« J’ai pris ma décision. »
Mikael relâcha enfin le souffle qu’il retenait dans une lente expiration.
« Je vais sacrifier... mon Cœur d’Essence. »
Il garda les mains pressées contre le cercle magique tout en libérant les dernières parcelles de son essence restante.
Pendant un battement de cœur, le silence régna, comme si la forêt entière retenait son souffle.
Soudain, le cercle magique rouge entra en éruption, sa lumière écarlate fusant dans toutes les directions.
Les sept bougies placées sur le cercle extérieur furent projetées vers le haut, se transformant en piliers d’un feu violet rugissant.
Les couleurs autour de lui devinrent saturées et commencèrent à baver les unes sur les autres, comme si une main invisible avait passé un pinceau sur la réalité.
Rouge, bleu, jaune, vert, orange, indigo, violet ; les teintes se mélangèrent en un flou aquarellé.
Les arbres s’enroulèrent autour du ciel et le sol se changea en air.
Mikael se sentit tomber vers le haut, dans un espace inconnu.
« C’est... C’est le Monde des Esprits. »
C’était la première fois qu’il voyait ce spectacle en contractant un esprit.
Il n’avait jamais vu ça sur son écran en jouant à « Eclipsed Realm ».
« Qu’est-ce qui a changé ? »
« Le jeu a-t-il oublié d’ajouter ça ? »
« Est-ce parce qu’il est Mikael maintenant ? Ou est-ce qu’il réfléchit trop, et que c’est simplement parce que c’est la réalité désormais ? »
Alors qu’il pensait à tout cela, il se retrouva de nouveau au sol.
Le cercle magique rouge devint plus brillant, et une main translucide rouge en jaillit, telle un serpent à l’attaque, transperçant directement le sternum de Mikael sans causer la moindre blessure.
Il ressentit une sensation de froid dans sa poitrine tandis que les doigts glacés de la main translucide se refermaient sur son Cœur d’Essence.
Il sentit ses forces le quitter et, dans un mouvement violent, la main arracha son Cœur d’Essence sphérique de son sternum.
« Argh !!! »
Un hoquet étranglé lui échappa alors qu’il ressentait une agonie déchirante, sans commune mesure avec tout ce qu’il avait connu auparavant.
Sa bouche s’étira, ses mâchoires se crispant pour hurler.
Mais il ne put émettre qu’un râle humide et étouffé.
Son dos se cambra dans un spasme violent tandis que ses ongles griffaient sa propre poitrine, déchirant sa chair.
Ses yeux se révulsèrent, les veines saillant sur son cou et ses tempes, et il s’effondra sur les genoux.
Après ce qui sembla être une éternité de douleur sans fin, celle-ci commença lentement à s’estomper.
Un filet de bile fine mélangée à du sang remonta sa gorge, éclaboussant les lignes lumineuses du cercle.
À travers le voile de son tourment, une fenêtre grise et translucide apparut devant lui.
[Vous avez perdu votre Cœur d’Essence]
[Essence : 0.9 → 0]
[Vous avez sacrifié votre Cœur d’Essence en échange d’un contrat avec une Créature du Monde des Esprits]
[Probabilité de contracter avec un Esprit Neutre augmentée de 10 % à 90 %]
Mikael cligna des yeux, lisant les lignes malgré sa vision trouble, et la seconde suivante, il ne se trouva plus au sol.
Mais flottant dans l’immensité du Monde des Esprits.
La douleur de ses blessures et de la perte de son cœur d’essence, tout avait disparu.
Il regarda ses mains, puis son corps entier, devenu totalement translucide.
Il était sous forme spirituelle.
[Recherche d’un Esprit compatible avec vous...]
Au même moment, d’innombrables sphères rouges et bleues lumineuses apparurent, flottant devant lui.
[.....]
[Esprit compatible trouvé]
Une sphère rouge lumineuse commença alors à flotter vers lui.
Les yeux de Mikael s’écarquillèrent d’horreur en voyant la sphère rouge s’approcher.
La sphère bleue représentait les Esprits Neutres nés dans le monde des esprits.
Mais les sphères rouges... les sphères rouges représentaient les Esprits qui étaient des vestiges torturés d’une âme, façonnés par un traumatisme extrême ou un vœu inassouvi qui refusait de s’éteindre.
