Chapitre 64
« Vous êtes… Annor… An ? »
Avant de venir, Xi'an et Claire avaient vu des photos d’« Annor », mais la différence était tout simplement trop grande. Ils ne s’étaient quand même pas trompés de Zerg ?
Le Zerg mâle était vêtu de blanc, suivi par des Zergs femelles militaires en tenue de combat. À sa sortie, il ressemblait moins à un prisonnier escorté qu’à un éminent chercheur, trésor national, accompagné de ses gardes du corps.
Dès leur entrée dans la salle des visites, le haut gradé des Zergs femelles militaires ne les avait pas quittés des yeux. Son regard était perçant, sa méfiance à leur égard et sa protection du Zerg mâle évidentes.
C’était la première fois que Xi'an et Claire se faisaient surveiller comme des éléments dangereux.
An — l’instrument le plus coûteux de la prison, le romancier légendaire — leur tendit la main.
« Appelez-moi simplement An. »
Xi'an lui serra la main en souriant.
« Je suis Xi'an, et voici Claire. Vous devez bien nous connaître. »
Deux longues et belles mains se rejoignirent.
La main d’An Ruo était plus pâle et plus douce, légèrement fraîche au toucher.
Les doigts de Xi'an, eux, portaient une fine couche de callosités dues aux armes à feu, et sa poignée de main était plus ferme.
En retirant sa main, An Ruo sentit le contact persister au bout de ses doigts et s’émerveilla en silence.
Il était exactement comme il l’avait imaginé.
Dans les moindres détails.
Il était si parfait.
Et Claire aussi.
La grande Zerg femelle aux cheveux argentés se tenait près du Zerg mâle, l’air protecteur. Ses yeux bleu glacier étaient calmes et assurés. Quand il regarda An Ruo, une curiosité perplexe s’y mêla. Leurs regards se croisèrent et il lui adressa un léger signe de tête.
On aurait dit qu’ils étaient tout droit sortis d’un livre.
Non.
Ils étaient bien plus vivants et réels que les mots d’un livre.
Les mots n’étaient qu’un instant figé, ou le compte rendu provisoire d’un moment.
Eux, en revanche, menaient des vies complexes, vivantes, en trois dimensions.
Des livres qui ne pourraient jamais être achevés.
« Pardonnez-moi. Je ne veux pas vous offenser, mais vous êtes… assez différent de ce que nous avions imaginé. »
Xi'an choisit ses mots avec précaution.
An Ruo, lui, songea qu’ils étaient exactement comme il les avait imaginés.
Sans parvenir à retenir son sourire, il demanda :
« À quoi pensiez-vous ? »
Xi'an prit un instant pour réfléchir.
Un romancier capable d’écrire des histoires aussi délicates, avec une prose subtile et des émotions sincères, devait forcément avoir cet air-là.
Ce qu’il n’arrivait pas à concilier, c’était son autre identité.
L’affaire criminelle ne lui correspondait pas du tout. On aurait dit qu’elle concernait deux Zergs complètement différents.
Mais Xi'an n’était pas venu pour cette autre identité. Il s’était simplement laissé guider par cette impression de décalage et les avait considérés comme deux Zergs distincts.
« Je pensais que vous seriez plus distant. »
Xi'an sourit.
« Vous êtes très mystérieux. Le monde extérieur ne connaît que votre pseudonyme. Vous ne révélez rien d’autre et ne répondez jamais aux messages. Vous avez l’air très froid. »
À ce propos, An Ruo se demandait lui-même comment Xi'an l’avait retrouvé.
Peut-être que ça avait un rapport avec Ma gouverneure de l’Étoile Capitale ?
An Ruo ignorait toujours que Xi'an avait lui aussi écrit un essai intitulé Mon frère porte-parole.
Le monde était vaste et complexe, relié par d’innombrables fils étroitement tissés.
Même le créateur lui-même n’en apercevait qu’un fragment à travers les mots qu’il écrivait.
« Parce que vous êtes mes protagonistes », dit An Ruo.
Aucun créateur ne pouvait rester « distant » devant ses propres protagonistes.
Après avoir parlé, An Ruo se rappela qu’ils étaient des Zergs bien vivants (×), et non des personnages de fiction. Ses romans risquaient de leur attirer des ennuis, et il se sentit coupable.
« Je suis désolé d’avoir écrit votre histoire sans votre permission. »
« Ce n’est rien. Vous avez simplement couché sur le papier ce que vous inspirait votre imagination. Les Zergs mâles dont le pouvoir psychique est actif sont particulièrement doués pour capter l’inspiration dans le vaste univers et les dimensions de l’espace-temps. Vous n’avez rien fait de mal. Ne vous excusez pas. »
Xi'an parla avec gravité, puis échangea un regard avec Claire, à côté de lui, avant de sourire.
