Chapitre 160
Les paroles de Daniel Steiner furent transmises à Belvar par l’intermédiaire du directeur adjoint Pelliston, du Bureau du renseignement.
Lorsque Belvar vit le visage terrifié de Pelliston alors qu’il lui transmettait le message de Daniel, il le calma en lui disant : « J’ai un plan », avant de le renvoyer.
Mais contrairement à ce qu’il avait affirmé à Pelliston, Belvar n’avait aucun plan de la sorte.
Car il n’avait jamais imaginé, ne serait-ce qu’un instant, que Daniel Steiner serait capable de convaincre le régiment blindé de la Garde de faire défection et de se rallier à lui.
Les fils enchevêtrés étaient désormais devenus un nœud gordien impossible à défaire.
« ...Quel désastre. »
Belvar était assis à son bureau dans le cabinet de travail du manoir, versant lentement du vin dans un verre élégant.
Le vin rouge scintillait sous la lumière de la lune, dégageant une teinte aussi sombre que le sang.
« Où tout cela a-t-il basculé... ? »
Fermant les yeux, Belvar sombra dans la réflexion.
À l’époque, une fois que Selvia fut devenue la successeure évidente de l’Empereur, Belvar avait rallié tous les nobles qui nourrissaient du ressentiment à son égard.
Ce faisant, il avait formé la Coalition noble et affirmé que le pouvoir de Daniel Steiner devait être affaibli, car il menaçait l’autorité impériale.
La majorité des nobles étant d’accord, Belvar avait agi sans délai.
C’était Belvar lui-même qui avait ordonné à Kadem, alors chef du Parti de la société libre, de divulguer la position de Daniel Steiner au Royaume de Belmore.
Mais Daniel Steiner semblait avoir su que sa position était compromise ; le jour même de l’assaut du Royaume de Belmore, il avait déjà évacué l’avant-poste.
Le prince héritier Blef, ignorant cela, avait ordonné une avancée et avait fini par marcher droit dans l’embuscade de Daniel Steiner, subissant de lourdes pertes avant d’être capturé.
« Il a dû comprendre à ce moment-là que Kadem, le chef du parti, était le traître. »
Il ne connaissait pas tous les détails, mais il était évident que Daniel avait extorqué ces informations en échange de la libération du prince.
Après son retour à la Capitale, Daniel avait obtenu de Selvia l’autorité nécessaire pour mener une enquête et avait entamé une purge massive des traîtres.
Presque comme pour lancer un avertissement à la Coalition noble.
Si cela s’était arrêté là, Belvar aurait peut-être réussi à resserrer les rangs de la coalition.
Si sacrifier un homme insignifiant comme Kadem pouvait renforcer leur unité, cela aurait été un échange rentable.
Il se serait moqué de la précipitation de Daniel Steiner avant de passer à la phase suivante.
Mais Daniel Steiner n’avait pas agi comme prévu.
Bien qu’il eût certainement obtenu des renseignements de Kadem, il n’avait pas poursuivi avec d’autres investigations.
Alors que Belvar commençait à sentir que quelque chose clochait, un journal publia un rapport exclusif intitulé : « Le collaborateur qui a aidé le traître Kadem — le baron Hendliem. »
Il était impossible qu’un journal ordinaire ait pu découvrir de telles informations.
Assurément, Daniel Steiner avait utilisé le journal comme un organe de propagande pour diffuser ces informations.
Belvar s’était demandé pourquoi Daniel irait jusqu’à de telles extrémités, jusqu’à ce que Daniel déclare publiquement : « Le baron Hendliem n’est pas ce genre d’homme », le défendant ouvertement.
C’est alors que Belvar comprit :
Daniel Steiner voulait briser la Coalition noble de l’intérieur.
Belvar avait percé à jour le stratagème de Daniel Steiner, mais la Coalition noble n’était pas un bloc monolithique.
Ils avaient commencé à spéculer bruyamment sur le fait que le baron Hendliem s’était peut-être allié à Daniel Steiner.
