Chapitre 238
« Des petits… Je n’y ai pas encore réfléchi. »
Il avait été condamné à neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans de prison. À moins d’un miracle, il ne pourrait jamais en sortir de son vivant.
À cette pensée, An Ruo fronça légèrement les sourcils.
La prison n’était pas un endroit où avoir des petits. À vrai dire, c’était pareil pour les relations amoureuses. Ce n’était pas un lieu qui s’y prêtait.
Mais Ulysses était le maréchal, et son statut ainsi que la nature particulière de leur relation lui permettaient d’entrer et de sortir librement de la prison de la Région militaire. Ces inconvénients s’étaient tellement estompés qu’An Ruo ne s’en rendait compte que maintenant.
Alors qu’il était condamné à une peine dont il ne voyait pas la fin, demander à Ulysses de l’attendre aussi longtemps aurait été terriblement égoïste.
Bien sûr, Ulysses ne l’attendrait peut-être pas si longtemps. Peut-être qu’un jour, il lui demanderait de rompre…
Si ce jour arrivait vraiment et qu’Ulysses lui demandait de rompre, An Ruo serait sans doute dévasté. Il s’enfermerait dans sa cellule et broierait du noir en solitaire pendant très longtemps.
Mais il… comprendrait aussi la décision d’Ulysses.
Une histoire d’amour en prison n’avait pas d’avenir. Elle ne pouvait pas durer.
Ulysses remarqua que l’humeur du mâle avait changé.
Était-ce parce qu’il avait parlé de petits ?
Avec précaution, Ulysses l’enlaça et le réconforta. « Ce n’est pas grave. Il n’y a rien de mal à ne pas vouloir de petits. Tant qu’on reste ensemble, ça me suffit. »
An Ruo secoua la tête et répondit doucement : « Ce n’est pas que je n’en veux pas. C’est juste que… »
Dire maintenant qu’il craignait qu’Ulysses ne rompe avec lui un jour lui paraissait bien trop sentimental. Il aurait l’air de dramatiser à l’excès.
Après réflexion, An Ruo enfouit la question au fond de lui et préféra suivre le fil de pensée d’Ulysses.
« Je me disais juste… Ma peine est tellement longue que je n’en aurai peut-être jamais l’occasion… Et même si un jour je sors vraiment de prison, vu notre situation physique, on ne pourra peut-être pas avoir de petits. »
Il ne savait toujours pas s’il était humain ou Zerg mâle.
En toute logique, il aurait dû avoir le corps d’un Zerg mâle. Pourtant, la différence entre lui et le propriétaire d’origine était énorme, au point que leurs apparences n’avaient absolument rien en commun. On pouvait certes l’expliquer par des notions propres aux Zergs, comme une transformation physique après un changement de rang, mais l’écart restait aberrant.
Parfois, il ne savait même pas si le « propriétaire d’origine » de ce corps en avait réellement été le « propriétaire d’origine ».
Mais s’il se disait « humain », il possédait des pouvoirs psychiques et des phéromones de Zerg.
Quand Ulysses entendit le mâle dire qu’au vu de leur « situation physique », ils ne pourraient peut-être pas avoir de petits, il fut déconcerté et aussitôt alarmé.
Le mâle… doutait-il de sa fertilité ?
Quelque chose lui avait-il fait croire qu’il était stérile ?
« Mon corps est en parfaite santé et toutes ses fonctions sont normales, affirma Ulysses avec empressement. »
Chez les Zergs, où la reproduction était considérée comme primordiale, mettre en doute la fertilité de quelqu’un était grave.
Se faire traiter de « stérile » par quelqu’un du même sexe était déjà l’une des pires humiliations qui soient. Voir sa capacité à se reproduire mise en doute par une personne qui comptait pour soi pouvait affecter une Zerg femelle pour le restant de ses jours. Pas étonnant qu’Ulysses soit si inquiet.
