Chapitre 167
Il ne restait plus que la conclusion.
La bêta fermée du jeu touchait elle aussi à sa fin.
An Ruo reçut un message d’Ulysses qui lui demandait des nouvelles de la liste des bêta-testeurs.
« Le critère le plus important pour participer à la bêta, c’est la personnalité. Il faut respecter les personnages du jeu, prendre les règles au sérieux et ne jamais les traiter à la légère. Pour l’instant, je pensais commencer par établir une première liste parmi les Zergs femelles militaires… Je ne sais simplement pas si cela vous causerait trop de difficultés.
Ce n’était pas un problème, au contraire.
En fait, c’était exactement ce qu’Ulysses avait lui-même en tête.
« Ah, au fait.
Se souvenant de quelque chose, An Ruo ajouta :
— Gardez-moi quelques places.
Ulysses se rappela le mariage sur l’île, dans le roman.
« Pour le général Cyril et son Seigneur mâle ?
— Oui.
Il avait visé juste.
Ulysses avait toujours été perspicace, ce n’était donc pas surprenant.
— Et le reste de sa famille, ajouta An Ruo.
Il avait voulu mentionner précisément Hill et Iso, mais ce n’était pas la peine d’être aussi explicite. Ils pourraient s’arranger entre eux.
Au fond, que ce soit Hill et Iso ou non n’avait pas grande importance.
Ulysses accepta et se chargea des arrangements.
An Ruo s’assit devant son ordinateur.
Il comptait terminer l’histoire en une dernière ligne droite.
…
Roy s’adapta rapidement à son nouveau corps comme à son nouveau monde.
La technologie d’ici dépassait de loin tout ce qu’il avait connu dans son monde d’origine.
Le monde en ligne était encore plus foisonnant. Devenu une forme de vie numérique au sein d’un immense réseau de données, il s’y déplaçait comme un poisson dans l’eau, absorbant et filtrant les informations comme une éponge.
Sa forme de vie particulière lui permettait de contourner d’innombrables restrictions et de mettre au jour bien des secrets cachés.
Comme la véritable identité de quelqu’un. Ou le fait que deux individus réputés différents étaient en réalité un seul et même Zerg. À ses yeux, l’anonymat n’existait plus. Toutes les informations s’offraient à lui.
Par exemple…
Il connaissait les finances de Morris mieux que Morris lui-même.
Morris était vraiment riche.
Roy dépensait en secret l’argent de Morris pour acheter toutes sortes de choses, et celui-ci ne s’en rendait même pas compte.
Ce ne fut que lorsque les colis commencèrent à arriver chez eux que Morris comprit enfin ce qui se passait.
Alors…
Il se contenta de répertorier tous ses comptes et tous ses mots de passe, puis les remit à Roy.
Roy : « …
Je n’ai pas besoin de ça pour dépenser ton argent, de toute façon !
Mais…
Ce n’était pas pareil.
En lui donnant tout, Morris lui faisait comprendre qu’il pouvait se servir de tout ce qu’il voulait.
Au départ, Roy avait prévu de gagner un peu de monnaie virtuelle en ligne et de rembourser discrètement tout ce qu’il avait dépensé depuis le compte de Morris.
Mais maintenant…
Il décida plutôt de faire gagner encore plus d’argent à Morris.
Après tout, leurs biens étaient devenus communs.
L’argent de Morris était le sien.
Il ne faisait que gagner de l’argent pour lui-même.
Pour une forme de vie numérique, gagner de l’argent était ridiculement facile. Roy passait au crible des flots interminables d’informations et n’investissait que de petites sommes pour ne pas attirer l’attention. Malgré cela, les bénéfices affluaient.
L’argent rentrait trop facilement.
Il commençait à perdre toute réalité.
Roy faillit en devenir accro.
Ce n’est qu’en pensant à Morris — et à la fortune apparemment sans fond qu’il lui avait confiée — qu’il parvint tout juste à se ressaisir.
Il se dit…
qu’il ferait sans doute mieux de retourner fouiller les décombres quelque temps, histoire de se changer les idées.
Alors que Roy s’apprêtait à saluer Morris avant de retourner dans le monde virtuel pour se reposer un peu…
Il remarqua que Morris étudiait un écran holographique avec une concentration absolue.
Par curiosité, Roy glissa instinctivement sa conscience à l’intérieur pour jeter un coup d’œil.
« Comment demander en mariage un Zerg mâle virtuel ?
« Comment épouser un Zerg mâle virtuel dans le monde réel ?
Hein ?!
Morris était sérieux ?
Il allait vraiment faire sa demande ?
Même après tout ce qui s’était passé — même après que Morris se fut littéralement mis à rayonner — Roy se sentit étonnamment timide à l’approche du moment fatidique.
La Fédération des Zergs n’autorisait pas le mariage avec des personnages virtuels. Morris pouvait bien organiser une cérémonie…
Mais ils ne pourraient jamais l’enregistrer légalement.