Sentant que la coalition s’effondrerait dès que leur unité se fissurerait, Belvar avait donné l’ordre : éliminer le baron Hendliem.
En tuant Hendliem, il avait réussi à empêcher la rupture, mais au sein de la coalition, une peur silencieuse avait commencé à s’enraciner : celle que le duc Belvar détenait le pouvoir de vie et de mort sur chacun d’entre eux.
Lorsque la peur commence à prendre la forme du mécontentement, elle devient incontrôlable.
Et si ne serait-ce qu’une poignée de nobles mécontents choisissait de se ranger du côté de Daniel Steiner, la position de Belvar s’effondrerait en un instant.
Alors, Belvar avait agi dès que le défunt Empereur était décédé.
Il devait agir rapidement avant que Daniel Steiner ne dévore sa base de pouvoir.
En fait, pour mener cela à bien sans accroc, Belvar s’était même associé au comte Kaledra, chef de facto des Nations alliées.
« Mais je n’ai toujours pas réussi à tuer Daniel Steiner. »
Au lieu de cela, non seulement il avait obtenu des résultats, mais même après un retrait tactique, il avait réussi à minimiser ses pertes.
S’il avait au moins subi des pertes massives, Belvar aurait peut-être pu le bloquer d’une manière ou d’une autre, mais grâce à la clairvoyance de Daniel, qui avait senti que quelque chose n’allait pas et avait sécurisé une route de retraite à l’avance, la 7e Division blindée magique était restée intacte.
Il était bien plus qu’un héros désormais : il était entré dans le domaine du pur génie militaire.
« Et maintenant, pour couronner le tout... »
Même le régiment blindé de la Garde, que Belvar avait utilisé comme prétexte pour former une force de répression, avait été convaincu par Daniel de faire défection et de le rejoindre, ne laissant à Belvar aucune carte à jouer.
Il avait ignoré la vérité assez longtemps, mais il n’avait plus d’autre choix que de l’admettre.
Daniel Steiner était supérieur à Belvar en tout point.
Le visage marqué par la défaite, Belvar serra fermement son verre de vin.
« Je ne fuirai pas. »
Même s’il s’enfuyait, Daniel Steiner finirait par le retrouver et le tuer.
Mieux valait combattre jusqu’au bout dans la Capitale que de mourir dans le déshonneur en gagnant du temps sur l’inévitable.
« Et... »
Ce n’est qu’en tenant bon dans la Capitale qu’il pourrait acheter du temps pour que sa famille s’échappe.
« N’ose même pas penser que je te livrerai ma famille. »
Ouvrant lentement les yeux, Belvar leva son verre.
« Même si je dois mourir dans la Capitale... »
Une détermination farouche brillait dans ses yeux.
« Ma famille perpétuera le nom de notre grande maison ducale ! »
Sur cette déclaration, Belvar vida son verre pour se donner du courage.
Mais Belvar ne savait pas...
Que sous la chaise même sur laquelle il était assis, un dispositif d’écoute avait été dissimulé.
****
À l’aube, Daniel ordonna à la 7e Division blindée magique et au régiment blindé de la Garde d’avancer vers la Capitale.
Comme les commandants d’unité suivaient les ordres de Daniel Steiner sans le moindre mot de protestation, un long cortège militaire commença à se diriger vers la Capitale.
Ce cortège passait occasionnellement près de terres agricoles ou à la périphérie des villes, et à chaque fois, les gens qui témoignaient de la majesté de la 7e Division blindée magique et du régiment blindé de la Garde ne pouvaient s’empêcher de commenter.
« ...Qu’est-ce que c’est que ça ? C’est l’armée ? »
« Bien sûr que c’est l’armée, espèce d’idiot. Mais pourquoi diable l’armée se dirige-t-elle vers la Capitale ? »
« Tu as raison. Ils ne se dirigent pas vers le front, ils vont à la Capitale. Il s’est passé quelque chose là-bas ? »
« Qui sait ? Arrête de faire semblant de tout savoir, baisse la tête et retourne au travail. »
« Tu as raison. Rien de bon ne peut sortir d’une implication avec l’armée. »
L’un des fermiers, qui observait le cortège tout en discutant, laissa échapper un souffle involontaire.
