« Êtes-vous fou !? » lança Damien d'un ton étouffé.
Juste avant son annonce pour la danse, il avait été entraîné vers un endroit isolé, à l'abri des regards et des oreilles indiscrètes.
Passant sa main droite dans ses cheveux gris argenté, il fixa le prêtre du culte rencontré la veille. Son visage se crispa d'hésitation tandis qu'il serrait dans son autre main une seringue qu'on venait de lui remettre.
« Vous voulez que j'injecte ça à quelqu'un ? En public ? Comment diable comptez-vous que je m'y prenne ? » s'enquit Damien. « Ces gens ont déjà une haute opinion de moi. Si j'agresse quelqu'un aussi effrontément, ma réputation sera ruinée ! »
Le cultiste se tenait les mains derrière le dos, la posture décontractée.
« Sir Damien, vous vous souciez trop de votre réputation. Le moment où votre famille nous a rejoints est celui où tout ce qui vous est personnel a dû être sacrifié pour le bien commun. » Le cultiste parla, sa voix débordant de calme. « De plus, après aujourd'hui, personne n'en saura rien. »
Les yeux de Damien se plissèrent alors qu'il observait le prêtre tourner autour de lui.
« Écoutez, Sir Damien, tout ce que je demande, c'est que vous déclenchiez le chaos qui doit inévitablement survenir et que vous tuiez autant de personnes que possible, c'est tout. Et de toute façon, si quelque chose tournait vraiment mal, je suis certain que vous n'auriez aucun mal à contourner le problème », dit le cultiste d'un ton entendu.
Damien grogna : « Si mon Cœur de Mana n'est pas détruit, alors oui. Mais la contrainte de devoir subir une nouvelle boucle est bien trop épuisante pour un plan dont je ne connais même pas tous les détails. »
« Tout sera révélé en temps voulu, Sir Damien », répondit le cultiste avant de déceler une hésitation dans les yeux de l'homme. « Cependant, si vous êtes si obsédé par votre image, je vous ferai une faveur. Je créerai une diversion pendant la danse, vers la cinquième minute, ce qui devrait vous laisser tout le temps nécessaire pour raffermir votre résolution. Je veillerai également à surveiller toute menace potentielle... »
« Tch ! Je n'ai pas besoin de votre protection ! »
Sur un demi-tour, Damien s'éloigna pour retourner dans la salle de bal.
« Pour qui ce roturier se prend-il !? » fulmina Damien. « Sous prétexte qu'il a le soutien du Culte des Bouffons, il croit pouvoir me donner des ordres !? »
Damien serra la seringue avant d'expirer bruyamment.
Depuis la nuit dernière, l'humeur de Damien était exécrable. En raison de l'Outbreak de la veille, il avait été contraint d'assumer une position de commandement pour les forces restantes au domaine. À cause de cela, il avait été privé de sommeil.
Dans la plupart des scénarios, cela n'aurait pas posé de problème pour quelqu'un de son palier. Cependant, en raison des graves dommages subis par son âme la nuit dernière, il restait spirituellement blessé et fatigué.
Après avoir glissé la seringue dans la poche intérieure de sa veste, il retourna dans la salle de bal.
« Je n'ai jamais signé pour ça. L'hôte de la Table de l'Héritage, l'opération conjointe avec ces sales membres du culte roturiers... Ces bâtards ne m'ont presque rien dit ! »
Provoquer le chaos ? Tuer autant de nobles que possible ? Et ensuite ? Que se passera-t-il après ça ?!
Damien pouvait répéter ses actions autant de fois qu'il le souhaitait sans en subir les conséquences, mais sa capacité avait une limite. Si son âme subissait trop de dommages, il se retrouverait au bord de la destruction !
Ou peut-être.
« J'aimerais que vous trouviez tous un partenaire pour la Valse de Fin d'Événement qui va commencer dans 5 minutes ! »
La mort.
« Oh ! Et si vous ne trouvez personne qui vous plaise, vous pouvez choisir vos serviteurs, mais essayez d'éviter cela. Nous sommes ici pour nouer des liens, après tout ! »
En descendant les marches, Damien scruta la salle de bal à la recherche d'un partenaire approprié.
