Chapitre 311
L’appareil pénétra dans l’espace aérien de la première étoile satellite de l’Étoile Capitale et survola un domaine boisé et paisible, avant de s’immobiliser devant le bâtiment principal de la villa.
Shamir en descendit et entra dans la villa avec l’aisance de l’habitué. À l’intérieur, il entendit les sonorités d’un orgue ancien et mystérieux.
Il suivit la musique des yeux et découvrit, dans le hall, un orgue magnifique, aussi somptueux et imposant qu’une œuvre d’art, ainsi que la Zerg femelle assise devant l’instrument.
Vêtu de noir, les cheveux noirs, la Zerg femelle jouait avec élégance et décontraction, tandis qu’une mélodie coulait sous ses doigts. Dans un tel décor, rien ne laissait deviner qu’il était le plus grand marchand d’armes de la Fédération. Il ressemblait plutôt à un virtuose digne des plus prestigieuses salles de concert.
Shamir resta tranquillement sur le côté jusqu’à la fin du morceau, puis applaudit au moment opportun et lança, avec une sincère admiration dans les yeux : « C’était magnifique. »
En toute logique, il aurait dû le complimenter plus longuement et avec davantage de substance, en parlant du morceau, du compositeur et de son histoire, {N•o•v•e•l•i•g•h•t} avec éloquence, pour offrir à son bailleur de fonds une bonne dose de satisfaction. Le problème, c’était que Shamir ne connaissait absolument rien à ces chefs-d’œuvre anciens de l’univers. Son esprit était complètement vide ; il n’avait rien à dire.
À bien y réfléchir, il trouvait que la mélodie ressemblait un peu au thème de son précédent film… Bien sûr, c’était impossible. Les films dans lesquels il jouait utilisaient de la musique populaire. Comment auraient-ils pu avoir une telle noblesse ? S’il disait ça à voix haute, il ne ferait que se ridiculiser.
La Zerg femelle se leva de devant l’orgue et se tourna vers lui. Ses yeux rouge sombre se posèrent sur le visage de Shamir, empreint d’une admiration sincère. Il sembla vouloir dire quelque chose, mais se contenta finalement de lancer : « Allons d’abord manger. Tu n’as sûrement pas encore dîné ?
— En effet.
À vrai dire, le dîner n’était pas le seul repas qu’il avait manqué : au petit-déjeuner comme au déjeuner, il n’avait avalé que quelques bouchées à la hâte. Dès que le tournage intensif avait commencé, Shamir n’avait tout simplement plus eu le temps de penser à ce genre de choses.
Shamir suivit la Zerg femelle et, profitant d’un angle où l’autre ne pouvait le voir, leva la main pour toucher son oreille brûlante.
M. Ravens avait une voix si agréable. Grave et posée, cette voix de Zerg femelle mûre sonnait incroyablement virile et lui donnait de délicieux frissons. Elle avait un charme bien à elle.
C’était vraiment une Zerg femelle remarquable à tous points de vue.
Mais pourquoi une Zerg femelle comme lui était-elle restée célibataire jusque-là ? Les Zergs mâles ne devaient-ils pas se presser en foule à sa porte ?
Bien sûr, Shamir, en tant que Zerg mâle sous contrat, n’avait pas à se mêler de tout ça. Il ne fallait pas fourrer son nez dans les affaires privées ou professionnelles de son bailleur de fonds. Moins réfléchir, moins poser de questions, ne pas dépasser les limites et savoir rester à sa place : c’étaient là les règles élémentaires du métier pour quelqu’un sous contrat.
La salle à manger se trouvait au deuxième étage. De grandes baies vitrées donnaient sur la forêt et le lac, offrant un paysage d’une beauté exceptionnelle.
La nourriture et la table elle-même contribuaient à l’ambiance : assiettes raffinées et ravissantes, bougies, fleurs fraîches élégamment disposées… Assis l’un en face de l’autre, les deux Zergs donnaient presque l’impression d’être à un rendez-vous romantique.
Son bailleur de fonds n’aimait pas parler en mangeant ; Shamir garda donc lui aussi le silence. On n’entendit que le bruit discret de leurs couverts et de leurs bouchées sous la lumière des bougies.
Tout en mangeant, Shamir s’attarda du coin de l’œil sur les fleurs rouges éclairées par la flamme des bougies et laissa ses pensées vagabonder.
Il se souvenait vaguement que la table n’avait pas été dressée ainsi au début, mais quand il essaya de se rappeler les choses avec précision, sa mémoire lui fit défaut.