« Et j’aime vraiment beaucoup ce livre. Je vous suis reconnaissant d’avoir écrit notre histoire. Elle nous a aidés à mieux nous comprendre. Ce livre restera un trésor pour nous toute notre vie. Si possible, j’aimerais aussi avoir une dédicace. »
An Ruo resta figé.
Le premier Zerg (×) à lui demander une dédicace était son protagoniste ???
« Bien sûr. En fait… j’aimerais aussi avoir une photo de vous deux ensemble. »
An Ruo le dit à voix basse, gêné.
Les yeux de Xi'an s’illuminèrent.
Ils échangèrent donc dédicaces et photos dans la bonne humeur.
L’atmosphère s’adoucit.
Les trois Zergs s’assirent sur le canapé pour bavarder.
La plupart du temps, Xi'an posait des questions, An Ruo répondait et Claire faisait essentiellement tapisserie.
« Comment avez-vous imaginé notre histoire ? Comment votre pouvoir psychique vous a-t-il permis de la capter ? » Xi'an était beaucoup trop curieux.
An Ruo n’en savait rien lui-même.
Xi'an parlait de pouvoir psychique, de perception, de choses captées…
Mais pour lui, il s’agissait simplement d’inspiration romanesque, comme pour tous ses livres précédents.
Après réflexion, il ne put répondre qu’en se plaçant du point de vue d’un écrivain.
« Au début, pendant une séance d’apaisement psychique, j’ai rencontré une Zerg femelle militaire des Forces expéditionnaires de la Neuvième Légion. Dans son paysage psychique, j’ai vu les vaisseaux de la flotte d’expédition. Ça m’a donné l’idée d’écrire l’histoire d’une Zerg femelle militaire qui rentre d’expédition et d’un Zerg mâle génétiquement assorti à elle. »
An Ruo ne mentionna pas l’autre source de son inspiration.
—— L’instructeur me traite comme un chien le jour, alors la nuit je fais de lui mon chien.
Il jeta un coup d’œil discret aux deux Zergs à côté de lui, qui s’étaient redressés dès qu’il avait mentionné la Neuvième Légion, puis ravala ces mots. Ce serait un secret qu’il garderait toute sa vie.
« Je vous remercie sincèrement pour votre apaisement psychique. Au nom de mes soldats et de mes camarades, je vous exprime notre gratitude. Toute la Neuvième Légion ne tarit pas d’éloges à votre sujet. »
Claire prit la parole pour la première fois, le visage grave.
La Neuvième Légion venait de rentrer d’expédition. L’état psychique de ses membres était au plus bas, et la proportion de cas extrêmement dangereux, la plus élevée.
On pouvait dire qu’An les avait sauvés.
Parmi toutes les légions, « Annor » jouissait de la meilleure réputation au sein de la Neuvième Légion.
« C’est tout simplement ce que je dois faire. »
An Ruo avait déjà l’habitude d’entendre ces remerciements.
Presque toutes les Zergs femelles militaires qu’il rencontrait lui disaient quelque chose de ce genre.
Uriel l’avait fait.
Ulysses aussi.
Claire également.
Même les Zergs femelles militaires chargées de le surveiller…
Dès qu’elles avaient l’occasion de lui parler, elles affichaient toutes une expression pleine de gratitude et d’ardeur.
Au début, An Ruo avait été décontenancé.
À présent, il pouvait répondre sans se troubler.
Et ces mots n’étaient pas une formule creuse.
C’était vraiment ce qu’il voulait dire — et la seule chose qu’il pouvait dire.
Il n’y avait que ces mots-là.
Au fond de lui, il croyait sincèrement que c’était ce qu’il devait faire.
En tant que spécialiste de l’apaisement psychique, mais aussi en tant qu’auteur de ce livre et de ce monde.
Par devoir.
Et par culpabilité.
Claire ne manqua pas de remarquer les sentiments enfouis au fond de ces yeux émeraude, si semblables à ceux de Xi'an.
Contrairement à Xi'an, dont le regard était brillant et ouvert, ce Seigneur était particulièrement réservé.
Mais tous deux étaient aussi bons et sensibles l’un que l’autre.
Soudain, il déclara :
« Vous êtes un bon Zerg. »
An Ruo, qui venait de recevoir un certificat de bon Zerg : « ? »
Devait-il dire merci ?
Avant même d’avoir fini d’y réfléchir, l’habitude le fit répondre :
« Merci. »
Xi'an éclata de rire.
