Traduction: Moonkissed
Un klaxon retentit dehors.
« Le chef d’équipe doit être arrivé. Descendons. »
C’était toujours Yoon Seokhwan, ponctuel comme une horloge suisse, qui venait nous récupérer à la même heure, chaque jour.
Pris d’une peur idiote à l’idée de nous faire remonter les bretelles, on s’habilla en vitesse, puis chacun récupéra ses chaussures au milieu du chaos de l’entrée.
D’ailleurs…
Bijoo avait pourtant tout rangé avant-hier. Comment ça a encore pu redevenir un champ de bataille ?
« Jiho, ça, ce n’est pas à moi ? »
« Hyung ! C’est à moi, ça ! »
Tandis que les coupables, propriétaires de 90 % du stock de chaussures de l’entrée, jouaient une petite scène de sketch, Leehyuk ouvrit le meuble à chaussures et les fixa d’un air consterné.
Pendant ce temps, Bijoo vérifiait le gaz et les prises électriques.
Une fois tout ça terminé, on descendait, on s’écrasait dans le Starex garé au rez-de-chaussée et, voilà, notre routine du matin était officiellement bouclée.
« Bonjour ! »
« Bon matin, chef d’équipe ! »
Comme plusieurs employés avaient démissionné les uns après les autres récemment, c’était Yoon Seokhwan qui assurait le trajet dortoir salle d’entraînement.
Sauf qu’aujourd’hui, c’était un peu différent.
Yoon Seokhwan était habillé d’une façon particulièrement soignée.
Et nous aussi, pour une fois, on n’était pas en jogging, mais en tenue civile, plutôt stylée.
« Vous êtes prêts ? »
Dans le rétroviseur, on voyait le coin de ses yeux se relever.
Aujourd’hui, c’était le grand jour.
Le jour où l’on se rendait chez Hwai Entertainment pour un projet de collaboration.
Une collaboration.
Un terme du milieu qui désigne un travail commun avec un autre artiste.
Plus précisément, quand des artistes aux genres ou aux couleurs musicales différentes chantent ensemble.
La différence avec le featuring, qu’on note souvent sous la forme « feat. Untel », c’est que le featuring fait participer l’autre musicien seulement sur une partie du morceau, tandis qu’une collaboration implique généralement un poids équivalent des deux parties.
En vérité, ce n’est pas si profond.
C’est surtout une distinction de convenance, et même les pros s’y emmêlent.
« Pour cette histoire de “feat”, j’ai vraiment souffert. »
Yoon Seokhwan racontait les coulisses des négociations avec Hwai.
« J’ai cru que j’allais perdre mes cheveux, je te jure. »
« Comme qui ? Le PDG ? »
Le maknae, qui avait jusque-là fait semblant de ne pas écouter, s’incrusta d’un coup, et tout le monde dans la voiture éclata de rire.
Pardon, monsieur le PDG.
En riant, Yoon Seokhwan retira la carte mémoire de la dashcam.
« À cause de lui, je passe mon temps à effacer les enregistrements. Et si quelqu’un écoute ça, on fait quoi ? Sérieusement. »
« Vous pouvez juste désactiver la fonction. »
« Laisse. Ça sert parfois. »
Il inséra la mémoire dans son téléphone et reprit là où il s’était arrêté.
« On s’est même battus pour le titre de la chanson. Chez Hwai, ils disaient : “Des gamins qui n’ont même pas débuté, c’est quoi, des artistes ?” Ils voulaient mettre “Feat” dans le titre. Nous, on disait que la participation devait être égale. »
« On se dispute aussi pour des trucs comme ça… »
« C’est pour ça que les agences existent, abruti. »
« Chef d’équipe. »
À l’arrière, Joonghyun, qui mâchait une banane, demanda :
« Alors, ça s’est terminé comment ? »
« J’ai trouvé un compromis. J’ai dit au responsable en face qu’il y avait, chez nous, un gamin doué en composition. Que ce n’était pas juste “chanter”, mais qu’on participerait aussi à la production du morceau. »
Yoon Seokhwan me regarda dans le rétroviseur.