Évidemment. À l’époque, il n’avait même pas eu le droit de rester pour un repas.
En général, on le faisait venir à la hâte. Il se lavait dans la salle d’eau de l’appareil, puis arrivait à la villa uniquement pour prodiguer un apaisement psychique à M. Ravens et lui offrir certains services relaxants. Une fois sa tâche terminée, il repartait de lui-même. Ensuite, il devait gérer les problèmes causés par son départ en plein travail et présenter ses excuses à tous ceux que cela concernait.
Ce n’était pas comme si les Zergs allaient vraiment lui en vouloir. Le grand patron de la compagnie, c’était M. Ravens ; l’investisseur du film, c’était M. Ravens ; et même l’équipe de production et les réalisateurs avaient été réunis sur ses instructions… Tout le monde savait parfaitement pourquoi Shamir était parti, et ceux qui l’ignoraient pouvaient facilement le deviner. Il était naturel que les besoins du grand patron passent d’abord, alors tout le monde comprenait.
Malgré tout, son départ retardait inévitablement le calendrier du tournage. Même si les Zergs de l’équipe ne disaient rien, ils lui en voulaient forcément un peu. Shamir se sentait coupable de perturber le travail de tout le monde ; il devait donc faire preuve de la bonne attitude. Au minimum, il lui fallait offrir des boissons aux fruits à chacun, ainsi que des en-cas, des pâtisseries et de petits cadeaux…
Ce genre de choses était devenu extrêmement rare au fil des ans. M. Ravens le faisait venir moins souvent, et chaque fois, cela tombait précisément pendant ses périodes de repos. Shamir avait presque oublié le chaos, la gêne et l’impuissance de ces premiers temps.
Ses pensées s’étaient égarées trop loin. Quand il revint à lui, il vit les yeux couleur rubis de Ravens qui l’observaient de l’autre côté des bougies.
« La nourriture ne te plaît pas ? demanda-t-il doucement.
— Si, c’est délicieux », répondit Shamir à la hâte.
Et c’était vraiment délicieux. À la maison de M. Ravens, les chefs préparaient tous les plats à la minute. C’était infiniment meilleur que les repas standardisés cuisinés par des robots ou les repas instantanés achetés en magasin.
C’était simplement que, lorsqu’il mangeait devant son bailleur de fonds, Shamir devait faire attention à son apparence et à ses manières. En plus, il avait été distrait. Voilà pourquoi il n’avait pas beaucoup mangé.
Impossible de savoir si Ravens le crut. Il leva la main, fit glisser son doigt sur l’écran holographique qu’il avait fait apparaître et appuya plusieurs fois, puis commanda plusieurs plats supplémentaires que Shamir avait l’habitude de manger.
Shamir s’exécuta et mangea davantage. Fait rare, il alla même jusqu’à être rassasié. Le seul problème, c’était que le repas avait duré plus longtemps que d’habitude et que M. Ravens avait dû l’attendre un bon moment. Shamir s’en sentit terriblement coupable et se dit qu’il devrait travailler encore plus dur ensuite pour se rattraper.
Mais après le dîner, M. Ravens ne se rendit pas directement dans la chambre. Il s’assit sur le canapé du salon, consulta son écran et fit signe à Shamir de se mettre à l’aise, le laissant complètement perplexe.
Avait-il du travail à régler ?
Shamir s’installa docilement dans un fauteuil, un peu à l’écart, et attendit.
En dehors de ses heures de travail, il n’utilisait pas son terminal ; il n’avait donc rien à faire pour l’instant. Il regarda le plafond, les bibelots, le tapis, le bout de ses chaussures… et jeta parfois un coup d’œil furtif à M. Ravens.
Le profil de M. Ravens était beau, lui aussi. Il avait quelque chose de particulièrement captivant quand il travaillait avec sérieux.
Shamir ne savait pas si c’était son imagination, mais il avait l’impression que l’écran devant M. Ravens n’avait pas changé depuis un bon moment. Avait-il rencontré un problème épineux qui exigeait qu’il y réfléchisse sérieusement ?
Shamir jeta encore quelques regards en cachette. Puis il vit M. Ravens éteindre l’écran de son terminal, se lever, lui adresser quelques mots et se diriger vers la chambre.
Enfin, il était temps de rejoindre son lieu de travail.
Shamir poussa un soupir de soulagement et le suivit à la hâte.
Il s’était déjà lavé dans l’appareil en venant. Il fit donc simplement une petite toilette avant de s’asseoir au bord du lit pour attendre M. Ravens.
