondes, je ressentis un choc particulier.
Un frisson me remonta des pieds jusqu’à la nuque.
Comme si même les petits poils dans mes oreilles se dressaient.
Les autres avaient l’air concentrés ou neutres, mais personne ne réagissait comme moi.
Mon dieu.
Je frottai mon bras couvert de chair de poule et entrouvris la bouche.
C’est… énorme.
J’avais l’impression d’être un mineur qui venait de mettre la main sur de l’or, perdu au fond d’une mine noire.