« Trop en surpoids, trop maigre, beurk... Trop moche... »
Damien détestait deux choses par-dessus tout : premièrement, les gens de rang social inférieur, comme les roturiers ; deuxièmement, le manque de beauté.
Malheureusement pour certains, il détestait la seconde option plus encore que les roturiers.
Alors que lui et les autres cherchaient un partenaire, une femme aux longs cheveux noirs et aux yeux rouges commença à être en proie à des pensées contradictoires face à sa situation désespérée.
« Un partenaire de danse... » murmura Marionette intérieurement, observant quelques rares personnes choisir leurs serviteurs.
Elle soupira.
« Quel gâchis d'opportunité... »
Marionette ne regrettait pas sa décision de ne pas avoir emmené Lillian, car la jeune fille avait été visiblement souffrante la veille. Bien qu'elle espérât que Lillian obéirait à son souhait de rester en retrait, une partie d'elle aurait voulu que la jeune fille vienne malgré tout.
Avec un nouveau soupir, Marionette se tourna vers Millis. Elle devrait se contenter de ce qu'elle avait.
« Hm ? »
En tournant la tête, elle réalisa que la femme à ses côtés n'était plus là. Marionette haussa un sourcil et se tourna vers la foule, ses yeux balayant l'assemblée jusqu'à trouver Millis, main dans la main avec sa maîtresse.
En voyant les deux femmes se sourire, Marionette ne put s'empêcher de ressentir une pointe de solitude. Son regret de ne pas avoir emmené Lillian grandissait.
« On dirait que je vais devoir trouver quelqu'un d'autre, alors. »
Se décollant du pilier, elle se mit en quête d'un partenaire de danse convenable.
Malheureusement.
« D-désolé, j'ai déjà un partenaire. »
Peu importe la direction qu'elle prenait, les gens s'éloignaient d'elle.
Ils l'évitaient comme si elle était un mauvais présage.
Même les nobles, qui peinaient à trouver un partenaire, abandonnaient leurs recherches pour choisir la personne la plus proche.
À leurs yeux, elle était instable et dangereuse, prompte à s'emporter à la moindre provocation. Ceux qui n'étaient pas confiants dans leurs talents de danseurs l'évitaient par crainte, tandis que les plus assurés l'évitaient par simple prudence.
La fuite d'informations sur la destruction d'une partie de la propriété des Darkhound en était la cause.
Marionette fut choquée par son manque de succès. Elle avait déjà déduit ce qu'ils pensaient d'elle et leur impression négative, mais elle n'imaginait pas que c'était à ce point.
Dangereuse ? Inabordable ? Elle n'avait jamais cherché à cacher ces traits par le passé, car partout où elle allait, elle était accueillie à bras ouverts. C'était principalement dû à sa...
« Réputation... »
Marionette posa délicatement ses doigts sur son masque de bal. « Peu de gens m'ont vue en personne pour deviner qui je suis sous ce masque. Donc, tout ce qu'ils savent de moi vient des rumeurs... »
Pendant longtemps, Marionette n'avait pas eu à gérer une telle situation, surtout après avoir rencontré Lillian.
« Maintenant que j'y pense... Pourquoi m'a-t-elle suivie si facilement ? »
Dès leur première rencontre, l'Assassin savait que la Lapine était consciente de son identité et de sa dangerosité, comme lors de l'examen d'entrée. Et pourtant, la jeune fille n'avait eu aucun problème à rester dans son sillage.
C'était comme si la Lapine n'avait pas peur de l'Assassin du tout.
Ou peut-être...
« Elle a eu peur tout ce temps... »
En y repensant, la seule fois où elle avait vu de la peur dans les yeux de Lillian, c'était lorsqu'elle l'avait tenue par la gorge lors de leur Épreuve commune, lorsqu'elle avait momentanément pris Lillian pour un membre du culte.
À l'intérieur d'une Épreuve, personne d'autre que les participants ne sait ce qui s'y passe.
