Chapitre 183
Le Prince leva lentement les yeux, hébété.
Il avait du mal à croire que le Garuda céleste du roman — celui qui dépensait sa propre énergie pour chauffer l’eau du bain d’un autre insecte — s’inspirait vraiment de son frère cadet, ce maniaque du combat qui n’avait en tête que conquête et massacre.
Quand il se trouvait face à ce Zerg mâle, il avait toujours l’air impatient.
Et pourtant, à chaque fois…
Il prenait sur lui.
Toutes les menaces qu’il proférait à l’encontre du Zerg mâle n’étaient que des paroles en l’air.
Jamais il n’avait levé la main sur lui.
S’il l’avait vraiment voulu…
Il existait d’innombrables moyens de faire taire un Zerg mâle pour toujours.
Qu’il ait eu l’intention de le laisser en vie ou non.
Un Zerg mâle de rang A était précieux, certes.
Mais depuis quand l’Empereur des Garudas célestes — qui avait toujours agi à sa guise — prenait-il soigneusement le temps de peser le pour et le contre ?
Le regard complexe du Prince s’attarda sur le texte.
On aurait dit que…
Ce Zerg mâle correspondait vraiment aux goûts d’Ares.
Du moins…
Il répondait à ses critères esthétiques.
Face à ce Zerg mâle, Ares s’était même souvenu des instructions du Prince —
Trouve-toi un mâle et fais un œuf.
Les dieux savaient…
L’Empereur des Garudas célestes avait séjourné si longtemps à l’Étoile Capitale impériale sans jamais s’intéresser à un seul mâle.
Selon la mauvaise coutume transmise de génération en génération dans la famille royale des Garudas célestes…
L’Empereur des Garudas célestes avait le droit de choisir un mâle en premier.
Dès qu’il décidait d’en vouloir un, tous les mâles adultes célibataires de l’Empire étaient d’abord présentés à Sa Majesté, qui faisait son choix.
Ares pouvait s’endormir en lisant les dossiers des mâles.
Devant des listes remplies de beaux mâles de toutes sortes…
Son esprit devenait complètement vide.
Après coup, il ne se souvenait même plus de ce qu’il avait lu.
Quand il assistait aux rencontres organisées pour les mâles…
Soit il les effrayait jusqu’aux larmes…
Soit il s’éclipsait lui-même.
Pour un Empereur des Garudas célestes comme lui…
Passer autant de temps avec un seul Zerg mâle…
Et même se souvenir de son devoir de faire un œuf en sa présence…
Ce n’était vraiment pas rien.
Peut-être…
Qu’il y aurait bel et bien un œuf, finalement.
Le Prince s’absorba un instant dans ses pensées.
Puis il revint brusquement à lui.
Ce n’était qu’un roman.
Il s’y était tellement plongé qu’il avait commencé, sans s’en rendre compte, à le prendre pour la réalité.
Mais…
N’était-ce vraiment qu’un roman ?
Le regard du Prince se chargea de vigilance et de méfiance.
Sans même parler de la justesse avec laquelle l’auteur avait cerné la personnalité d’Ares…
Cette phrase —
« Le devoir de mon frère aîné. Trouve-toi un mâle et fais un œuf. »
Était difficile à expliquer.
On aurait dit…
Que l’auteur l’avait entendue de ses propres oreilles.
Qu’il y avait assisté en personne.
S’il existait vraiment quelqu’un qui connaissait des détails aussi précis…
Alors son réseau d’informateurs devait s’étendre à tout l’Empire des Garudas célestes…
Et peut-être même s’enfoncer au cœur du Palais impérial.
Son expression se fit grave.
Il poursuivit sa lecture.
…
【Ares resta absent très longtemps.
Carl était accroupi à l’entrée de la grotte.
Le ciel s’assombrit peu à peu…
Mais le Garuda céleste ne revenait toujours pas.
À force de rester accroupi, il avait les jambes engourdies.
Il changea de position et s’assit sur un rocher voisin, se massant doucement les jambes endolories.
Alors qu’il commençait à piquer du nez…
Un faisceau blanc éblouissant jaillit soudain au loin dans le ciel.