« Tu sais pourquoi je raconte ça ? »
« …Pour que je fasse du bon boulot ? »
« Voilà. Une fois là-bas, vous devez être irréprochables. Que le titre devienne “Jang Sowon X New Black” ou “Jang Sowon feat. New Black”, ça dépend de vous maintenant. »
La pression me tomba dessus comme une brique.
« En tout cas, c’est la première fois que je vais chez Hwai Entertainment. »
« Tu n’y es jamais allé ? »
« Leehyuk hyung, moi je passais des auditions d’acteur, à la base. Même cette agence, c’est comme ça que je suis arrivé… »
Donc, à l’origine, il voulait être acteur.
Je comprenais mieux : il avait une tête d’acteur, depuis le début.
Je demandai à Leehyuk :
« Toi, tu y es déjà allé, chez Hwai ? »
« Dans ce groupe, je crois que je suis le seul. J’y suis allé pour une audition de chant, avant. »
« Ah, celle où tu t’es fait recaler en dix secondes ? »
« Ce n’était pas dix secondes ! »
« Hyung, c’est toi qui l’as dit. À peine entré dans la salle, éliminé. »
« Pourquoi ils t’ont éliminé ? »
Leehyuk répondit, à contrecœur :
« …Ils ont dit que j’avais une tête à bien chanter, alors ils m’ont demandé de danser d’abord. »
Tout le monde éclata de rire, sauf une personne.
Le cinquième du classement danse chez New Black, monsieur Seo, ravala ses larmes intérieures et tenta de se consoler :
« De toute façon, même s’ils m’avaient supplié, je ne serais pas entré dans cette boîte. »
« Ooooh, vraiment, hyung ? »
« Toi, tais-toi, je t’en supplie… »
Tandis que le maknae souriait, Leehyuk ajouta un détail sur le bâtiment de Hwai.
« J’ai failli abandonner à cause des installations. »
« Les installations ? »
« De l’extérieur, ça a l’air classe, mais dès qu’on entre, c’est… bizarre. Je suis entré dans la salle d’entraînement : il y avait des traces de dentifrice sur le miroir. »
« Bon. C’était il y a longtemps. »
Je tranchai.
« Aujourd’hui, c’est peut-être différent. »
« Mais Hwai a de l’argent, non ? Parmi les boîtes qui ont participé à l’évaluation de fin d’année, ils doivent être les plus gros après nous et DNS. Pourquoi leur salle était comme ça ? »
« C’est vrai. »
« À l’époque, Sugarfish sunbaenim cartonnaient, non ? »
À cette remarque de Bijoo, on se mit tous à réfléchir.
Hwai Entertainment.
À une époque, rien que dire “l’agence de Sugarfish” suffisait pour que le grand public fasse : « Ah ! » Tant leur aura était immense. Ils étaient assez puissants pour menacer le girl group numéro un de l’époque.
Ils avaient dû gagner une fortune… alors pourquoi des installations aussi négligées ?
Plus j’y pensais, plus ça sonnait comme une boîte un peu bancale.
Ils n’avaient même pas de site officiel.
Normalement, dès qu’une agence atteint une certaine taille, elle a au moins un site avec les photos de ses artistes. Hwai, rien.
Enfin…
Ça n’avait, au fond, pas grande importance.
Parce que Hwai restait, hier comme aujourd’hui, une agence qui marchait très bien.
– Je vais te montrer la danse préparée pour toi
Suis-moi, honey
Une chanson de girl group, bourrée de beats électroniques, passait à la radio.
Après le bridge, le refrain, familier, chatouilla agréablement nos oreilles.
– Baby lalala, baby lalala…
Bijoo se mit à fredonner en hochant la tête.
Les autres la chantaient aussi. Cette chanson était très populaire en ce moment.
Les chanteuses : Girls On Top.
Et leur agence, c’était justement Hwai Entertainment.
« Girls On Top, c’est vraiment chaud, là. Ils ne sont pas numéro un tout le temps ? »
« Probablement. »
« Non. Ils ont eu une victoire en émission musicale la première semaine, et c’est tout. »
« Sérieux ? »
« La deuxième semaine, Scarlet est revenue, vous vous souvenez ? Pendant toute la période, Girls On Top est resté deuxième. »
Donc leur surnom récent, c’était “Kongs On Top”, c’est ça ?
Girls On Top.