Si ce jour-là, Marionette avait vraiment pris Lillian pour un membre du culte, personne n'aurait été témoin du meurtre.
Et même si l'école avait découvert la cause de la disparition de Lillian, elle aurait pu trouver une excuse, prétextant que la jeune fille avait été tuée par un monstre ; cette réponse aurait immédiatement fait classer l'enquête.
Personne ne peut prouver quoi que ce soit qui s'est passé à l'intérieur d'une Épreuve, à moins d'y avoir été.
« Serait-il possible qu'elle soit encore traumatisée par cette situation ? Non, ce n'est pas possible... N'est-ce pas ? »
En dehors de cette fois-là, elle n'avait jamais vu Lillian exprimer de la peur, seulement de l'hésitation. La jeune fille était imprudente, follement imprudente. Mais elle était aussi courageuse et prête à faire des efforts. C'était l'une des raisons principales pour lesquelles Marionette s'était intéressée à elle, ce qui avait ensuite fleuri en quelque chose de plus.
« Lillian n'a pas peur de moi... Elle n'a aucune raison de l'être... » L'extérieur froid de Marionette se fissura. « Mais cela n'aurait aucun sens qu'elle se plie à tout ce que je voulais par le passé... »
Qu'en était-il de ces restrictions et de ces brèves périodes de punition au début de leur relation ? Comme le besoin de s'embrasser à nouveau pour officialiser leur lien. Ou cette fois où Lillian avait refusé de se laisser toucher pendant des jours.
« C'était peut-être sa façon de définir les limites de ce qu'elle pensait pouvoir faire... »
Dans la vie, chaque créature vit selon un ensemble de règles pour assurer son bien-être. L'une de ces règles était de se soumettre à une créature supérieure. Tant qu'on faisait ce qu'elle disait, on était en sécurité.
Marionette n'était pas assez arrogante pour dire qu'elle était supérieure à Lillian en tout ; elle savait qu'il y avait des domaines où Lillian était meilleure. Mais, en termes de force et de ressources, l'Assassin était bien au-dessus.
Cependant, il y a des moments dans la nature où l'inférieur finit par renverser son supérieur...
« Hier, pour m'arrêter, Lillian s'est interposée pour essayer de sauver cette femme... Se pourrait-il qu'elle ait gagné assez de confiance pour s'opposer à moi ? Cela signifie-t-il... »
Marionette porta une main sur le bas de son visage, sentant un poids lourd écraser son cœur. Elle avait entendu et vu d'innombrables scénarios où des gens utilisaient les autres pour leur propre profit, tout en se cachant derrière un sourire bienveillant.
« Cela signifie-t-il qu'elle m'utilisait sous le prétexte de... l'amour ? » Marionette sentit son cœur se briser un peu tandis que ses magnifiques yeux rouges brillaient de manière incontrôlable. Elle ne savait plus quoi penser.
Et c'était exactement ce que la Vraie Obscurité voulait.
Tel le parasite sombre qu'elle était, elle s'était ramifiée autour du système immunitaire de Marionette, se délectant de la nouvelle vague de mana inondant le corps de l'Assassin.
Le mana que Marionette fournissait par le passé était froid et insipide, comme un plat préparé sans attention et laissé à refroidir. Mais après la nuit dernière, elle avait découvert comment cuisiner ce repas froid et sans saveur.
L'ocytocine.
L'hormone de l'amour.
Même le mana peut être affecté par les hormones d'une personne, de manière imperceptible, mais réelle. Et d'après ce que la Vraie Obscurité avait goûté la nuit dernière, c'était suffisant pour en vouloir plus. Fini le froid et l'insipide, le mana dont elle se nourrissait était désormais chaud et savoureux !
Plus son hôte ressentait d'émotions, plus son mana était délicieux !
Et en ce moment, l'hormone infusant le mana de Marionette était l'endorphine, l'hormone anti-stress.
Elle avait un goût plus doux et plus calme comparé à l'ocytocine, qui était ardente et pleine de saveur. Mais c'était tout de même délicieux, et...