La colonne d’énergie aveuglante transperça les nuages, traversa l’atmosphère, fit exploser des couches successives d’ondes aériennes et continua de s’élever vers les étoiles…
Jusqu’à devenir un minuscule point blanc, avant de disparaître dans les cieux.
Carl fixa d’un air absent les cercles concentriques de nuages cramoisis qui subsistaient.
Il se frappa soudain la cuisse et bondit sur ses pieds.
« Putain ! C’est forcément une arme artificielle ! Il y a d’autres insectes sur cette planète ?! »
Non…
On aurait dit la direction prise par l’Empereur des Garudas célestes en s’envolant.
Quelque temps plus tard…
À la faveur des dernières lueurs du soleil couchant…
Carl aperçut l’Empereur qui revenait.
Le Garuda céleste noir et gigantesque ralentit à l’approche, replia ses ailes et atterrit sans bruit devant la grotte.
Carl s’empressa de demander :
« Qu’est-ce que c’était, tout à l’heure…
— Un signal.
répondit Ares.
Pourquoi s’envoler si loin juste pour envoyer un signal ?
Carl n’y comprenait rien.
En baissant les yeux, il remarqua de la terre sur les mains d’Ares, qui reprenaient peu à peu leur forme normale après s’être changées en griffes.
« Qu’est-ce que tu faisais ?
demanda-t-il instinctivement.
Ares jeta un coup d’œil à ses propres mains.
« Je minais.
Carl : « ? »
On aurait dit une plaisanterie.
Pourtant, l’Empereur des Garudas célestes gardait un air parfaitement sérieux.
« Tu es vraiment allé miner ?
Carl avait l’air complètement perdu.
Ares : « ? »
Comment ça, c’était faux ?
Trop paresseux pour perdre son temps à expliquer les choses à ce Zerg mâle…
Ares se tourna vers la grotte.
Puis il se rappela que ce Zerg mâle l’avait attendu à l’entrée, tout seul dans le noir.
Il s’arrêta.
Il se retourna, examina Carl, puis lui demanda :
« Tu as faim ?
Ce ne fut qu’alors que Carl se rendit compte à quel point il avait faim.
Il hocha docilement la tête.
Ares fit volte-face et s’éloigna.
Carl lui attrapa précipitamment le bras.
« Hé, hé, hé ! Pas besoin ! J’ai encore à manger dans mon bouton spatial.
La nuit était déjà tombée.
La forêt résonnait de mille bruits étranges.
Il n’avait vraiment pas envie de rester seul ici.
Ares baissa les yeux vers la main qui lui agrippait le bras.
Après un moment de silence…
Il renonça à partir.
Carl se détendit enfin.
Il le lâcha et retourna dans la grotte, jetant de temps à autre un coup d’œil par-dessus son épaule pour vérifier qu’Ares le suivait.
Ares marcha derrière lui.
Tout au fond de la grotte, il faisait noir comme dans un four.
Même en journée, on n’y voyait pas grand-chose.
La nuit…
C’était encore pire.
Le Zerg mâle n’y voyait rien.
Il avança à tâtons.
Depuis qu’Ares l’avait réprimandé la première fois…
Il n’osait plus allumer la lampe de son terminal.
Depuis, l’habitude lui était restée.
Sans un bruit…
Ares sortit des pierres lumineuses polies de son bouton spatial.
À la seule force de ses mains, il les enfonça une à une dans les parois de la grotte et continua de s’enfoncer dans ses profondeurs.
Chaque pierre lumineuse sphérique faisait à peu près la taille d’un poing.
Dans l’obscurité, elles émettaient une vive lueur bleu-vert.
Juste assez pour éclairer les contours des objets alentour.
Carl remarqua que la grotte s’éclaircissait peu à peu.
Il regarda avec surprise l’Empereur des Garudas célestes…
Et les pierres lumineuses qu’il continuait d’enfoncer dans les parois.
« Alors, c’est ça, les minerais que tu as extraits ?
— Mm.
répondit Ares, avant d’ajouter :
« Et du minerai énergétique pour mon mecha.
C’était là son objectif principal.
Les pierres lumineuses…
Il les avait simplement ramassées au passage.
Il n’était absolument pas allé miner exprès pour le Zerg mâle.
Carl était ravi.
Parfait.
