Chapitre 195
Au début, An Ruo ne comprit pas ce qu’Ulysses voulait dire.
Ce ne fut qu’une fois la chaleur de son visage dissipée, laissant toute la sienne concentrée ailleurs, qu’il comprit.
Son visage vira aussitôt au rouge écarlate.
La chaleur qui venait à peine de retomber remonta d’un coup, comme de l’eau bouillante dans un chaudron.
Il repoussa précipitamment Ulysses, se redressa, ramena les genoux contre sa poitrine et les serra dans ses bras, comme s’il cherchait où se cacher.
Pendant ce temps, Ulysses était toujours debout près de la capsule de jeu.
Le visage dissimulé, An Ruo parvint à articuler quelques mots entre ses dents serrées.
« T-tu… sors d’abord. »
Ulysses comprit qu’il n’aurait pas l’occasion de le servir aujourd’hui.
C’était un peu décevant.
De telles occasions étaient extrêmement rares.
Mais son dieu lui avait déjà donné un ordre.
Apparemment, son dieu ne souhaitait pas le voir pour l’instant.
Il n’osa pas insister.
Il craignait de provoquer un retour de bâton.
Il ne lui restait donc qu’à se retirer pour le moment.
Avant de partir, toutefois, il ramassa la peluche près du lit et la déposa à côté de son dieu.
An Ruo cligna des yeux.
« … ? »
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Essayait-il de le réconforter avec une poupée en coton ?
Il la toucha du bout du doigt, puis la prit dans ses bras.
Pendant un moment, il ne sut même pas quoi en faire.
À l’instant…
Il avait l’impression d’avoir ressenti lui aussi la réaction d’Ulysses.
Les phéromones d’Ulysses flottaient tout autour de lui.
Ce parfum léger se répandait dans la pièce, intime et persistant, d’une douceur incroyable.
C’était la première fois que les phéromones d’Ulysses lui donnaient aussi honteusement envie de rougir.
Il attendit tranquillement que la chaleur retombe.
Il pressa son visage contre la peluche, dans l’espoir qu’elle le rafraîchisse.
Ça ne servit à rien.
Puis il se rappela qui cette peluche représentait…
Et, soudain, elle lui fut encore moins utile.
Il posa la peluche et entra dans la salle de bains pour s’asperger le visage d’eau froide.
À travers la buée qui recouvrait le miroir, il leva les yeux…
Un beau visage aux yeux rougis le regardait.
Des gouttes d’eau tremblaient sur ses cils chaque fois qu’il clignait des yeux.
Il avait du mal à croire que cette personne, c’était lui.
Ses lèvres étaient plus rouges que d’habitude, elles aussi.
Elles semblaient presque gonflées.
An Ruo les pinça l’une contre l’autre pour essayer de le cacher.
En vain.
Au contraire…
Il avait l’air encore plus pitoyablement beau.
« … Attends. »
Pourquoi est-ce que je me décris comme ça ?
Il se couvrit le visage et chassa de force toutes ces pensées étranges.
Un message d’Ulysses arriva presque aussitôt.
Il s’excusait d’avoir dépassé les limites.
En fait…
Il n’avait pas dépassé les limites.
An Ruo avait accepté de lui-même.
C’était juste que…
La fin avait été plutôt gênante.
Il leva la main pour répondre.
Puis hésita et retira ses doigts.
Un instant plus tard, il sembla avoir une idée.
Il se mit aussitôt à taper des deux mains, comme s’il voulait prouver son innocence.
[An] : Tu n’as pas dépassé les limites, et je ne t’en veux pas. Ne te fais pas de films.
Surtout, qu’il ne s’imagine pas avoir fait quelque chose de bizarre.
[Ulysses] : Alors… est-ce que je pourrai recommencer la prochaine fois ? Je m’entraînerai assidûment (image) et j’attendrai Votre inspection.
Avec son message, Ulysses envoya une photo d’une assiette pleine de cerises.
C’était un fruit extraterrestre.
La plupart des Zergs mâles n’aimaient pas les aliments à la fois sucrés et acidulés comme celui-ci ; il lui avait donc fallu déployer de sérieux efforts pour en trouver.
Il les avait simplement rapportées par transfert spatial.
En voyant la photo…
An Ruo fut envahi de points d’interrogation.
Il y a vraiment des cerises…
Cela dit…
Puisqu’il existait déjà des fraises, les cerises n’avaient rien de particulièrement surprenant.
Ce monde avait été créé à partir de ses romans.
Après tout, il venait de la Terre et était humain.
Aussi fantastiques que soient les décors qu’il imaginait, des éléments familiers finissaient forcément par s’y glisser.
