Chapitre 310
Une semaine après le mariage, An Ruo eut enfin le temps de se remettre à écrire.
Assis au bureau, dans la petite pièce sombre spécialement aménagée pour écrire, il eut l’impression d’avoir été absent pendant une éternité.
À y réfléchir, un peu plus de deux mois seulement s’étaient écoulés, mais, pour une raison inexplicable, il se sentait tout de même coupable.
Ce n’était pas comme si An Ruo n’avait rien écrit du tout pendant cette période, mais ce qu’il avait écrit appartenait au monde des rêves.
L’inconvénient, c’était qu’il ne pouvait pas en sortir le manuscrit et le publier d’un seul clic.
Grâce à son pouvoir psychique, il lui suffisait de se concentrer pour se rappeler chaque élément de l’intrigue et chaque mot ; les retranscrire n’aurait donc pas été difficile. Mais An Ruo n’en avait pas envie. Le plaisir d’écrire venait de la création, pas de la retranscription d’un texte dont on se souvenait. Cela lui aurait ôté bien des surprises et rendu le processus terriblement ennuyeux et fastidieux.
Après mûre réflexion, An Ruo décida finalement d’écrire quelque chose de nouveau, en partant de zéro.
Il avait toujours procédé ainsi. Depuis son arrivée dans ce monde, il n’avait jamais rien écrit de répétitif ou d’ancien. Il s’était même efforcé de ne pas mettre en scène des Zergs qu’il connaissait personnellement.
Il n’aimait pas trop intervenir dans le destin des autres Zergs.
En fait, après avoir vu dans le monde des rêves qu’Axel et Enzo s’étaient quand même rencontrés et avaient fini ensemble sans son roman, An Ruo avait quelque peu changé d’avis.
Il était à la fois créateur et ne l’était pas. Ce monde suivait son propre cours.
Quant à son nouveau livre, An Ruo avait déjà une idée en tête.
Seulement, cette fois, contrairement aux précédentes, il comptait demander aux Zergs concernés ce qu’ils en pensaient °• N 𝑜 v 𝑒 l i g h t •°.
C’était aussi la solution qu’il avait trouvée au problème des rapports entre ses romans et la réalité.
Il ne voulait pas que ses histoires causent trop d’ennuis aux autres Zergs, mais si les principaux intéressés étaient d’accord, il n’y aurait pas de problème, non ?
Bien sûr, il serait désormais impossible de faire disparaître les rumeurs selon lesquelles ses romans étaient « écrits sur commande ».
On gagnait d’un côté, on perdait de l’autre. An Ruo soupira intérieurement et décida de suivre son idée.
……
Ce jour-là, d’innombrables Zergs, qu’ils marchent dans la rue ou soient occupés au travail, se figèrent au même instant. Ils interrompirent ce qu’ils faisaient pour consulter sur leur terminal la notification spéciale qu’ils venaient de recevoir.
—— L’auteur qu’ils suivaient venait de publier un nouveau livre.
Après deux mois et demi, An-shen s’était enfin lancé dans un nouveau roman.
Sur StarNet, d’innombrables lecteurs en eurent presque les larmes aux yeux.
Il s’était passé tant de choses ces derniers mois ! D’abord, la nouvelle qu’An-shen avait emménagé dans la résidence du maréchal ; puis, la réception privée organisée là-bas ; ensuite, les fiançailles, les préparatifs du mariage et, enfin, le mariage d’An-shen et du maréchal… Les événements s’étaient succédé à une vitesse folle. Ils avaient cru qu’il leur faudrait attendre très longtemps avant de pouvoir lire un autre roman d’An-shen et qu’ils n’auraient, pour se consoler, que les magnifiques photos et les images de la retransmission du mariage.
Pendant ce temps, certains Zergs avaient même supposé qu’An-shen cesserait complètement d’écrire après son mariage.
Comme tant de Zergs qui, une fois mariés, disparaissaient de leur cercle habituel.
En tant que Zerg mâle, An-shen ne risquait certes pas de voir son propre « Seigneur mâle » l’empêcher de poursuivre ses anciens passe-temps ou sa carrière.
Mais le maréchal occupait une position particulière, avec des implications militaires et politiques ; rien n’était donc certain.
Certains pensaient aussi qu’An-shen serait si heureux et satisfait de sa vie conjugale, choyé et adoré par le maréchal, libre de dépenser et de dilapider à sa guise une fortune colossale, qu’il finirait par perdre toute motivation pour écrire. Après tout, il aurait une vie si confortable et tant de nouvelles expériences à vivre. Cela s’était déjà vu.
En somme, ces derniers temps, tout le monde avait été assez inquiet à l’idée qu’An-shen cesse d’écrire.
Seules les nouvelles qui continuaient de paraître à son sujet, et qui concernaient pour beaucoup son mariage avec le maréchal, leur permettaient de comprendre à quel point il était occupé.