Avec ces pierres lumineuses…
Il n’aurait plus à s’inquiéter sans arrêt de ne rien voir et de mettre en colère ce Garuda céleste irascible.
Ares enfonça plusieurs autres pierres lumineuses au fond de la grotte.
Les pierres lumineuses émettaient un faible rayonnement.
Mais son intensité était extrêmement basse.
Avant de les rapporter, Ares les avait soumises à une inspection sommaire.
Leur rayonnement était même inférieur à celui des appareils ménagers ordinaires.
Elles étaient totalement inoffensives pour les Zergs mâles.
Carl retourna au petit nid qu’il avait fabriqué avec des piles de vêtements.
Pour le rendre plus confortable…
Il avait retiré tous les boutons et tous les ornements rigides de ses vêtements.
Leurs coupes élégantes étaient complètement ruinées.
À ce stade…
Il s’en moquait.
Le manteau militaire d’Ares lui servait toujours de couverture.
Il tenait merveilleusement chaud.
Pour le dîner…
Il sortit deux tubes de solution nutritive qu’il n’avait jamais particulièrement appréciés.
Un pour lui.
Un pour le Garuda céleste.
Après tout…
C’était lui qui avait empêché Ares de chasser ce soir.
Il était donc…
Tout naturel qu’il se charge du dîner du Garuda céleste.
Ares regarda la solution nutritive pour Zerg mâle au goût de fruit qu’il tenait dans sa main.
Puis le Zerg mâle, assis au sommet de sa montagne de vêtements, qui sirotait tranquillement à la paille.
Il prit soudain la parole.
« Lève-toi.
Carl : « ? »
Qu’est-ce qui lui prenait, à ce Garuda céleste ?
« Bouge. Va te mettre là-bas.
répéta Ares.
Quand on était coincé dans la grotte d’un autre…
Un insecte n’avait d’autre choix que de baisser la tête.
À contrecœur, Carl sortit de son petit nid et se poussa sur la bâche.
Puis…
Il regarda Ares saisir nonchalamment tous les vêtements qu’il avait soigneusement disposés…
Et démanteler tout son nid.
Les yeux de Carl s’écarquillèrent aussitôt.
« ??! »
« Qu’est-ce que tu fabriques ?! Espèce de Garuda céleste bandit ! Je t’ai même donné de ma solution nutritive ! Je vais te… »
Ares sortit un lit de camp militaire pliant de son bouton spatial.
Il le lança à l’endroit où le Zerg mâle dormait.
Puis il jeta les vêtements de Carl dessus.
Se retournant, il le fixa d’un regard glacial.
« Répète un peu.
« Je vais… je… je… je t’aime tellement~ »
Carl se jeta sur le lit de camp et le serra contre lui.
Il se retourna et adressa à Ares un sourire idiot, débordant d’entrain.
Il savait parfaitement quand il fallait plier.
Ares renifla avec froideur.
De retour de son côté, il s’assit sur la bâche militaire encore vide, sa solution nutritive à la main.
Carl déplia joyeusement le lit de camp comme il faut.
Il rangea les vêtements en trop et ne garda que le manteau militaire pour lui servir de couverture.
Puis il s’allongea pour tester la souplesse du lit.
Comparé au lit où il avait dormi auparavant…
Il n’y avait pas photo.
Mais après plusieurs nuits à dormir sur le sol de la grotte…
Carl pouvait se contenter de n’importe quoi.
Ce lit, c’était le paradis !
Il était incroyablement confortable !
Carl était si heureux qu’il avait envie de se rouler dessus.
Il avait envie de crier.
Ares regarda froidement le Zerg mâle se tourner et se retourner sur son lit.
Ce Zerg mâle semblait avoir oublié toute discipline.
Il était devenu incroyablement bruyant.
Son pouvoir psychique était si agité qu’on aurait dit qu’il dansait dans une boîte de nuit.
Ares était-il devenu trop indulgent, ces derniers temps ?
Le Zerg mâle continua de s’agiter encore un bon moment.
Ce ne fut qu’une fois épuisé qu’il finit par s’arrêter.
Allongé sur le lit de camp sous son manteau militaire, il tourna la tête vers Ares.
Ses yeux brillaient.
« Si le signal a été envoyé… quelqu’un viendra nous secourir ?