Des tables.
Des chaises.
Des ustensiles.
Des lits.
Puis son imagination transformait les objets familiers en choses plus vastes…
Des avions.
Des vaisseaux spatiaux.
Des îles flottantes.
Ou des fruits et des animaux qu’il avait directement introduits dans son récit.
Il avait beau essayer délibérément de les éviter…
Il ne pouvait jamais y parvenir complètement.
Une fois que le roman était devenu un monde vivant et achevé…
Les lois propres à ce monde avaient naturellement comblé tous les détails manquants.
En comprenant qu’Ulysses comptait bel et bien s’entraîner à faire des nœuds avec des queues de cerises…
An Ruo mourut intérieurement en silence.
… Est-ce que je peux revenir sur ce que j’ai déjà dit ?
Prenant son courage à deux mains, il répondit.
[An] : Ne le prends pas au sérieux. Pour les… cerises… considère que c’était une plaisanterie. Fais-en ce que tu veux. Les manger t’apportera au moins quelques vitamines.
[An] : Pour la suite… on en reparlera le moment venu.
Il ne pouvait tout de même pas lui promettre déjà un autre baiser.
Il ne s’était même pas encore remis du premier.
Tout juste sorti de sa douche, Ulysses, vêtu d’un peignoir, était assis à son bureau et lisait les réponses du Zerg mâle.
Il n’avait absolument pas l’intention de prendre cela pour une plaisanterie.
Si son dieu lui avait confié une tâche en personne…
Alors il l’accomplirait.
Et il s’en acquitterait à la perfection.
Faire des nœuds avec des queues de cerises…
Son regard se posa sur l’assiette de cerises fraîchement lavées, sur la table.
Puis sur leurs fines tiges vertes, longues de quelques centimètres à peine.
Cela semblait…
Plutôt difficile.
Mais toutes les leçons de service imposées aux Zergs femelles étaient difficiles.
Comparé à l’étude de ces cours de service froids et standardisés…
Il préférait de loin accomplir une tâche confiée en personne par son dieu.
Il pourrait même lui rendre compte de ses progrès.
Peut-être…
Son dieu inspecterait-il le résultat.
Vu sous cet angle…
Non seulement il n’éprouvait pas la moindre réticence…
Mais il avait vraiment hâte de s’y mettre.
Et puis…
Il y avait autre chose.
[Ulysses] : J’ai ramené Votre protagoniste Zerg mâle. M’en voulez-vous ?
Plus tôt, il avait été si occupé à offrir des cadeaux à son dieu…
Et à se disputer le bouquet de mariée en échange d’un baiser…
Qu’il avait remis à plus tard le moment de lui annoncer la nouvelle.
Enfin calmé, An Ruo retourna dans sa chambre.
En chemin, il prit distraitement la peluche d’Ulysses dans la capsule de jeu et la glissa sous son bras.
C’est alors…
Qu’il remarqua le message d’Ulysses.
La peluche serrée contre lui, il lui frotta machinalement la petite tête tout en répondant.
[An] : Tu n’as fait que ce que tu étais censé faire.
Bien sûr, An Ruo ne lui en voulait pas.
Du point de vue d’Ulysses…
Il n’avait rien fait de mal.
Pas la moindre chose.
Et même si c’était le cas…
N’était-il pas tout naturel que le grand méchant s’oppose au protagoniste ?
Dans la version originale, Ulysses avait forcé le protagoniste à se cacher.
Il l’avait même fait ramper dans les égouts.
Qu’est-ce qu’Ulysses ne pouvait pas faire ?
Si quoi que ce soit allait à l’encontre de la logique du récit, de ses principes ou des motivations des personnages…
La responsabilité en incombait à l’auteur.
An Ruo assuma très consciemment toute la faute.
Cela dit…
Il tenait à préciser une chose.
Il ne porterait que la part de responsabilité d’Ulysses.
Tous les autres personnages pouvaient assumer la leur.
Sinon…
Il croulerait sous tout ce poids.
Sentant les caresses douces sur sa tête…
La joue de la peluche pressée contre la poitrine du Zerg mâle, juste au-dessus de son cœur…
Puis lisant la réponse sur son écran…
Ulysses comprit enfin.
Son dieu ne lui en voulait vraiment pas.
La chaleur se répandit sur son visage.
Même ses phéromones, qui s’étaient calmées après son bain, recommencèrent à s’agiter.
Si son dieu n’était pas en colère…
Alors…
Cela voulait-il dire qu’il ne lui en voulait même pas d’avoir donné un coup de pied à l’Empereur des Garudas célestes ?
À ce moment-là, il n’avait pas su avec certitude dans quel état se trouvait l’Empereur.