« Si tu veux, je peux t’envoyer mon bilan médical. »
Tout en parlant, Ulysses ouvrit son terminal, afficha les résultats et les lui envoya sans la moindre hésitation, bien décidé à prouver que son corps n’avait absolument rien d’anormal.
Il pouvait avoir des petits !
An Ruo resta bouche bée lorsqu’il reçut soudain un bilan médical.
Il se redressa à la hâte et agita les mains. « Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je veux dire que… c’est peut-être moi qui ai un problème. »
Ulysses s’immobilisa en l’entendant. Son regard dériva instinctivement vers le bas, l’air un peu absent.
Un problème ? Il trouvait cela incroyable. Ses phéromones étaient puissantes, son pouvoir d’attraction irrésistible, et tout chez lui était exceptionnellement fort et exceptionnellement long.
Après tout, les capacités d’un Zerg mâle étaient directement proportionnelles à son rang. An Ruo était sans conteste au sommet de l’échelle. Enfin, même au-dessus du diamant.
Il n’avait absolument aucun problème, si ce n’était qu’il était assez paresseux et n’aimait pas se fatiguer. Mais ce n’était pas un problème non plus. Une Zerg femelle était censée servir le mâle, et Ulysses était tout à fait disposé à s’en charger.
Il arrivait qu’An Ruo prenne l’initiative, mais il était paresseux. Une fois satisfait, il n’avait plus envie de bouger. Cela dit, si Ulysses en redemandait, il coopérait.
Il arrivait donc souvent ceci : An Ruo terminait, se nettoyait, s’allongeait confortablement, remontait la couverture sur lui et se préparait à passer une bonne nuit. Mais Ulysses revenait se glisser sur lui, tout en lui faisant comprendre qu’il en voulait davantage. An Ruo avait beau afficher un air partagé et bouillir intérieurement, il cédait tout de même et le laissait continuer.
Ulysses adorait qu’An Ruo se laisse aller à le satisfaire dans ces moments-là. Même s’ils continuaient jusqu’à l’aube, le mâle ne refusait jamais. Peu importaient le nombre de fois ou la quantité de phéromones qu’il désirait, An Ruo les lui donnait. Ce n’était que lorsqu’il remarquait que le jour s’était déjà levé qu’il fixait Ulysses en silence, l’air contrarié, comme pour lui reprocher son manque de retenue.
Ulysses ne voulait pas priver le mâle de sommeil et s’efforçait de se contenir. C’était juste qu’il n’y arrivait pas toujours très bien.
Chaque petite expression adorable du mâle ne faisait que lui donner davantage envie de continuer : les airs partagés, complaisants, tourmentés, contrariés ou surpris. Mais ce qu’il préférait, c’était son regard absent et son plaisir intense au moment culminant, puis l’expression satisfaite et languide qui suivait.
Ulysses adorait chaque réaction qui apparaissait sur le visage et le corps d’An Ruo à cause de lui.
Ce ne fut qu’en voyant le léger rouge qui gagnait le visage d’Ulysses qu’An Ruo comprit qu’il avait complètement détourné ses pensées.
Il sentit aussitôt la chaleur lui monter au visage. Il l’interrompit à la hâte et expliqua avec une gêne agacée :
« À quoi tu penses ? Ce n’est pas ça ! Je veux dire, tu sais bien que je ne peux pas vraiment être considéré comme un Zerg mâle. On ne pourra peut-être pas avoir de petits ! »
Ulysses pencha légèrement la tête, perplexe.
Il ne comprenait pas en quoi cela pouvait poser problème à un dieu.
Si le dieu voulait bien lui accorder un petit, alors il pourrait en avoir un, évidemment.
Ulysses en était fermement convaincu.
« Si tu ne peux pas avoir de petits, pourquoi prends-tu des médicaments ? » demanda doucement Ulysses.
An Ruo s’étrangla. Ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’il répondit, peu convaincu : « Il faut quand même prendre ses précautions, au cas où. Et si… »
Ulysses sourit. « Exactement. Les Zergs de haut rang sont peu fertiles. Tout le monde mise sur ce “et si”. »
Il posa sa main sur celle du mâle, qui reposait sur son genou, et la serra doucement. « Et si on en avait un ? »
An Ruo fixa Ulysses d’un air absent et se surprit à imaginer la scène à sa suite.