Roy observa en silence Morris tout préparer.
Il avait acheté une île flottante entière dans le monde réel.
Il avait recréé leur maison du jeu.
La petite maison de Roy.
Sa cour.
Même une vaste étendue de sable…
Une reproduction des ruines d’un ancien champ de bataille.
Il avait enfoui d’innombrables trésors sous le sable.
De l’or.
Des bijoux.
Des noyaux d’énergie.
Des fleurs immortelles.
Des terminaux.
Des bonbons.
Tout ce qu’on pouvait imaginer.
Ensuite…
Il invita Roy à partir à la recherche de débris.
Roy : « …
Bon.
Cette femelle Zerg était vraiment trop injuste.
Il était tout simplement impossible de lui dire non.
Un petit seau à la main, Roy accompagna Morris pour fouiller les « déchets ».
Bien sûr, il savait exactement ce que Morris avait enterré.
Il savait même à peu près où se trouvait chaque chose.
Un seul balayage de son pouvoir psychique aurait suffi à lui révéler tous les trésors.
Mais il ne s’en servit pas.
Pas une seule fois.
À la place, tel un simple Zerg mâle de bas rang, il creusa patiemment le sable à la main.
Chaque fois qu’il déterrait un nouveau trésor, sa joie était sincère.
Morris portait le seau à côté de lui et s’agenouillait pour l’aider à creuser.
Chaque fois que Roy trouvait quelque chose…
Il prenait Morris dans ses bras et l’embrassait.
Morris devait serrer les lèvres de toutes ses forces pour réprimer le sourire qui menaçait de paraître.
Il se sentait merveilleusement léger.
Il pouvait creuser autant de sable qu’il voulait, il ne se fatiguait jamais.
Il aurait pu passer toute sa vie à fouiller les décombres avec Roy.
La magnifique paire d’alliances reposait dans une belle sphère de cristal.
Quand Roy la déterra enfin…
La sphère brillait encore.
La lumière du diamant se refléta dans les yeux de Roy.
Il ralentit, prit la sphère de cristal à deux mains et regarda Morris.
Morris se racla la gorge, embarrassé.
Instinctivement, il tenta d’éviter le regard de Roy.
Puis il se força à le soutenir.
« J’ai appris que, dans ton monde… les bagues symbolisaient les promesses faites pour la vie.
— …J’aimerais m’en servir pour te demander en mariage.
— Est-ce que tu accepterais ?
Bien sûr que oui.
Roy se jeta aussitôt sur Morris et l’embrassa.
Il avait envie de s’accoupler avec Morris là, sur l’île flottante, au milieu des sables du champ de bataille reconstitué.
« Mets-moi d’abord les bagues.
Roy dévissa la sphère de cristal, glissa une bague au doigt de Morris, puis attendit que celui-ci lui passe l’autre.
Alors que Morris lui tenait la main…
Roy retira soudain le bout des doigts, à peine.
Le cœur de Morris manqua un battement.
Il leva les yeux.
« Tu y as vraiment réfléchi ? » demanda Roy une dernière fois.
— Si tu es avec moi… tu ne pourras jamais épouser un vrai Zerg mâle.
— Et tu n’auras jamais de petits.
Morris esquissa un sourire.
« Tu le sais déjà.
— Je me suis toujours opposé au mariage. Je n’ai jamais eu l’intention d’épouser un Zerg mâle dans la réalité.
Roy baissa les yeux vers la bague, puis posa silencieusement la question du regard :
Le Morris anti-mariage… m’a demandé en mariage ?
Sous le regard taquin de Roy, Morris se retrouva sans voix.
Tout ce qu’il trouva à dire, ce fut…
« Toi, c’est différent.
— Parce que je suis virtuel ? demanda Roy.
— C’est une partie de la raison.
— …Mais pas la principale.
Morris poursuivit d’une voix douce :
« Tu m’as redonné envie de croire aux Zergs mâles.
— Même si… tu n’es qu’un Zerg mâle du jeu.
— Tu m’as donné envie de passer toute ma vie avec toi.
— De me marier.
— Je te fais confiance.
— Et j’ai hâte de construire notre avenir ensemble.
— Quant aux petits…
Une femelle Zerg qui n’avait jamais eu l’intention de se marier n’avait naturellement jamais prévu d’avoir des petits non plus.
Il n’en avait pas voulu auparavant.
Après avoir appris que Roy appartenait vraiment au monde du jeu…
Il en voulait encore moins.
« Ça n’a pas d’importance.
— Je n’avais de toute façon jamais prévu d’avoir des petits.
— Sans enfants…
— Nous pourrons passer toute notre vie ensemble. Rien que tous les deux.
Alors que Morris parlait, une autre pensée lui traversa soudain l’esprit.
Peut-être… Roy voulait-il des petits.
Roy ne pouvait pas avoir d’enfants dans la réalité…
Mais peut-être le pouvait-il dans le monde du jeu.
Si Roy le pouvait…
Alors peut-être que Morris aussi.