En plus, ils avaient les photos d’une beauté renversante d’An-shen et les enregistrements de la retransmission du mariage. Distraits par ces images magnifiques, ils pouvaient les serrer contre eux et lécher l’écran huit cents fois par jour… Ce n’est qu’ainsi qu’ils avaient réussi à calmer leur inquiétude et à l’empêcher de se propager.
À présent, l’annonce de la sortie d’un nouveau livre d’An-shen était comme un calmant pour tous les Zergs. Tous se réjouirent et s’enthousiasmèrent, et StarNet s’anima de nouveau.
[Bouhouhou, c’est merveilleux ! An-shen ne nous a pas oubliés (ému) (en pleurs).]
[Attendez, ça ne fait que trois jours depuis le mariage ? An-shen est déjà là pour écrire un nouveau roman ? Le maréchal n’a pas réussi à le garder auprès de lui ? Maréchal, vous n’êtes pas à la hauteur (l’accuse du doigt).]
[Quelle audace ! Tu tiens à mourir pour dire des choses pareilles ?]
[La justice militaire t’attend !]
[Ne cherchez pas les ennuis ! An-shen vient enfin de commencer un nouveau roman, ne faites pas disparaître le livre (protège le livre) (protège mes rations) (sur ses gardes).]
[Ça n’irait pas jusque-là, quand même ? Le livre d’An-shen… qui oserait l’interdire ?]
[Je ne parle pas de l’interdire. Je veux dire que, vous savez, si le maréchal use de quelques petites ruses pour attirer An-shen hors de son bureau, nous n’aurons plus rien à lire (en sanglots).]
[Je crois que le maréchal est un Zerg droit et intègre, et qu’il ne commettrait jamais l’acte ignoble de détourner son Seigneur mâle de l’écriture de ses romans.]
[Je crois que le maréchal est un Zerg droit et intègre, et qu’il ne commettrait jamais l’acte ignoble de détourner son Seigneur mâle de l’écriture de ses romans.] (+1)
[Je crois que le maréchal est droit et intègre…] (+2)
[Waouh, vous faites donc chanter le maréchal, maintenant, vous autres perroquets ?]
[(Chut), dépêchez-vous de copier-coller.]
[D’accord. Je crois que le maréchal est droit et intègre…] (+n)
Pendant que les perroquets s’affairaient à copier-coller, les vrais lecteurs s’étaient déjà précipités sur le résumé du nouveau livre.
[Poussez-vous, poussez-vous, laissez-moi goûter !]
[Une célébrité Zerg mâle et un marchand d’armes ? Incroyable ! Il y a forcément une histoire derrière ça !]
【Une célébrité de premier plan et un marchand d’armes. Un seul contrat lui acheta dix années de sa vie et le propulsa au sommet. Son protecteur financier se montrait extrêmement généreux, et lui remplissait consciencieusement ses obligations, accourant dès qu’on l’appelait. Les deux parties étaient très satisfaites. À présent, le contrat arrivait à son terme et ce voyage de rêve dans le monde du spectacle touchait à sa fin. Il avait décidé de terminer son travail ce dernier mois, puis de prendre sa retraite et de rentrer chez lui.】
[Il y a trop d’informations. Laissez-moi une seconde…]
[Une célébrité Zerg mâle et un marchand d’armes… un protecteur financier ???]
[C’est normal. Quelle célébrité n’a pas de protecteurs financiers dans l’ombre ? Pas la peine d’en faire tout un plat. Plus une célébrité est brillante, plus les Zergs l’estiment, plus ils sont nombreux à vouloir investir en elle et plus elle a de protecteurs financiers.]
[Ce « contrat de dix ans » et le fait d’« accourir dès qu’on l’appelait », ça ne ressemble clairement pas à une relation normale avec un protecteur financier !]
[C’est vrai, mais, franchement, c’est assez courant aussi. Même les influenceurs sans grande notoriété vont dîner en personne avec celui qui arrive en première ou en deuxième place au classement des plus gros pourboires. Pour le reste… tant que les deux parties sont consentantes, que personne ne va à l’encontre des souhaits de l’autre et que la Loi sur la protection des Zergs mâles n’est pas enfreinte, aucun Zerg ne viendra s’en mêler. Chacun y trouve son compte.]
[Vous n’avez encore rien vu, hein ? Une célébrité Zerg mâle avec plus d’une douzaine de protecteurs financiers, ça reste peu.]
[Je suis dévasté ! C’est tellement sombre ! Quel scandale ! Et aucun de vous ne réagit ?!]