Un sourire sincère.
« Claire a raison. Votre Seigneurie est un très bon Zerg. »
An Ruo, qui venait de recevoir deux certificats de bon Zerg d’affilée :
« … Merci ? »
L’air déconcerté du Zerg mâle était particulièrement adorable.
On aurait dit un petit animal duveteux et inoffensif, un peu lent à la détente.
Difficile de croire qu’un tel Zerg puisse avoir quoi que ce soit à voir avec des violences conjugales.
S’ils n’avaient pas autant confiance en le maréchal, ils auraient pu croire que celui-ci maltraitait le Zerg mâle devant eux.
Décidément, mieux valait les considérer comme deux Zergs tout à fait différents.
Xi'an se fiait davantage à ce qu’il voyait et ressentait qu’aux rumeurs.
« Votre talent est très particulier », dit Xi'an avec sérieux.
« Même parmi les Zergs mâles de haut rang, rares sont ceux qui peuvent reconstituer des histoires aussi détaillées à partir d’une inspiration fugace. Vous êtes le seul que j’aie rencontré. »
« Reconstituer… Je n’ai jamais vu les choses comme ça. »
Les doigts d’An Ruo se replièrent légèrement sur ses genoux.
« J’écris simplement des histoires et des personnages. Ceux qui me viennent à l’esprit me poussent à écrire. »
Ce n’était qu’avec ses protagonistes qu’il pouvait parler librement de ses créations.
Il savait qu’ils étaient de bons Zergs.
Quel que soit le genre d’histoire qu’il écrivait, il n’avait pas à craindre de représailles.
Si ç’avait été des méchants, il aurait déjà réfléchi à la meilleure façon de sauver sa peau.
Ou à la manière de mourir la plus digne et la moins douloureuse.
Xi'an n’avait jamais rencontré pareille situation non plus. Il résuma donc les choses à la manière des Zergs.
« C’est tout simplement votre talent. Les Zergs, et surtout les Zergs mâles dotés d’un puissant pouvoir psychique, ont tous des aptitudes différentes. Chacun a ses spécialités. Inutile de vous en inquiéter. »
Le talent de Xi'an, lui, était plutôt inhabituel.
Tout s’était concentré sur le renforcement physique, ce qui n’avait rien de très typique d’un Zerg mâle. Difficile de s’en servir comme exemple.
« Prenez le Seigneur mâle de mon frère. Son talent, c’est… »
Xi'an porta un doigt à ses lèvres pour lui faire signe de garder le silence.
Puis une nouvelle « voix » résonna dans l’esprit d’An Ruo.
« La prophétie. »
« Impressionnant, pas vrai ? »
Les pupilles d’An Ruo se contractèrent.
Il n’avait entendu parler — ou plutôt, écrit — que d’un seul Zerg mâle doté d’un tel pouvoir.
Petit Albinos Aira.
Le Seigneur mâle de Cassian.
Sans même s’en rendre compte, An Ruo posa les yeux sur les cheveux roux éclatants de Xi'an.
À bien y réfléchir, Cassian et Xi'an avaient tous deux des cheveux roux éclatants et des yeux émeraude.
La couleur des cheveux différait souvent entre frères et sœurs, ce qui en faisait un mauvais indice pour établir un lien de parenté.
Mais il arrivait que des gènes puissants persistent envers et contre tout.
Ils se ressemblaient comme deux frères.
Le personnage secondaire de son histoire originale et le protagoniste de son nouveau roman étaient frères ?
Les deux livres avaient fusionné ?
Attendez.
Comment se faisait-il que moi, l’auteur, je ne sois pas au courant ?
An Ruo affichait une mine complètement perplexe.
« Il s’appelle Aira. Il vous aime beaucoup. Vraiment, énormément. »
Xi'an reprit naturellement la conversation à voix haute et le regarda avec espoir.
« Pourriez-vous aussi lui dédicacer un exemplaire ? Ça lui ferait tellement plaisir. »
An Ruo avait envie de lui dire qu’il l’avait déjà fait.
Il avait écrit de sa main une dédicace spéciale pour Petit Albinos.
Mais ça aurait paru bizarre. Ils ne s’étaient jamais rencontrés et il ne pouvait pas s’expliquer.
Il hocha donc la tête et prit la photo que Xi'an lui tendait avec enthousiasme.
Sur la photo, Petit Albinos portait un chapeau de soleil et tenait des fleurs, tout sourire dans une serre de verre.
An Ruo écrivit sous l’image :
【À : Aira
Puisses-tu rester en bonne santé et vivre mille ans.
—— An】
Xi'an fut surpris et perplexe devant cette bénédiction.