Un girl group de quatrième année, en pleine forme.
Pour le grand public, elles étaient connues grâce aux variétés et aux dramas. Dans l’industrie, elles étaient réputées pour avoir de bonnes chansons.
La lignée des “monstres digitaux” qui succèdent à leurs seniors d’agence, Sugarfish.
Leur album de débuts avait été un désastre, mais ensuite, tous leurs titres étaient entrés dans le top 10 des charts. En termes d’accessibilité, elles étaient imbattables.
Si on devait leur trouver un défaut, c’était peut-être que leurs chansons avaient toutes une ambiance très semblable.
Girls On Top avait réussi grâce à un marketing de “numéro deux”.
Plutôt que viser la première place, elles avaient consolidé l’image d’un groupe solide, toujours second, presque “familier”.
Et ça a marché : pendant que la première place changeait sans cesse, elles restaient “le girl group numéro deux qu’on aime bien”.
Jusqu’à l’apparition de Scarlet.
En 2012, après le lancement de Scarlet par le directeur Jo Gyuhwan, l’ambiance commença à tourner : Girls On Top se fit peu à peu pousser hors de sa place.
Le surnom “Kongs On Top”, la perte de place en variétés… tout ça.
Mais une chose restait vraie : elles étaient toujours un girl group qui cartonnait.
« Quand on y pense, la line-up de girl groups chez Hwai est vraiment impressionnante. »
« C’est elles qui nourrissent la boîte, je pense. »
« Probable. »
« Mais Sugarfish, c’était encore plus fou, non ? Moi j’étais en primaire, et c’était énorme. »
Les 90’s, qui partageaient cette mémoire collective, hochèrent la tête.
Sugarfish.
Au sommet, elles avaient été appelées “le groupe numéro un de l’époque”. Mais leur gloire avait été courte.
À cause des scandales.
Il y avait eu, entre autres, une membre arrêtée par la police après avoir fumé du cannabis avec son petit ami.
À l’époque, c’était un choc gigantesque : la veille, elle chantait parfaitement à la télévision ; le lendemain, elle était en page “faits divers”.
Ensuite, ils avaient essayé de continuer après avoir écarté la membre, mais une autre rumeur éclata : une liaison avec un réalisateur. Et là, la corde de leur carrière s’est rompue net.
Elles étaient cinq.
Jang Sowon Sunbae faisait partie des trois restantes.
Rien que ça, c’était déjà impressionnant.
Pour Jang Sowon, passer de star populaire à chute libre, puis revenir, avait pris du temps.
Elle avait choisi la voie de l’auteure-compositrice-interprète.
En utilisant ses capacités de composition et en jouant sur le fait qu’elle avait été une membre “moins populaire”, elle réussit à se construire une nouvelle image.
Et aujourd’hui, c’était elle qui s’en sortait le mieux, parmi les cinq.
OST de dramas, singles réguliers…
Malheureusement, elle n’avait pas encore eu de chanson qu’on puisse appeler un “gros hit”.
Les morceaux que j’avais chantés à l’audition, ou que j’avais utilisés en arrangement à l’évaluation de fin d’année, tournaient autour d’un classement moyen, vers la 70e place.
Bien sûr, pour nous qui n’avions même pas débuté, c’était déjà un exploit.
« Et les autres membres de Sugarfish, elles sont devenues quoi ? »
« À part Jang Sowon, je ne sais pas. »
« J’ai entendu dire que Baekhyang a arrêté et qu’elle étudie. Et Lisa est devenue actrice de comédies musicales. »
« Tant mieux, elles vont bien. »
« Et les deux autres ? »
« Aucune idée. Elles doivent bien vivre aussi. »
La discussion partit ailleurs.
Peut-être parce qu’on était déjà à moitié dans le milieu, chacun semblait avoir entendu des rumeurs.
En les écoutant, je fronçai les sourcils.
Pourquoi parler de ça ?
Ça me rappelait les journalistes de divertissement qui lancent des ragots avec des “Mademoiselle A” et “Monsieur B”. Ça me dégoûtait.
Et je n’étais visiblement pas le seul.
Dans le rétroviseur, je vis les yeux de Seokhwan hyung se plisser.
Ils vont se faire engueuler, là, non ?