Et s’ils en avaient vraiment un…
Un petit à lui et Ulysses…
Le visage d’An Ruo se crispa, mais il répondit tout de même : « En prison… ça aurait des conséquences pour le petit. Ce ne serait pas bien. »
« Et après ta libération ? » demanda Ulysses.
Après sa libération…
An Ruo suivit le fil de pensée d’Ulysses et se représenta la scène.
Une fois libre, Ulysses porterait son œuf et deviendrait une Zerg femelle enceinte…
Sans s’en rendre compte, An Ruo posa les yeux sur le ventre d’Ulysses.
Il vivait dans le monde des Zergs depuis près d’un an, avait écrit sur nombre de Zergs femelles enceintes et avait vu de ses propres yeux des Zergs femelles enceintes ainsi que des œufs en incubation. Pourtant, l’idée qu’Ulysses puisse un jour tomber enceinte lui semblait toujours incroyable.
Faire naître une nouvelle vie, un acte aussi profond et plein d’amour, associé à Ulysses, créait une étrange impression de contradiction et d’harmonie.
« Si ce jour arrive vraiment… Je devrai travailler dur pour prendre soin de toi et du bébé. Et… on devrait sans doute se marier, non ? »
An Ruo parlait d’un ton pensif.
Le petit devrait naître et aller à l’école. Ils ne pourraient pas garder éternellement leur relation actuelle. Il leur faudrait passer à l’étape suivante et se marier. Ils n’allaient tout de même pas laisser leur petit naître hors mariage.
Ulysses serra An Ruo contre lui, le cœur bouleversé.
C’était précisément la réponse qu’il espérait, et elle dépassait même ses attentes.
Comme il l’avait pensé, le mâle n’était pas opposé à avoir des petits. Ce qu’il refusait, c’était d’en avoir un en prison.
Si cela arrivait après sa libération, le mâle était même prêt à l’épouser pour leur petit.
Ulysses sentit ses yeux le picoter et fut profondément ému.
Cela confirmait également qu’il avait raison de suivre son plan.
Il pouvait guider le mâle pas à pas pour l’aider à s’adapter au monde extérieur, l’habituer à son nouveau nid, puis organiser sa libération conformément aux règlements et aux procédures.
Ensuite, le mâle vivrait vraiment avec lui, dans la résidence qu’il lui fournirait, la résidence du maréchal, leur maison.
Puis, après avoir travaillé dur quelques années de plus et être tombé enceinte d’un œuf, il obtiendrait du mâle qu’il l’épouse pour le petit.
Comparé à un mariage zerg traditionnel, le processus semblait effectivement un peu plus compliqué…
Même le Zerg mâle le plus strict n’exigerait pas d’une Zerg femelle qu’elle porte son œuf avant d’accepter de l’épouser. Les Zergs mâles se souciaient bien moins des petits que les femelles Zergs. Très peu épousaient une Zerg femelle pour son œuf. Les biens d’une Zerg femelle avaient bien plus d’attrait à leurs yeux.
Mais Ulysses ne s’attachait pas à ces détails insignifiants.
Il fallait avancer pas à pas, et il voyait déjà clairement la direction à suivre. Cela lui suffisait.
Il avait toujours su manœuvrer pour atteindre ses objectifs.
Depuis ses manœuvres pour conquérir peu à peu l’affection du mâle, jusqu’au mariage et aux petits qu’il pouvait envisager dans leur avenir, tout lui semblait radieux.
An Ruo lui rendit son étreinte, sans comprendre pourquoi il réagissait si vivement. Il n’avait fait que dire quelques banalités. Rien de particulièrement spécial.