La chambre était silencieuse, plongée dans une lumière tamisée qui créait une ambiance idéale pour dormir.
Shamir se couvrit la bouche et bâilla. Puis, lorsqu’il vit M. Ravens s’approcher en robe de soie bleu foncé, ses yeux s’illuminèrent et il se réveilla aussitôt.
Ravens lui jeta un regard, puis baissa les yeux, dissimulant le léger tremblement de son regard. Il marcha lentement jusqu’à l’autre côté du lit, s’y glissa, s’allongea calmement et posa une main sur son ventre.
Inutile de parler. Shamir savait qu’il était temps de se mettre au travail.
Il se rapprocha et s’assit près de lui, en se penchant légèrement. Comme d’habitude, il commença par déployer des filaments de pouvoir psychique pour prodiguer un apaisement psychique à M. Ravens.
Selon leur contrat, l’apaisement psychique était le plat principal. Tout le reste n’était qu’un accompagnement.
Shamir s’y consacra avec beaucoup de sérieux, concentré sur le soin qu’il apportait au Domaine psychique de Ravens.
Il remarqua vaguement que la respiration de M. Ravens s’était alourdie.
Shamir leva les yeux et, dans la pénombre, croisa une paire d’yeux sombres qui semblaient réprimer quelque chose.
Ravens ne fit pas un bruit. Il le regarda simplement en silence, sans rien dire, mais comme s’il attendait quelque chose sans le formuler.
Shamir se dit soudain que le plat principal avait peut-être meilleur goût avec un peu d’accompagnement.
Hésitant, il tendit la main et dénoua sous les couvertures la ceinture de la robe de M. Ravens.
Ravens le regarda en silence. Il ne détourna pas les yeux et ne dit rien pour le repousser.
C’était un consentement tacite.
La main de Shamir caressa la taille fraîche et lisse comme du jade, en suivant le relief net de ses abdominaux, tandis que son autre main écartait la couverture qui les gênait.
Les pupilles de Ravens se contractèrent légèrement et tous les muscles de son corps se tendirent un instant.
Shamir contempla le corps puissant qui se dévoilait devant lui, les yeux parcourant et embrassant ces courbes musclées extraordinairement séduisantes. Même après les avoir vues d’innombrables fois, il ne parvenait toujours pas à en détacher le regard. Il en était encore profondément épris.
Vous êtes vraiment cruel, M. Ravens.
Shamir maugréa intérieurement contre son bailleur de fonds, sans le moindre respect, puis baissa la tête et se pencha vers lui. Ses cils abaissés dissimulaient l’obscurité et la chaleur brûlante de son regard.
Les baisers n’étaient pas appropriés dans leur relation. Shamir s’était toujours retenu et avait refusé de faire quoi que ce soit d’inutile.
Le masser et procurer du plaisir physique à la Zerg femelle, voilà ce qu’il avait à faire.
Il massait chaque point d’acupression du corps de la Zerg femelle, s’occupait de chaque endroit capable de lui procurer du plaisir et le pénétrait profondément, laissant ses propres phéromones en lui.
Shamir baissa la tête et mordilla doucement l’épaule de Ravens, laissant une marque qui tenait à la fois du baiser et du simple contact physique.
Ravens s’agrippa à lui. Quelques gémissements étouffés et respirations précipitées se firent entendre, tandis que leurs phéromones flottaient entre eux, troublant et étourdissant un Zerg.
Une telle ambiance et une telle intimité pouvaient facilement embrumer l’esprit d’un Zerg et lui faire perdre de vue sa propre place.
Il était difficile pour Shamir de ne pas avoir de pensées déplacées en regardant le beau visage de Ravens rougi, alors qu’il savait parfaitement qu’il ne s’agissait que d’une réaction physiologique normale provoquée par les phéromones.
Ravens faisait rarement du bruit et croisait rarement le regard de Shamir dans ces moments-là. Mais ses regards occasionnels, sombres et chargés d’émotion, suffisaient à faire capituler Shamir.
Au début, Shamir n’avait pas eu le droit de laisser ses phéromones derrière lui. Sa tâche principale consistait à prodiguer un apaisement psychique à M. Ravens. Plus tard, à mesure que l’état mental de ce dernier s’était amélioré, un jour, au cours d’une rencontre imprévue, Ravens l’avait au contraire serré contre lui et lui avait demandé de les laisser en lui.
Sur le moment, Shamir avait paniqué, persuadé d’avoir commis une faute. Il s’était excusé à plusieurs reprises et avait essayé de réparer les choses.