Avant que je puisse dire quoi que ce soit, Yoon Seokhwan coupa net.
« Les gars. »
Sa voix, tranchante, glaça la voiture.
À l’arrière, les quatre trainees ouvrirent de grands yeux.
Il avait l’air vraiment en colère, ce qui était rare.
« Qu’est-ce que vous faites, là ? »
Sous son regard sévère, ils se figèrent comme des statues.
« Je vous demande. »
L’atmosphère ressemblait à la veille d’un orage.
« Je vous demande ce que vous faites. »
« … »
« Vous ne répondez pas ? »
« …On parlait, chef d’équipe. »
Bijoo répondit prudemment. Yoon Seokhwan les fixa sans un mot.
Un silence glacial.
Même moi, sur le siège passager, je me crispai.
« … »
La voiture continua d’avancer longtemps sans qu’il parle.
Comme s’il leur disait : réfléchissez à ce que vous avez fait.
Contrairement à Jiho et Joonghyun, Leehyuk soupira et Bijoo eut un visage de “mince”.
Après environ cinq minutes, Yoon Seokhwan reprit d’une voix calme.
« Les gars. »
Heureusement, il parlait doucement, maintenant.
« Que vous discutiez entre vous des potins du milieu, ça peut arriver. D’accord. »
« … »
« Mais ce genre de conversation, ce n’est pas quelque chose que vous devriez garder entre vous ? »
« Pardon. »
« Même moi, ça me met mal à l’aise. Alors imagine ce que ça donne aux autres. »
Il secoua la tête.
« Tant qu’il n’y a que moi dans la voiture, c’est moins grave. Peu importe ce que vous dites, je ne vais pas le répéter. Mais vous ne comptez pas débuter ? Bientôt vous aurez un road manager, un styliste. Vous allez continuer comme ça ? »
À ce stade, Joonghyun et Jiho eurent à leur tour une expression de “ah…”.
« Les road managers, c’est vraiment dur comme boulot. Quand un artiste se fait dix millions de wons par semaine, eux, au mieux, ils gagnent cent par mois. Ils changent de boîte juste pour dix mille wons de plus, c’est courant. Vous croyez que ces gens-là ne répéteront pas ce qu’ils entendent, s’ils partent ailleurs ? »
Il appuya ses mots.
« Le milieu est petit, les gars. »
« … »
« Vous ne l’avez pas encore vécu, voilà tout. Dans ce métier, une phrase dite dans une voiture peut se retrouver le lendemain sur tout un plateau de tournage. »
Après avoir vérifié qu’ils acquiesçaient, il se tourna vers le maknae.
« Et Jiho. »
« …Oui ? »
Jiho rentra les épaules, prêt à se faire taper.
« Tu sais que ta remarque sur le PDG, tout à l’heure, était imprudente aussi, non ? »
« Pardon… Je ferai attention à partir de maintenant. »
« Je laisse passer parce que vous êtes jeunes, mais faites attention. D’accord ? »
À son insistance, le maknae hocha la tête.
Se faire gronder pouvait mettre quelqu’un de mauvaise humeur, mais le ton de Yoon Seokhwan restait posé, et on comprenait tous.
Parce qu’il ne parlait pas avec de la colère, mais pour nous expliquer ce qui était mauvais et comment éviter que ça se reproduise.
Une réaction de manager.
Contrairement aux fans qui enveloppent tout d’amour, un manager doit savoir dire la vérité, froidement, au chanteur.
« Et Seon Woojoo. »
« Oui, chef d’équipe. »
Voilà. C’était mon tour.
« Tu sais que tu as été le plus fautif, non ? »
« Pardon. »
« Les plus jeunes peuvent ne pas comprendre, d’accord. Mais toi, tu as même fait l’armée. Tu sais ce qui peut devenir un problème. La prochaine fois, dans ce genre de situation, c’est toi qui dois intervenir et régler ça. Compris ? »
J’avais envie de dire que j’allais le faire, mais il avait raison : c’était ma responsabilité.
Je baissai la tête.
« Pardon, chef d’équipe. »
« Je compte sur toi, Woojoo. »
Son regard, tourné vers la vitre, semblait plus sombre que d’habitude.
« Je ne pourrai pas être à vos côtés tout le temps. »