[Euh… les Zergs mâles peuvent épouser plus d’une douzaine de Zergs, alors ce genre de chose, n’en parlons même pas. Si je pouvais me hisser en haut du classement des pourboires, moi aussi, j’aurais envie de rencontrer mon « Seigneur mâle ». Je me demande s’il accepterait de me voir… Même si on ne pouvait pas se marier, une seule rencontre en personne me suffirait (plein d’espoir).]
[Ils ne sont pas tous comme ça. Mon bébé est célibataire ! Et il s’est toujours préservé. D’habitude, il ne fréquente même pas les autres Zergs femelles.]
[Une image fabriquée de toutes pièces.]
[Sérieusement, qui aime ce personnage frigide qui ne fréquente pas les Zergs femelles ? S’il est si frigide, comment va-t-il pouvoir baiser et pondre des œufs ? Comment le taux de natalité est-il censé augmenter ? Un personnage capable de baiser les Zergs femelles jusqu’à les briser est évidemment bien plus attirant ! Une tension sexuelle maximale, débordant de désir, le genre de type dont un seul regard vous fait rougir et fait exploser vos phéromones !]
[Tu n’as rien compris. Ce qu’ils aiment, c’est un Zerg mâle froid avec les autres Zergs femelles, mais brûlant d’envie de les baiser lui-même.]
[Quelle imagination.]
[On s’éloigne du sujet. En fait, inutile de trop s’inquiéter. L’Association pour la protection des Zergs mâles surveille les choses de très près. En général, personne n’abuse de son pouvoir pour s’en prendre à un Zerg mâle.]
[« Abuser de son pouvoir pour s’en prendre à un Zerg mâle. » Quelle expression pointue.]
[Une célébrité de premier plan… Il ne doit pas y en avoir beaucoup dans la Fédération qu’on puisse vraiment qualifier ainsi, si ?]
[C’est un euphémisme. On peut presque citer de tête toutes les célébrités Zergs mâles de premier plan encore en activité.]
[Ça ne peut pas être vrai, si ? Un roman, ça reste un roman. Ce n’est pas la réalité. D’accord, je sais que la plupart des livres d’An-shen ressemblent de près à la réalité, mais pas tous. Celui sur Ul, le petit Zerg loup, était différent… Enfin, mon Seigneur mâle ne prendrait absolument jamais sa retraite !]
[Exactement ! Les romans n’ont rien à voir avec la réalité. Ce n’est certainement pas la célébrité que je soutiens. Mon Seigneur mâle ne pourrait jamais prendre sa retraite et rentrer chez lui ! Tout le monde sait que mon Seigneur mâle est un bourreau de travail !]
[Voilà donc pourquoi vous vous agitez autant. Vous pensez tous que la célébrité de premier plan dont parle An-shen est celle que vous soutenez, c’est ça ?]
[Échangeons un mot de passe : le chouchou de l’école ?]
[Bouhouhou, mon Seigneur Shamir.]
[S’il y en a un qu’on peut qualifier de « premier choix », ce ne peut être que lui.]
Au cours des six derniers mois, les romans d’An-shen avaient peu à peu été adaptés au cinéma.
Tous les protagonistes n’étaient pas disposés à interpréter eux-mêmes leur rôle, comme Xi’an et Claire l’avaient fait, et leur participation servait aussi la mission de propagande de l’armée.
Hill, dans <Le chouchou de l’école>, avait par exemple un caractère peu sociable. Le général Cyril, de la Troisième Région militaire, connaissait très bien le tempérament de son fils mâle et n’avait donné aucun ordre de ce genre à Iso.
Ainsi, bien que <Le chouchou de l’école> fût toujours tourné en collaboration avec l’armée, aucun des deux protagonistes n’était interprété par le Zerg concerné. Le rôle de la protagoniste Zerg femelle fut confié à une Zerg femelle de l’armée transférée de la Troisième Région militaire, tandis que celui du Zerg mâle revint à Shamir, une célébrité de premier plan qui avait le vent en poupe.
La Zerg femelle transférée avait autrefois servi dans l’unité du général de division Iso. Elle avait pu l’observer de près et apprendre à ses côtés ; son imitation avait donc assez bien rendu les manières d’Iso.
Shamir, lui aussi, était sérieux et travailleur, sans la moindre prétention de célébrité Zerg mâle. Il étudia de nombreuses vidéos de Hill ainsi que les peintures exposées dans son musée, et alla même demander conseil à Hill en personne. Au final, son interprétation fut excellente.
Dès sa sortie, le film <Le chouchou de l’école> connut un succès phénoménal. La popularité déjà immense de Shamir grimpa encore d’un cran, sa célébrité grandit davantage et il s’imposa définitivement au sommet de l’industrie, avec une avance considérable sur toutes les autres vedettes.
Même la plupart des lecteurs des livres d’An-shen avaient une assez bonne opinion de lui, et il était très connu parmi eux. Aussi, dès la parution de ce roman sur une « célébrité Zerg mâle », il fut le premier Zerg auquel tout le monde pensa.