Il ignorait s’il était enceinte.
Il s’était donc délibérément retenu.
Son pied avait atterri un peu plus haut que prévu.
Il avait aussi retenu sa force.
Se rappelant le comportement de l’Empereur ce jour-là…
Ulysses fronça les sourcils, pensif.
Puis il posa prudemment une autre question.
[Ulysses] : Concernant ce qui s’est passé dans le roman… pourrais-je avoir la chance de recevoir vos éclaircissements ?
L’Empereur des Garudas célestes est-il enceinte ?
An Ruo : « … »
Sérieusement ?
Quelqu’un demande ouvertement des révélations à l’auteur ?
Les révélations, c’était inadmissible.
Les révélations, c’était un péché.
Un mal impardonnable.
Mais…
Celui qui posait la question, c’était Ulysses.
Après avoir longtemps hésité…
An Ruo finit par taper une réponse délibérément ambiguë.
Elle laissait entrevoir la situation actuelle…
Sans rien dévoiler pour de bon.
En lisant la réponse de son dieu…
Ulysses eut l’air véritablement surpris.
…
Empire des Garudas célestes.
Palais impérial.
Dès son retour dans la capitale impériale, l’empereur Ares fut contraint par le Prince de passer un examen médical complet.
Obligé de s’allonger sur une chaise d’examen…
Ares avait une expression tout sauf agréable.
À ses côtés, le Prince étudia attentivement les résultats.
« … Comment est-ce possible ? »
Il observa le rapport affiché sur l’écran holographique…
Puis les taux exceptionnellement élevés de phéromones femelles…
Le Prince paraissait complètement stupéfait.
Après un long silence…
Il demanda d’un air partagé :
« Est-ce que je devrais te trouver quelques mâles ? »
« Ton corps a besoin de phéromones mâles. »
« Non. »
Ares rejeta aussitôt la proposition.
Son visage demeura sombre.
« Tu sais bien. »
« Je ne veux que lui. »
Le Prince poussa un soupir impuissant.
« Il est déjà retourné dans la Fédération. »
« Pour une affaire pareille… tout dépend de ce qu’il veut. »
« S’il accepte de te voir, il reste peut-être un espoir. »
« Mais s’il refuse… »
Il n’était pas nécessaire de finir sa phrase.
Si « Carl » refusait de le rencontrer…
L’Empereur des Garudas célestes ne le reverrait plus de toute sa vie.
Ares le savait parfaitement.
Malgré tout…
Il refusait toujours d’abandonner.
Serrant lentement le poing, il déclara :
« Il a pratiqué l’Apaisement psychique sur moi. »
« Mon Domaine psychique porte encore la marque qu’il y a laissée. »
Une empreinte psychique ?!
Le Prince le fixa, stupéfait.
Il avait lui aussi lu dans le roman le passage du rêve où apparaissait Carl.
Il avait eu ses propres soupçons.
Mais il n’avait jamais osé les vérifier.
Pour un Zerg mâle…
Accepter de son plein gré de pratiquer l’Apaisement psychique sur une femelle Garuda céleste, dans un lieu inconnu…
Accepter de réparer et de remodeler son Domaine psychique…
Et même y laisser sa propre empreinte…
Ce Zerg mâle éprouvait indubitablement des sentiments pour lui.
Mais…
Ces sentiments n’avaient d’autre choix que de s’effacer devant le conflit entre deux espèces…
Et deux nations.
« S’il y a vraiment une empreinte psychique… »
« … alors tout espoir n’est peut-être pas perdu… »
murmura doucement le Prince.
Ares se tourna aussitôt vers lui.
Le Prince eut un sourire impuissant.
« La réponse reste la même. »
« Au bout du compte… »
« Tout dépend de ce que veut ce Zerg mâle. »
« Nous ne pouvons pas faire grand-chose. »
« … Cela dit, il y a quand même quelque chose que nous pouvons faire en premier. »
Le Prince sourit.
« Retirons les romans d’An-shen de la liste des livres interdits. »
« Si nous pouvons négocier les droits de publication avec la Fédération, tant mieux. »
« Nous avons ici un bon nombre de lecteurs fidèles d’An-shen. »
L’expression de l’Empereur des Garudas célestes se figea.
Il ouvrit de grands yeux, incrédule.
Quel rapport y avait-il entre ces deux choses ?
… Son frère aîné ne cherchait-il pas simplement un prétexte pour lire les derniers chapitres au plus vite ?
Le Prince regarda son jeune frère, qui n’avait jamais aimé lire, avec une tendre compassion.
Puis…
Il se mit avec enthousiasme à lui recommander le dernier roman d’An-shen.