« J'ai besoin qu'on me dise que j'ai tort... »
Cela valait l'effort : la Vraie Obscurité cherchait comment faire ressortir son prochain repas délectable.
Les yeux de Marionette se plissèrent, devenant vitreux. Elle se sentait si vulnérable, et elle ne savait pas quoi faire. Cela faisait si longtemps qu'elle ne s'était pas sentie ainsi, depuis l'époque où elle était enfermée dans sa chambre.
Et quand elle avait pleuré devant Lillian.
Le souvenir de cet instant fit battre son cœur encore plus fort.
Avant qu'elle ne s'en rende compte, les lumières s'étaient tamisées et la musique lente avait commencé.
La valse était sur le point de débuter.
Damien, qui se trouvait près de l'Assassin en souffrance, remarqua rapidement que Marionette était seule. Ses yeux s'écarquillèrent : « N'a-t-elle pas de partenaire ? Où est son serviteur ? »
Il n'était pas sûr de pourquoi, mais...
« Les yeux fixés sur le sol, les mains serrées sur sa bouche... Et sa posture... ! »
Grâce à sa longue expérience de séducteur, il parvint à deviner un sentiment choquant chez cette femme.
Pourquoi semblait-elle si vulnérable en cet instant ?
« Est-ce à cause de la rumeur à son sujet ? Se soucie-t-elle autant de sa réputation que moi !? »
Force, statut, beauté, et préoccupations similaires concernant la réputation...
Les yeux de Damien brillèrent comme des projecteurs. « Elle est vraiment la femme la plus appropriée pour moi ! »
« H-hé, S-sir Damien— ! »
Au mépris total de sa partenaire de danse choisie, Damien commença à faire des pas lents vers Marionette. Il avait complètement oublié ce qu'elle lui avait fait la veille.
« C'est enfin ma chance, maintenant que son serviteur n'est plus dans les parages ! »
Alors que Damien s'approchait progressivement, le cœur de Marionette avait atteint un point proche de la rupture ; son état mental était désormais instable.
C'était dommage, vraiment.
Si seulement elle savait à quel point elle se trompait sur Lillian.
Si seulement elle connaissait les intentions de la Vraie Obscurité.
Si seulement elle savait à quel point Lillian l'aimait vraiment.
Damien leva une main vers Marionette, son sourire à la fois attachant et pervers.
« Oh, ma chère~ n'avez-vous pas de partenaire, mademoiselle ? Souhaiteriez-vous peut-être danser avec moi—... »
Si seulement...
« Ouf, on dirait que je suis arrivée à temps. »
Au milieu de la tristesse de Marionette, ses yeux ternes et vitreux s'animèrent soudainement alors qu'elle levait les yeux du sol vers sa droite.
Et lorsqu'elle le fit, elle fut accueillie par la vue d'une personne d'un mètre soixante-dix-huit, aux longs cheveux blancs soyeux attachés en queue de cheval. Elle portait un costume blanc immaculé, une cravate bleu foncé et une paire de gants blancs. Elle avait des yeux bleu radieux et une beauté exceptionnelle qui ne parvenait pas à être dissimulée derrière un masque de bal blanc et or familier.
Et Marionette l'avait reconnue en un instant.
« Ce masque appartenait à cette femme, Aurelia... »
L'apparence de cette personne laissa ceux qui la voyaient stupéfaits, béats devant une telle beauté.
Même Marionette déglutit, non pas à cause de sa beauté, mais parce que... Elle n'avait pas l'air d'un cadavre.
« Sa voix... » Les yeux de Marionette brillèrent de réalisation alors qu'elle fixait le visage de la personne. Ses lèvres tremblèrent. « Je la connais. Je connais cette voix... »
Avant qu'elle ne puisse penser à autre chose...
« C'était quoi déjà la réplique... Agh, j'aurais peut-être dû m'entraîner avant... »
Marionette regarda la jeune fille tendre sa main gantée pour qu'elle la prenne.
« Euh, m'accorderez-vous cette danse ? Hehe. »