Quant à Shamir…
Shamir ne prêta absolument aucune attention au tumulte en ligne. Il faisait partie de ces Zergs bizarres qui se déconnectaient complètement d’Internet dès qu’ils ne travaillaient pas.
……
【Le Zerg mâle venait de terminer le tournage. Il quitta le plateau, monta dans son appareil et s’installa dans un fauteuil de repos.
Son agent lui présenta plusieurs propositions de contrats publicitaires et lui demanda son avis. Il les refusa toutes.
Depuis un an déjà, il n’acceptait plus aucun contrat publicitaire à moyen ou long terme. Ces derniers mois, il avait même cessé d’accepter les contrats de courte durée et ne renouvelait plus ceux qui arrivaient à échéance.
Il avait déjà réglé presque tous ses contrats. Seuls les deux derniers, vraiment importants, restaient en cours.
L’un était son contrat avec son agence, qui expirait à la fin du mois suivant. L’autre était celui qui le liait à son protecteur financier, et qui expirait lui aussi à la fin du mois suivant.
Les deux contrats avaient été signés en même temps, pour une durée de dix ans chacun, et prendraient également fin au même moment.
Son agent lui avait été attribué par son protecteur financier, qui tirait les ficelles en coulisses. Tant qu’il n’y avait pas de conflit avec le grand patron de l’ombre, tout tournait autour de lui. Quand il annonça qu’il ne signerait ni ne renouvellerait aucun contrat, son agent se contenta d’obtempérer et prit congé, en lui recommandant de bien se reposer.
Il se renversa dans son fauteuil, détendit son corps et son esprit dans le silence, puis ferma les yeux. Tous ces tournages supplémentaires de ces derniers temps l’avaient effectivement fatigué.
Ses cheveux courts, d’un doux vert menthe, reposaient contre le dossier du fauteuil et luisaient faiblement dans la pénombre.
Il avait une chevelure vert menthe exceptionnellement rare et un visage si beau et si délicat qu’il semblait presque parfait.
Cette couleur fraîche et éclatante, alliée à son apparence remarquable, le rendait extrêmement visible et impossible à ignorer, que ce soit devant une caméra ou sur scène.
Il était né pour être une célébrité.
Mais tout cela était sur le point de prendre fin.
Ce serait mentir que de dire qu’il n’éprouvait aucun regret. Il aimait plutôt le tournage et le jeu d’acteur. Il aimait pouvoir se consacrer sérieusement à faire une chose bien.
Mais il pouvait aussi l’accepter. Il s’y préparait depuis très longtemps. Même si quelqu’un lui disait de partir sur-le-champ, il n’hésiterait pas.
Le terminal autour de son poignet s’alluma soudain et vibra doucement.
Shamir ouvrit les yeux.
Un seul Zerg pouvait faire apparaître des messages sur son terminal en contournant tout, même pendant ses heures de repos.
Le protecteur financier tout-puissant qui tirait les ficelles et qu’il devait servir avec diligence, en accourant dès qu’on l’appelait.
Shamir ouvrit l’écran de son terminal et consulta le message.
L’autre lui demandait poliment et brièvement s’il était libre ce soir, et joignait une adresse qu’il connaissait bien.
Bien sûr, Shamir était libre.
Et même s’il ne l’avait pas été, il aurait dû se libérer. Après tout, le contrat stipulait qu’il devait accourir dès qu’on l’appelait. C’était un Zerg qui tenait parole.
Dix ans plus tôt, ce personnage puissant qui tirait les ficelles et avait urgemment besoin d’un apaisement psychique était venu le trouver avec un contrat.
L’autre réglerait les problèmes auxquels il était confronté, mettrait fin au litige qui l’opposait à son ancienne agence, le ferait signer par une nouvelle agence et lui fournirait les meilleurs moyens et les meilleures conditions. En échange, Shamir devait lui prodiguer un apaisement psychique et certains services indispensables, en accourant dès qu’il l’appelait.
L’autre avait tenu toutes ses promesses ; Shamir devait donc naturellement faire sa part du mieux possible.
Les deux premières années, un seul message de l’autre suffisait souvent à le faire quitter le tournage en plein milieu. Cela avait donné lieu à pas mal de rumeurs et l’avait mis dans des situations embarrassantes.
Ce ne fut qu’au cours des années suivantes que les convocations en plein travail se firent progressivement plus rares. À un moment donné, sans que Shamir sache exactement quand, l’autre avait commencé à le contacter uniquement pendant ses heures de repos, avec chaque fois une précision déconcertante.
Shamir leva la main et répondit qu’il arriverait dans moins d’une demi-heure-étoile.
Le contrat n’était pas encore terminé. Il restait un mois et demi.
Il devait encore faire de son mieux.
……】