La sphère rougeoyante glissa et s’immobilisa juste devant lui.
[Lecture des souvenirs de l’Esprit...]
Les mots vacillèrent devant lui, laissant une pensée amère dans son esprit.
« Même après tout ça... »
« Même les 90 % de probabilité n’ont pas suffi... »
« Ma chance mériterait vraiment d’être étudiée... »
Le plus ironique, c’est qu’il se trouvait dans ce monde à cause de sa chance.
Ce fut sa dernière pensée avant que les ténèbres ne l’envahissent, engloutissant sa conscience.
*****
Il y a près de 200 ans.
Dans la ville de Silverbrook, située dans le Royaume de Valerion.
C’était une ville nichée dans la vallée, là où la rivière serpente comme un ruban d’argent.
Une ville magnifique et paisible de sept cents habitants, avec des résidents amicaux, toujours prêts à s’entraider.
La criminalité y était si rare qu’au cours des dix dernières années, les pires rapports ne mentionnaient que des vols mineurs.
Les habitants aimaient dire que même la pluie tombait doucement sur Silverbrook.
Comme si le ciel lui-même avait décidé que cet endroit méritait la bienveillance.
Et au cœur de cette bienveillance se trouvait...
Liren Aldermere.
Une jeune fille aux longs cheveux blancs tombant au-delà de sa taille comme du clair de lune répandu, et aux yeux semblables à l’aube bleue d’un hiver clair.
La fille aînée du Maire.
Ce que les habitants aimaient le plus chez elle, cependant, ce n’était pas sa beauté, mais le son qui flottait depuis le domaine du Maire chaque soir...
Le son de son violon.
Liren possédait un talent surnaturel pour le violon.
Les gens ralentissaient leur pas juste pour écouter depuis la ruelle.
Et sur le mur de pierre du jardin, près de sa fenêtre, des roses bleues fleurissaient toute l’année.
Elle s’en occupait elle-même.
Sa mère avait planté les premières roses bleues quand elle avait cinq ans.
Et chaque année depuis, elle en avait fait pousser davantage, les soignant jusqu’à ce que tout le mur soit entièrement drapé de roses bleues.
Elle avait une belle vie.
Un père doux, une mère attentionnée, et son petit frère, espiègle mais adorable.
C’était une vie douce et paisible.
Au printemps des quinze ans de Liren, un voyageur arriva à Silverbrook.
Il arriva avec une sacoche en cuir usée et un sourire agréable, se présentant comme un médecin nommé Dorian Voss.
En une semaine à peine, il avait guéri la toux persistante du vieux Harmen, soigné le poignet cassé de la jeune Della Pren sans laisser la moindre cicatrice, et traité d’innombrables autres patients.
La ville l’accueillit à bras ouverts, et il commença à vivre à Silverbrook.
Tout le monde le respectait et l’aimait.
Son père l’aida même à trouver une maison, malgré son emploi du temps chargé de Maire.
Mais pour une raison inconnue, Liren ressentait toujours un frisson lorsqu’elle le regardait.
Elle ne comprenait pas pourquoi.
Il n’avait jamais été désagréable avec elle — en fait, ils ne s’étaient même pas beaucoup parlé.
Pourtant, elle se contentait de lui sourire poliment et de garder ses distances.
Trois ans passèrent en un clin d’œil.
La vie de Liren suivait son rythme paisible.
Jusqu’à la nuit de son dix-huitième anniversaire.
Son père organisa un banquet pour sa cérémonie de passage à l’âge adulte et invita toute la ville.
Des lanternes étaient suspendues entre les chênes.
Il y avait de la musique, et les rires emplissaient l’air.
Elle joua même de son violon, et les habitants adorèrent chaque note.
Liren se tenait là, souriante dans sa robe blanche, tandis que Cael, son petit frère, tirait sur sa manche, et que son père prononçait un discours qui fit pleurer sa mère.
Elle garda ce sentiment précieusement, espérant qu’il durerait toujours.
Elle était loin de se douter que les mêmes mains qui tressaient des fleurs dans ses cheveux allaient bientôt tresser une couronne d’épines pour elle.
*****