Il ignorait simplement si ces enfants ne seraient que des lignes de données…
Ou s’ils seraient quelque chose de plus.
Cette incertitude lui faisait trop peur pour qu’il ose essayer.
Roy le serra dans ses bras.
« Moi non plus, je ne veux pas de petits.
— Passons toute notre vie ensemble.
Rien que tous les deux.
Puis Roy se souvint soudain…
Il avait encore un petit frère.
Ah…
Leur vie à deux devrait attendre encore quelques années.
Il leur restait d’abord une petite femelle Zerg à élever.
Heureusement…
Elle avait déjà neuf ans.
Elle grandirait bien assez vite.
Les petites femelles Zerg mûrissaient très vite.
Morris glissa la bague au doigt de Roy.
Sous la lumière de la lune…
Ils se promirent de rester ensemble toute leur vie.
…
Deux jours avant le début des vacances de son petit frère, Roy et Morris retournèrent dans le jeu pour tout préparer à l’avance.
L’île flottante était toujours dissimulée par un système de camouflage.
Mais le village était méconnaissable.
Les routes étaient désormais bordées de fleurs et de verdure.
Les terres autrefois arides avaient été cultivées et regorgeaient de récoltes.
Les maisons des villageois âgés avaient toutes été entièrement rénovées.
La petite maison de Roy avait été agrandie de trois pièces, chacune dotée de sa propre chambre et de sa propre salle de bains.
À présent qu’il pouvait gagner de l’argent réel dans le monde de Morris, Roy n’hésitait plus du tout à dépenser la monnaie premium du jeu.
Les pièces du jeu permettaient de faire bien des choses.
Il s’en servit pour améliorer le village, ajouter des robots-insectes, construire de nouvelles routes et mener toutes sortes de projets utiles.
Au début, il avait craint que le gouvernement ne remarque tout cela et ne le force à fuir en exil.
Plus tard, il comprit que le jeu justifiait automatiquement tous ces changements.
Il s’était inquiété pour rien.
Il se sentit d’autant plus libre de continuer à acheter.
Quand la petite femelle Zerg Remy revint…
Elle crut presque s’être trompée d’endroit.
Dans la cour se tenait un Zerg mâle si beau qu’on aurait dit qu’il sortait tout droit d’un tableau.
Et pourtant…
Il lui semblait aussi étrangement familier.
« …Grand frère ?
Remy l’appela, incertaine.
Roy poussa un soupir de soulagement, lui adressa un sourire chaleureux, s’approcha, l’accueillit à l’intérieur et se mit aussitôt à prendre des nouvelles de sa santé et de sa vie à l’école.
C’était bien son frère.
Mais…
Comment était-il devenu comme ça ?
Les Zergs mâles changeaient radicalement après leur Éveil physiologique…
Mais pas à ce point.
« Grand frère, tu…
— Mon Éveil physiologique a évolué.
— Et…
— J’ai eu recours à la chirurgie esthétique !
Roy répondit aussitôt, de toute évidence préparé depuis longtemps à donner cette explication.
De la chirurgie esthétique ?!
La petite femelle Zerg n’y connaissait presque rien.
La petite femelle Zerg était complètement sous le choc.
« …Notre famille a vraiment les moyens de payer ça ?
— C’était gratuit.
— J’ai fait de la publicité pour eux.
Roy mentit sans la moindre honte.
« Et la maison ? Et tout le village ?
— Ça fait partie du programme de lutte contre la pauvreté de l’armée et du gouvernement.
Roy répondit avec un aplomb parfait.
À cet instant, Morris sortit en portant un plateau de fruits fraîchement lavés.
En voyant la petite femelle Zerg aux côtés de Roy, il lui sourit poliment, hocha la tête pour la saluer et lui demanda si elle voulait des fruits.
Remy ouvrit de grands yeux.
Fixant cette femelle Zerg de haut rang, manifestement puissante, elle demanda tout bas à son frère :
« …Qui est-ce ?
Roy toussota, embarrassé.
« Si je te disais…
— …que c’est un agent du gouvernement chargé de la lutte contre la pauvreté…
— …tu me croirais ?
— Tu sais…
— …le genre qui propose…
— …un accompagnement personnalisé.
Remy ne crut pas un seul signe de ponctuation de cette histoire.
Elle avait déjà remarqué les bagues.
Son frère en portait une.
L’autre était au doigt de Morris.
Une paire assortie.
Alors ça…
Ça s’appelait…
« Un accompagnement personnalisé » ?
« …Bon.
— Laisse-moi te le présenter comme il se doit.
Roy attira Morris, qui avait l’air désemparé, près de lui et déclara d’un ton solennel :
« Voici Morris, mon épouse depuis peu.
— Et…
— Pendant tes vacances, il sera aussi ton instructeur particulier.
— À partir de maintenant…
— Nous sommes une famille.
Remy : « …Hein ?!!!
C’était ça, l’enfer ?
(Fin)