An l’avait-il écrite sans y réfléchir ?
La santé.
La longévité.
Ces souhaits correspondaient beaucoup trop bien à Aira.
En voyant une dédicace aussi attentionnée, puis en se rappelant que la sienne n’était qu’une signature ordinaire avec son nom, Xi'an se sentit soudain jaloux.
Il déclara donc avec sincérité :
« J’en veux une aussi. »
An Ruo n’eut d’autre choix que d’en écrire une pour lui aussi, ainsi que pour Claire.
【À : Xi'an
Que tous tes souhaits se réalisent et que tout aille comme tu le désires.】
【À : Claire
Que le bonheur et la paix vous accompagnent, ensemble, très longtemps.】
Xi'an fut surpris en découvrant la dédicace de Claire.
« D’habitude, les bénédictions adressées aux Zergs femelles mariées parlent toutes d’œufs. »
Mais cette bénédiction lui plaisait.
Xi'an prit la carte avec joie.
Ces mots rappelèrent à An Ruo la terreur que lui avait inspirée le Xi'an de ses rêves, qui le pressait d’écrire « deux œufs en trois ans ».
Heureusement, le vrai Xi'an était bien plus raisonnable que celui de son rêve et n’insistait pas sur son programme de deux œufs en trois ans.
…
Bien que ce fût leur première rencontre, les deux parties s’entendirent à merveille.
Sans s’en rendre compte, ils avaient bavardé pendant presque tout l’après-midi.
Pour quelqu’un d’aussi mal à l’aise en société qu’An Ruo, c’était inimaginable.
Xi'an avait lui aussi trouvé la conversation merveilleuse. Ils avaient longuement parlé de sa relation avec Claire.
Ce ne fut qu’au moment de se séparer qu’il se souvint soudain de l’avertir :
« Votre talent est trop particulier. Vous pourriez toucher par inadvertance à des secrets ou à des renseignements militaires. Vous devez faire attention. »
An vivait en prison, et les Zergs femelles militaires de la Première Légion le protégeaient comme un trésor. Xi'an ne craignait pas qu’on lui fasse du mal.
Il avait seulement peur qu’An ne révèle des informations confidentielles sans le vouloir.
Même en tant que Zerg mâle, il ne pouvait jamais être condamné à mort. Au pire, il serait emprisonné.
Hum…
Par rapport à sa vie actuelle, ça ne semblait pas changer grand-chose.
Qui pouvait faire mieux qu’une peine de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans ?
À cette pensée, Xi'an se détendit.
De toute façon, An ne risquait rien. Même si des secrets filtraient, cela ne ferait que donner du fil à retordre au gouvernement et à l’armée de la Fédération.
Il avait confiance en leur capacité à gérer la situation.
An Ruo hocha la tête.
Uriel l’avait déjà mis en garde à ce sujet.
Il était lui-même extrêmement prudent.
De plus, tout ce qu’il publiait était vérifié par l’armée ; il ne devrait donc pas y avoir de problème.
Pourtant, au fond de lui, An Ruo restait quelque peu inquiet.
Surtout parce qu’il craignait que ce qu’il écrivait ne se réalise et ne fasse du mal à d’autres.
Plus il parlait avec Xi'an, plus il trouvait de ressemblances entre lui et l’histoire de son livre.
Même leurs expériences amoureuses étaient presque identiques, à quelques détails près.
Il ne parvenait pas à savoir s’il s’agissait d’une coïncidence, d’une perception liée au pouvoir psychique comme le suggérait Xi'an, ou de tout autre chose.
Et cela le tracassait.
Sur le chemin du retour vers sa cellule, An Ruo ne cessa d’y penser.
Son terminal s’alluma.
Uriel lui avait envoyé un message.
Alors qu’An Ruo ouvrait le message en poussant la porte…
Il se figea.
Le maréchal, en uniforme militaire complet, était assis près de son lit.
Sa chevelure noire et imposante lui retombait dans le dos.
Il baissait les yeux sur des documents affichés sur un écran lumineux. Sous l’éclairage froid de la prison, son profil paraissait particulièrement austère et solennel.
Au bruit, ses yeux gris argent se levèrent vers lui et le fixèrent.
Je me suis trompé de chambre.
Sans expression, An Ruo referma la porte.
La Zerg femelle militaire qui le suivait promena un regard nerveux entre le Zerg mâle et le maréchal, à l’intérieur de la cellule transparente, dont le visage s’était assombri.
Son cœur tressaillit.
« Votre Seigneurie… »
murmura la Zerg femelle militaire pour le rappeler à l’ordre.
« Silence, je réfléchis. »