— Des insectes ?
L’Empereur des Garudas célestes laissa échapper un rire moqueur.
Carl comprit aussitôt que quelque chose n’allait pas.
Même si des secours arrivaient…
Ce seraient probablement des sauveteurs garudas célestes.
Peut-être même…
Une flotte militaire des Garudas célestes.
Son visage s’effondra aussitôt.
Si l’armée des Garudas célestes débarquait…
Son sort serait scellé.
On le ramènerait dans l’Empire des Garudas célestes.
On le maltraiterait.
On l’asservirait.
Des tas de femelles garudas célestes lubriques se le partageraient.
Ou bien une noble femelle âgée le garderait pour elle seule.
Plutôt que de vivre ainsi…
Il préférait mourir.
Ici…
Il n’était qu’un insecte sauvage.
Si on l’emmenait dans l’Empire des Garudas célestes…
Il deviendrait un esclave.
Quelle différence y avait-il entre un mâle garuda céleste…
Et un esclave ?
À choisir…
Carl préférait de loin rester un insecte sauvage.
Voyant le Zerg mâle sombrer dans le désespoir, Ares resta un moment silencieux, puis dit :
« L’armée Zerg pourrait aussi nous trouver la première.
Les yeux de Carl s’illuminèrent aussitôt.
En remontant le manteau militaire jusqu’à son nez, il demanda avec une excitation à peine contenue :
« Vraiment ?
Ares : « … Non.
Carl : « ??? »
Foutu Garuda céleste !
Il jouait avec ses sentiments !
Si les Zergs venaient…
Ce serait parfait.
Si les Garudas célestes venaient…
Il exploserait avec eux !
Carl fulminait, le visage terriblement féroce.
Ares perçut en silence les fluctuations psychiques furieuses du Zerg mâle…
Mais, d’une certaine façon, étrangement passionnées…
Les émotions des Zergs mâles…
Étaient vraiment complexes.
À vrai dire…
Ares lui-même ne savait pas si les sauveteurs garudas célestes arriveraient les premiers.
Ou si ce seraient les Zergs.
Ou peut-être…
Personne.
Il avait appelé cela un « signal ».
Mais dans l’immensité de l’espace profond…
Détecter une telle décharge d’énergie n’était pas chose aisée.
Tout dépendait moins de la technologie…
Que de la chance.
Si la chance leur souriait…
Des secours arriveraient.
Garudas célestes ou Zergs…
Les uns comme les autres pourraient emmener ce Zerg mâle.
Si la chance les abandonnait…
Ares se tourna vers le Zerg mâle endormi sur le lit de camp.
Il ne savait pas s’il devait l’abandonner.
Peut-être…
Pourrait-il emmener le Zerg mâle à bord de son mecha.
Le mecha ne pouvait pas parcourir de très longues distances.
Ses réserves d’énergie étaient insuffisantes.
Mais ils pouvaient les reconstituer petit à petit…
En se posant sur des planètes pour se recharger.
Il leur faudrait simplement beaucoup plus de temps pour s’en sortir.
Seulement…
Un voyage aussi long et monotone…
Le Zerg mâle risquait de ne pas le supporter.
Il pourrait perdre la raison…
Se faire du mal…
Ou même mettre fin à ses jours.
Le Zerg mâle s’était déjà endormi.
Seule sa respiration régulière résonnait dans la grotte.
Soudain…
Le Zerg mâle fronça les sourcils.
Son sommeil semblait agité.
Sa respiration se fit progressivement plus lourde.
…
Carl rêva.
Dans son rêve…
Il parcourait les forums de StarNet.
Il tomba sur un message où quelqu’un posait une question.
—— S’il ne restait qu’un seul Zerg et un seul Garuda céleste dans tout l’univers, accepteriez-vous de faire un œuf ensemble ?
Jamais !
Même si vous me battiez à mort !
Même si je devenais un insecte sauvage…
Je ne ferais jamais un œuf avec un Garuda céleste sauvage !
« Je ne veux pas faire un œuf avec un Garuda céleste…
marmonna Carl dans son sommeil.
Il se retourna…
Et sombra dans un sommeil encore plus profond.
Le seul Garuda céleste présent :
« ? »
…】
...】