« Mais quand même... c’est vraiment quelque chose. »
L’interminable colonne de chars ressemblait à des dalles d’acier géantes soulevant des vagues sur leur passage.
Chacun était un monstre aux formes brutales, grondant dans une formation parfaite. Le bruit qu’ils produisaient ressemblait aux grognements de bêtes sauvages, faisant frissonner l’échine.
De plus, la vue des soldats armés marchant en avant, fixant droit devant eux comme des machines, dégageait une volonté de fer.
« Je ne sais pas qui commande cette armée, mais il doit être comme un roi. »
« C’est clair. Honnêtement, avec une force pareille, ils pourraient raser une ville entière. »
« Évidemment. C’est à ça que sert une armée. »
Partout où cette armée passait, on n’aurait pas eu tort de dire qu’un roi régnait sur ce territoire.
Au milieu des murmures admiratifs des fermiers, l’armée poursuivit sa progression. Après plusieurs jours, ils arrivèrent enfin au point d’entrée contrôlé du périmètre de guerre de la Capitale.
« ...Hein ? »
Le sergent Volker, l’officier responsable du point de contrôle, sentit le sol trembler sous le mouvement des chars et se précipita dehors.
Ce qu’il vit fut une colonne de troupes, accompagnée d’innombrables chars, avançant de manière constante.
Rien qu’à vue d’œil, le nombre approchait les vingt mille. Volker ne put s’empêcher de suffoquer.
Les soldats étaient tout aussi stupéfaits.
« Sergent, chef... que faisons-nous ? Sommes-nous censés... effectuer une inspection au point de contrôle ? »
Volker, reprenant enfin ses esprits, hurla :
« Une inspection au point de contrôle ?! T’as perdu la tête ou quoi ?! Tu veux te faire descendre en essayant d’inspecter ça ? Ouvrez cette foutue porte, maintenant ! Même si on ne l’ouvre pas, elle sera ouverte de toute façon ! »
Les soldats hochèrent la tête et s’exécutèrent rapidement, retirant les barricades et les barbelés.
Tandis que Volker restait là, suant nerveusement, les forces de la 7e Division blindée magique s’approchèrent lentement et commencèrent à entrer dans la Capitale une par une.
C’était une entrée non autorisée, mais personne ne les arrêta, et personne n’aurait pu le faire.
Alors que Volker se demandait comment diable il était censé rapporter cela à ses supérieurs, une jeep militaire sortit de la ligne et s’arrêta à proximité.
Déconcerté, Volker s’approcha avec prudence. La vitre de la jeep descendit lentement.
À cet instant, Volker salua par réflexe.
Il n’y avait pas d’erreur possible sur ce visage, même si l’on essayait.
« C-Colonel Daniel Steiner, monsieur ! »
Assis sur le siège arrière de la jeep se trouvait nul autre que Daniel Steiner lui-même.
Volker, figé sur place sans s’en rendre compte, jeta un regard nerveux à Daniel et prit la parole.
« ...Avez-vous quelque chose à dire, monsieur ? »
Daniel, ses yeux fatigués fixés droit devant lui, ouvrit doucement la bouche.
« Aux citoyens de l’Empire, et à Sa Majesté l’Impératrice. »
Daniel leva une main et rajusta légèrement le revers de son uniforme.
Après avoir épousseté une particule de poussière de sa manche, Daniel tourna la tête pour regarder directement Volker.
Et à cet instant, Volker eut l’impression de ne plus pouvoir respirer.
« Et aux traîtres qui se cachent au sein de la Capitale... »
Les yeux de Daniel se plissèrent brusquement alors qu’il fixait Volker.
« Dites-leur : Daniel Steiner est de retour. »