Ravens lui avait caressé le ventre et l’avait observé un moment d’un air indéchiffrable, avant de lui dire que ce n’était pas grave et qu’il pouvait désormais laisser ses phéromones en lui.
Les phéromones persistantes d’un Zerg mâle mettaient une Zerg femelle particulièrement à l’aise, nourrissaient son corps et détendaient son esprit.
Leurs rangs étaient très différents, ce qui rendait également une grossesse peu probable. La décision de M. Ravens était donc parfaitement compréhensible.
Bien sûr, Shamir prenait quand même ses précautions et des contraceptifs avant de venir.
Il le faisait depuis avant leur toute première fois, bien avant cet incident-là, car c’était une précaution nécessaire. Shamir n’était pas un Zerg irresponsable.
Les contraceptifs pour Zergs mâles étaient difficiles à trouver, et il avait dû se donner beaucoup de mal pour s’en procurer. Heureusement, il avait réussi à en dénicher et ils étaient très efficaces.
Dix ans de contrat, une rencontre après l’autre, et pas le moindre accident.
Une fois leur affaire terminée, Shamir retrouva ses vêtements, les enfila et se leva pour partir.
Il avait autrefois pensé que, pour bien faire son travail, il devait prendre l’initiative de nettoyer le corps de M. Ravens après coup. Cela n’avait fait que déplaire à ce dernier.
M. Ravens n’aimait pas que Shamir le touche à nouveau une fois qu’ils avaient terminé.
Depuis, Shamir s’en tenait scrupuleusement à cette règle. Une fois sa tâche accomplie, il s’en allait, tout simplement.
Il lui sembla sentir un regard dans son dos. Shamir s’arrêta de s’habiller et se retourna vers M. Ravens.
Ravens n’avait pas l’air particulièrement satisfait. Quand Shamir se tourna vers lui, quelque chose passa dans ses yeux, puis il détourna le regard.
Shamir était perplexe. Il se demanda s’il avait mal fait quelque chose, mais comme son bailleur de fonds n’avait rien dit, il ne convenait pas de lui poser trop de questions. Il ne pouvait que réfléchir de son côté.
Alors qu’il hésitait encore à partir, une voix s’éleva derrière lui.
« Il se fait très tard, et tu es fatigué toi aussi. Reste ici pour la nuit.
Il s’interrompit, puis ajouta : « Il y a un autre lit dans la pièce d’à côté.
Shamir savait exactement de quel lit M. Ravens parlait.
Une autre pièce avait été aménagée dans la suite parentale. Elle contenait un lit et même une salle de bains privée.
Apparemment, c’était un équipement standard dans les maisons des Zergs mariés qui tenaient à leur confort. Après qu’une Zerg femelle et un Zerg mâle avaient fait l’amour dans un lit, ils pouvaient passer sans transition à l’autre pour dormir, laissant aux robots le soin de nettoyer le premier sans perturber leur repos.
Shamir avait déjà passé la nuit ici de temps à autre. Tout dépendait de l’heure qu’il était et de la demande de Ravens.
En entendant M. Ravens lui dire de rester, Shamir se dit que c’était plutôt bien. Même si partager le même toit que M. Ravens lui mettait un peu la pression, il n’aurait au moins pas à reprendre un appareil au milieu de la nuit. Il pourrait se coucher plus tôt.
Shamir entra docilement dans la pièce attenante, fit rapidement sa toilette et se coucha.
Il ignorait si M. Ravens viendrait le rejoindre. Il se força donc à garder les yeux ouverts, dans l’attente de voir ce qui allait se passer.
Le mur étouffait les sons. L’ouïe d’un Zerg mâle n’était pas aussi fine que celle d’une Zerg femelle ; il ne pouvait pas entendre ce qui se passait de l’autre côté. Mais son pouvoir psychique lui permettait de percevoir tout ce qu’il voulait savoir.
Grâce à son pouvoir psychique, il sentit un robot changer les draps et la literie dans la chambre voisine. En sortant de la salle de bains, M. Ravens jeta un regard vers la chambre de Shamir, puis s’allongea sur le lit d’origine, une fois la literie remplacée.
Encore une fois.
Shamir bâilla. Ses yeux ensommeillés se plissèrent tandis que des larmes de fatigue s’y accumulaient.
Il n’arrivait pas vraiment à savoir s’il était déçu ou s’il ressentait autre chose.
Au moins, de cette façon, il aurait un lit entier pour lui.
Shamir se retourna, les yeux fermés, étendit les bras et s’appropria sans vergogne plus de la moitié du lit avant de sombrer dans un profond sommeil.
……】