Les couples comme eux parlaient souvent de leur avenir ensemble, non ? D’ordinaire, ce n’étaient que de beaux rêves, trop éloignés de la réalité et qui ne se réaliseraient pas forcément…
An Ruo n’aimait pas vraiment parler de choses aussi incertaines et abstraites. Il ne promettait que ce qu’il pouvait accomplir et, une fois sa parole donnée, il la tenait à coup sûr.
Ce dont ils avaient parlé aujourd’hui était déjà bien trop éloigné de leur réalité présente. En temps normal, An Ruo n’aurait même pas envisagé ce genre de sujets.
Mais Ulysses voulait savoir, alors An Ruo s’était sérieusement prêté au jeu et avait imaginé tout cela avec lui.
À cet instant, il ne put s’empêcher de calculer ses points de contribution et la possibilité de réduire sa peine.
Le nombre de points de contribution nécessaire pour compenser une peine de neuf cent quatre-vingt-dix-neuf ans était astronomique. C’était une tâche pratiquement impossible.
An Ruo avait déjà renoncé depuis longtemps et n’avait plus prêté attention à l’augmentation de ses points de contribution. Mais à présent, un Zerg l’attendait dehors. Il voulait donc faire un effort pour cette raison.
Même s’il ne pouvait pas réduire toute sa peine, en retrancher quelques années valait mieux que rien. Dans la vie, il fallait bien avoir quelque chose à espérer.
…
Après avoir passé une semaine à la résidence du maréchal, An Ruo annonça à Ulysses qu’il voulait retourner en prison.
Il voulait dire qu’après avoir terminé l’Apaisement psychique du jour, il ne reviendrait pas ici. Qu’Ulysses fasse l’aller-retour tous les jours pour venir le chercher n’était pas une solution. C’était bien trop contraignant pour lui.
Il estimait aussi qu’il devait au moins respecter un peu le règlement de la prison. Il ne pouvait pas continuer à passer toutes ses nuits dehors.
Ulysses avait beau être réticent, il respecta son souhait et lui prépara de nombreux cadeaux d’adieu, notamment les pâtisseries de la résidence du maréchal qu’An Ruo aimait tant.
Si An Ruo ne l’avait pas arrêté à temps, Ulysses aurait même envoyé le pâtissier de la résidence du maréchal à la prison de la Région militaire pour qu’il lui prépare à manger. Là, c’était vraiment exagéré.
Ulysses lui dit également que, s’il voulait retourner à la résidence du maréchal ou sortir prendre l’air, il n’avait qu’à le prévenir. Ulysses viendrait le chercher. Il ajouta que son lit lui serait toujours réservé.
Est-ce qu’il essayait vraiment de l’appâter avec son lit, même dans un moment pareil ?
An Ruo se couvrit le visage.
Avec son lit et la présence d’Ulysses, il avait vraiment bien dormi ces derniers jours. C’était juste qu’ils avaient eu un peu trop d’activité nocturne.
Ulysses était un jeune Zerg plein de vigueur, avec un désir sexuel intense, qui avait besoin de beaucoup de phéromones. An Ruo pouvait le comprendre.
Une Zerg femelle de rang SSS qui ne faisait pas la guerre avait une énergie débordante à dépenser avec lui.
An Ruo lui-même n’y voyait pas vraiment d’inconvénient. Ulysses maîtrisait sa force physique avec une précision incomparable et ne risquait pas de lui faire mal. Même si An Ruo se laissait distraire un instant et finissait avec quelques courbatures parce qu’il s’était fait chevaucher trop brutalement, sa constitution lui permettait de récupérer très vite.
Il venait simplement de comprendre quelque chose, tout à coup.
Si ça continuait, il ne pourrait plus écrire !
Les histoires d’amour prenaient vraiment un temps fou et dispersaient la concentration.
Désormais, il devait absolument le faire comprendre à Ulysses : pendant la période de parution de son roman, s’il voulait coucher avec lui, il devait réserver sa place et déposer une demande à l’avance !
Ce n’est qu’ainsi qu’An Ruo pourrait organiser correctement son emploi du temps.